Économie numérique

Le débat : « Innovation : avons-nous trop peur de l'échec ? »

1

A-t-on le droit de se tromper en France ? Dès l’école, le redoublement fait figure d’épouvantail. Qu’en est-il pour les entrepreneurs français ? Aux États-Unis, le soutien que porte un investisseur à un projet prend la forme d’un “capital aventure”, quand en France nous parlons de “capital risque”. Cette peur et cette stigmatisation de l’échec sont-elles une source de paralysie et un frein à la prise d’initiative, à la créativité et à l’innovation ? Comment mieux intégrer l’échec comme une étape possible vers la réussite ?

Pour répondre à cette question, nous avons invité sept experts à nous faire part de leurs visions. Ils se sont prêtés au jeu d’une courte tribune pour défendre leurs idées.

Avant de retrouver l’intégralité de leurs contributions, voici un petit aperçu des principales tendances qui se dessinent.

> La France : une culture jacobine et conservatrice qui prône la réussite

Ce qui ressort dans un premier temps de ce débat, c’est le consensus de nos contributeurs autour de l’idée qu’en France, la façon d’appréhender l’échec n’est plus en phase avec l’évolution de la société. 

Comme le rappelle justement Dominique Piotet, président du Rebellion Lab, co-auteur de L’Alchimie des multitudes, « échouer, à moins d’être inconscient, fait universellement peur ». Mais la culture dans laquelle évolue un individu lui permet de supporter plus ou moins bien cette peur.  

Or en France, l’organisation colbertiste et pyramidale ne donne pas aux individus le choix de prendre des risques et de se confronter à l’échec. En effet, selon Dominique Sciamma, directeur adjoint de l'école de design Strate Collège, la société française « aime les figures autoritaires, paternelles, despotiques même, qui la dédouanent de toute responsabilité, de toute prise de décision, de tout risque ».

Alexis Mons, de chez Emakina, souligne quant à lui le « problème de pensée unique doublée d’une culture profondément jacobine », qui ferait de la France un pays conservateur qui accepte difficilement la prise de risque – et donc l’échec.  

Tous rejoignent ainsi le constat de Stéphane Distinguin, fondateur de FaberNovel, qui explique que « nous évoluons dans une société qui érige la réussite comme modèle univoque » et qui de fait a tendance à « occulter son pendant négatif, sa nécessaire limite : l’échec ».

« En France, […] dès lors que nous demandons à quelqu’un de raconter un échec personnel, il se renferme », confirme Roxanne Varza, en charge des start-ups chez Microsoft  et co-organisatrice de la FailCon.

 

> Une culture qui n’est plus en phase avec la société des réseaux 

Dans une société qui place l’individu au cœur des réseaux – d’échanges de données, d’intelligence collective et d’accès à l’espace public – continuer à refuser l’échec semble mener dans une impasse. Comme le souligne Dominique Sciamma, cette posture « est totalement inadaptée à une société de l’information déjà dépassée, d’une société de la connaissance aujourd’hui, d’une société de l’intelligence demain inéluctable ». 

Cette inadéquation est aussi palpable à l’école. C’est ce que décrit Bruno Devauchelle, chercheur au CEPEC : « le métier d’élève est resté très traditionnel », et les changements induits par le numérique n’ont pas été considérés en profondeur. De fait, « c’est en dehors de l’école que les jeunes ont "inventé" ce qui sera la dynamique de demain », à travers leurs usages personnels de ce nouvel environnement qui bouscule certains codes de la société. 

Le constat rejoint ici la pensée d’Alexis Mons : « Je crois profondément que la société est très en avance sur les institutions et globalement l’establishment ».

Il y aurait donc une certaine inadéquation entre les pratiques et usages des individus, leurs façons de se confronter à la réussite et à l’échec, et le cadre de pensée des institutions et organisations françaises. 

> L’école comme source de changement 

Pour tenter de remédier à ce décalage, certains auteurs pensent qu’un changement dans nos façons de penser est à opérer dès l’école. Dans ce cadre, l’objectif est davantage de prôner l’initiative personnelle que de traiter l’échec en lui-même. 

Alexis Mons nous présente ainsi l’idée selon laquelle « il faut développer une culture des projets, faire faire des projets à nos enfants, pour qu’ils échouent et qu’ils réussissent ». Autrement dit, il s’agit de se confronter à l’échec à travers des expériences personnelles visant à mener à bout un projet personnel ou collectif.  

Dans cette même direction, Bruno Devauchelle préconise de développer « la réussite éducative » par la mise en place de réelles activités innovantes auprès des élèves. Il s’agit d’amener les élèves eux-mêmes à penser l’innovation, et non de rester dans une logique d’injonction par un système éducatif centralisé. 

> Retrouver un climat de confiance entrepreneurial 

Céline Lazorthes, fondatrice de Leetchi, nous explique que « par définition, l’entrepreneur porte avec lui le risque. C’est une notion réaliste ». Ici, la difficulté réside dans le décalage entre la posture de l’entrepreneur, qui vit avec la réalité de l’échec, et la culture française qui l’entoure où l’échec est nié, refusé.  

Là encore, pour faire évoluer cette inadéquation dans le contexte entrepreneurial, il est nécessaire de commencer par appréhender différemment la notion d’échec. Pour Dominique Piotet, il est normal que l’innovation et l’entreprise individuelle fassent peur – car elles nous exposent au risque d’échouer. 

Mais il serait bon de considérer l’échec comme « un sage conseiller et un éclairant compagnon de route » selon l’expression de Nils Aziosmanoff, président du Cube. Autrement dit, il faut apprendre à gérer un risque et savoir réagir face à un échec. C’est ce que nous explique Stéphane Distinguin en utilisant cette image : 

« Tomber d’un arbre c’est prendre conscience du danger mais c’est également l’obligation d’apprendre à s’accrocher aux branches ». 

Pour continuer à mener à bien son projet, l’entrepreneur doit ainsi considérer l’échec comme un enseignement pédagogique. C’est là tout l’enjeu de l’« approche didactique de l’échec » qui commence à percer en France : faire progressivement accepter l’idée que l’échec est riche voire nécessaire, qu’il permet d’avancer et de se perfectionner. 

C’est d’ailleurs l’idée que défend Roxanne Varza, en écho aux débats de la FailCon : 

« Lorsque l’on découvre que la réussite actuelle d’une entreprise se fonde sur un produit totalement différent de celui du départ, que la première tentative fut un échec mais que l’entrepreneur a su rebondir, on prend conscience qu’échouer permet aussi d’apprendre, pour souvent mieux réussir ensuite. »

Pour accepter cette idée, il est également nécessaire que les entrepreneurs se sentent soutenus par les institutions dont ils dépendent. C’est ce que remarque Céline Lazorthes :

 « Il est évident que dans des conditions favorables, dans un climat de confiance et d’initiatives soutenues, on a moins peur d’échouer ». 

Dominique Piotet souligne en ce sens l’exemple de la Silicon Valley qui propose « une vraie culture du mentoring et de l’accompagnement qui rassure à toutes les étapes ». 

Ce climat de confiance est d’autant plus nécessaire que la société actuelle est marquée par les effets de la révolution numérique : dans un monde façonné par les nouvelles technologies, la créativité et l’audace représentent des moteurs importants de l’action humaine. Et comme le rappelle Nils Aziosmanoff, « les nouveaux environnements [sont] instables ». 

La crise rend donc plus nécessaire encore d’accompagner et d’encourager les individus à entreprendre et innover, prévient Dominique Piotet, pour qui c’est au cours « des moments de trouble [que] nous avons le plus besoin de l’innovation ». 

Laurianne Roger-Vasselin le 06/11/2012

1 Comments


Audrey LT

En France, la peur de l'échec est lié au fait qu'on est très seul à ce moment-là. Qui n'a jamais observé (ou même vécu) celui qu'on surnomme "looser" être rejeté et évité, comme si l'échec est contagieux ? Il est effectivement très dommage qu'on ne sache pas faire face à l'échec et à en tirer un enseignement constructif. La société doit encore évoluer pour aller de l'avant. Une bonne thérapie de groupe en perspective ???

le 08 November 2012

Ajouter un commentaire


Loading
biuquote
  • Comment
  • Preview

S'abonner à la newsletter

Votre adresse email sera uniquement utilisée pour vous envoyer la newsletter de RSLN. Microsoft ne l'utilisera pour aucune autre communication, qu'elle soit commerciale ou institutionnelle. Microsoft ne vend ni ne loue ses listes d'abonnées à des tiers.