Société

Comment serons-nous en 2030 ?

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Une fois par an, TEDxParis rassemble des esprits brillants dans leur domaine pour partager leurs idées et leurs passions avec le monde. Cette année, sa thématique est une date, qui sonne comme un futur à explorer : 2030. L'organisateur de l'évènement, Michel Lévy-Provençal, l'a fait remarquer en parlant de sa fille nouvelle-née : les enfants nés en 2012 auront 18 ans à cette date. Mais quel futur préparons-nous à cette génération ?

Parmi les nombreux talks qui se sont succédés au rythme de douze minutes chacun, un certain nombre se sont focalisés sur l'Homme de 2030 : sera-t-il plus intelligent, ou plus assisté ? Plus sensible, ou plus « machinique » ? Altruiste, ou égoïste - à tendance narcissique ? Voici, en deux mots, les questions que nous vous proposons de creuser dans ce billet. 

> En 2030, vivre mieux avec moins ? 

« En 2030, on sera 8 milliards. Il n’y aura pas assez de lithium pour nos portables, ni assez de pétrole pour nos voitures. Alors, il faut inventer le monde d’après », commence Matthieu Baudin, de l’Institut des futurs souhaitables.

Pour lui, les « créatifs culturels » (qui pourraient représenter 25 à 30% des populations des pays industrialisés) n’acceptent plus d’être en contradiction avec eux-mêmes. C’est pourquoi il croit à une intelligence collective globale, qui permettra à des amateurs de « bricoler » un monde meilleur. 

« Y en a-t-il parmi vous qui se sentent capables de partager leur canapé, leur voiture et leurs idées, et de vivre mieux avec moins ? Levez-vous ! », lance-t-il à la salle. Et, aux 1200 personnes debout devant lui : « Vous voyez : nous sommes légion ! ».

> L’homo sapiens de 2030, cet immortel

« Selon la statistique, 85 d’entre vous ne verront pas 2030 », annonce Daniel Tammet. Et l’écrivain, poète, linguiste et « autiste surdoué » d’énumérer les causes de décès de chacun (douze du tabac, six du cholestérol…) tandis qu’un rire nerveux parcours la salle.

Que l’on se rassure : l’espérance de vie augmentant de trois mois tous les ans, « quand nous vieillissons d’une année, nous ne nous rapprochons de notre mort que de neuf mois », annonce Laurent Alexandre. Et avec les progrès de la médecine, ceux qui auront survécu d’ici là « vivront mille ans » : c’est l’intime conviction de ce chirurgien diplômé d’HEC, normalien et énarque, pour qui les NBIC (Nanotechs, biotechs, Informatique, Cognitique) sont en passe de révolutionner la médecine. Implants électroniques, robotique chirurgicale, nano-diagnostics, modélisation du vivant… voilà quelques-uns des progrès que le chirurgien nous prédit pour dans vingt ans. 

En 1990, les meilleurs spécialistes estimaient que « le séquençage du génome humain serait impossible avant 3 à 5 siècles », rappelle Laurent Alexandre. Une belle erreur : non seulement ce programme a été achevé en 2003, mais encore sommes-nous désormais capables de « séquencer la totalité d’un génome en quatre heures ». Le coût, qui était de 3 milliards à l’origine, a été ramené à 1000 dollars en quelques mois - et demain, il en coûterait probablement moins de 100… « Nous allons tous être séquencés, et porter sur nous l'intégralité de notre génome inscrit sur une carte... ainsi, nous bénéficierons d'une médecine plus personnalisée », conclut le chirurgien.

Après tout, on peut rêver : en observant la fameuse Loi de Moore selon laquelle la puissance de nos processeurs double tous les 18 mois – et plus largement, la courbe d'accélération des innovations technologiques – d’autres scientifiques nous prédisent également l’immortalité pour dans vingt ans…

> Sapiens hyper-sapiens : en 2030, l'homme «augmenté» ?

L'immortalité n'est pas la seule lune visée par les intervenants : le plus vieux rêve de la révolution numérique, l'augmentation sans fin de nos capacités, a aussi reçu son lot de caresses.  

Pierre-Marie Lledo, de l'Institut Pasteur, s'est ainsi attaché à démonter une idée toute faite : la plasticité du cerveau, ce n'est pas que pour les enfants ! On a tort de penser que notre cerveau cesse de produire des neurones à l'âge adulte, voire qu'on en perd en vieillissant. Les recherches du scientifique l'ont montré : un adulte heureux renouvelle ses neurones toute sa vie. On peut donc apprendre à tout âge...

A l'inverse, « le cerveau ne s'use que si l'on ne s'en sert pas » : on perdrait des neurones si nous cessions d’apprendre... ou tout simplement lorsque nous sommes affectés par une mauvaise hygiène de vie : en étant trop soumis au stress du monde urbain, en usant de psychotropes, ou encore en ne pratiquant pas d'activité physique régulière. 

L'homme de 2030 sera donc adaptable, diablement intelligent, et après vingt-cinq ans de web social, sans doute terriblement partageur : après tout, l'avantage des idées, c'est qu'elles « enrichissent celui qui les reçoit sans appauvrir celui qui les donne », a rappelé Cédric Villani, le médiatique directeur de l'Institut Poincaré dont le livre « théorème vivant » est au nombre des parutions de cette rentrée littéraire.

Tous nos objets vont d'ailleurs s'adapter pour satisfaire cette soif d'échanges : la troisième révolution industrielle, selon Eric Carreel, c'est par exemple le pèse-personne qui tweete notre poids quotidien... « On retrouve ainsi le sens de la pression sociale positive, qui motive pour avancer vers du mieux », assure-t-il. On restera libre d'adhérer, ou pas, à cette idée. Le chroniqueur Vinvin, chargé de conclure le show, a d'ailleurs choisi son camp : « il suffit pas de rajouter le mot « positif » derrière un truc chiant pour faire croire que c’est cool », a-t-il taclé malicieusement.

Dans l'esprit du grand show « à l'américaine » qu'est TED, cet homme « augmenté » a été mis en scène avec brio par Rémi Larousse, dans un numéro de « mentalisme » bluffant : pensez à un mot, et l'illusionniste le dévoilera à l'assemblée. Et puisque 2030 sera aussi la décennie de la première mission habitée sur Mars, un authentique spationaute - le plus jeune français à l'Agence Spatiale Européenne, est venu nous convaincre de continuer à croire en la conquête de l'espace :

« C'est utile, et pas si cher que ça, explique Thomas Pesquet : si chacun payait le prix d'un ticket de métro, on pourrait financer tous les projets de vols habités pendant un an ! »

 

> Egostream : l'individu 3.0, coeur à prendre sur tous les réseaux

L'amour est-il has-been ? C'est la question que pose Yann Dall’Aglio, pas seulement dans son dernier livre, mais aussi sur la scène de TEDx : comment peut-on encore aimer à l’heure de la performance et des rencontres virtuelles ?

Pour le philosophe, « L’amour, c’est désirer être désirable ». Donc la question est : comment devenir et rester désirable ?

Avant, c'était facile : on réglait cette question dans la communauté. Les codes sociaux définissaient des rôles bien établis, et il suffisait de les tenir pour être aimé des siens. Oui mais voilà, après que la science, la démocratie et le libre-échange soient passés par là, on doit faire face à la plus grande crise d’identité jamais connue : l’individu est libre de valoriser qui il veut, et il est confronté à cette même liberté qu’a autrui de le valoriser - ou de le dévaloriser.

« Ma valeur est côtée en bourse, je la négocie chaque jour », explique Yann Dall’Aglio. On comprend son angoisse !

Alors, on accumule de façon hystérique les symboles de la désirabilité. Ce que le philosophe appelle le « capital séduction » : pour lui, c'est ce sur quoi repose notre société de consommation. Les objets servent à communiquer avec d’autres esprits : le consumérisme, c’est la matière sacrifiée, engloutie au nom du capital séduction.

Partant de là, comment va évoluer l'amour jusqu'en 2030 ? Yann Dall’Aglio formule deux hypothèses :

« Soit ce processus de capitalisation narcissique s'accentue. Verra-t-on un jour un site de rencontres qui distribue des points de capital séduction ? Proposera-t-on des traitements chimiques de la rupture amoureuse, pour affaiblir le sentiment d’attachement ? »

Après tout, il existe déjà des experts de la séduction, les Pick Up Artists (littéralement, « experts du levage ») qui considèrent le chagrin de la rupture comme une maladie : pour eux, se focaliser sur quelqu'un, c’est diminuer son capital séduction, et perdre son temps. Cette maladie, ils l’appellent One-Itis : « l'infection de l’unique ».

« On pourrait également envisager un usage amoureux d’une future carte génétique, que chacun portrait sur soi comme une carte de visite », ajoute le philosophe. Bien-sûr, cette course à la séduction, comme toute compétition féroce, va produire de grande disparités de contentement narcissique, et donc beaucoup de solitude et de frustration. Il y aurait des mouvements de contestation à prévoir !

Mais une autre voie est possible pour rechercher l’amour. Comment ?

« En prenant conscience de ma nullité. Je suis nul… mais rassurez-vous : vous aussi ! C’est facile à démontrer : je demande à l’autre qu’il me désire... donc je n’ai pas de valeur en soi ! Prendre conscience de cette imposture générale, cela plastifierait nos rapports amoureux ».

Aux couples divisés par la performance, Yann Dall’Aglio oppose donc l’amour en tant que tendresse. Pour réussir, il faudrait accepter les faiblesses de l’être aimé. « Pas comme un couple d’aide-soignants, précise-t-il, mais une poésie de la maladresse assumée : l’autodérision est le meilleur moyen de faire durer un couple ! ».

> 2030, la vie en illimité ? Gare à l'idéologie scientiste !

« C'est incroyable : fut un temps, les scientifiques représentaient la sagesse, tandis que les prophéties de doux dingues étaient l'apanage des fanatiques religieux. Aujourd'hui, les intégristes de tout poil prônent un recul sur les nouvelles technologies qui me semble plein de sagesse, à côté des scientifiques qui, eux, nous promettent l'immortalité ! »

C'est avec cette plaisanterie que Miguel Benasayag a commenté, en fin de journée, les scénarios les plus enthousiastes envisagés dans les talks précédents. Une façon pour lui de rappeler qu'un monde sans limite n'est pas désirable : à vouloir les supprimer, l'Homo technicus risque de « se machiner lui-même »...

Or, « la perte permet le maintien du vivant », explique le philosophe en prenant l'exemple du renouvellement des cellules. « Si tout est possible, rien n'est réel. Et si rien n'est réel... ». Vous suivez toujours ? Alors on vous réserve encore cette perle du talk de Miguel Benasayag :

« Les bornes, c’est pas pour les gens bornés : c’est pour que les non-possibles fabriquent des possibles ».

Pour finir, le philosophe plaide contre l'idéologie scientiste : on a tendance à penser que l'on peut connaître le monde en modélisant tout ce qui le compose. Mais on ne sait pas modéliser des formes dynamiques... Or, en « aplatissant » le réel avec des chiffres, on perd beaucoup d'informations. Et le mal est encore plus grand, si on en vient à se fier davantage à ces informations qu'à notre perception ! Cette mise en garde du philosophe n'est pas sans rappeler ce que Kevin Slavin nous disait à propos des algorithmes, ou Miriam Meckel, qui appelait à « sauver la sérendipité ».

 

Tommy Pouilly (@5h55) le 11/10/2012
Tommy
Tommy Pouilly (@5h55) le 11/10/2012
Photographie : David Mollière

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