Éducation

Doit-on autoriser Internet pendant les examens ?

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Alors que le Danemark a choisi d'autoriser l'usage d'Internet au bac, cette mesure fait figure d'électrochoc en France. Doit-on repenser notre rapport à la technologie dans l'Education? Regards croisés, et critiques, de pédagogues.

Le « Tribunal pour les générations futures » est une conférence-procès : quatre intervenants (un procureur, un accusé, deux témoins) défendent leur point de vue, et cinq jurés tirés au sort dans le public tranchent par un vote à majorité simple. C'est ainsi que chaque trimestre, le magazine Uzbek et Rica interroge le progrès et les rapports compliqués entre l'Homme et la technologie. 

Ce mardi 18 septembre, c'était de l'usage du numérique à l'école que l'on allait faire le procès. Alors qu'en France, les enseignants s'équipent de logiciels pour déceler le copier-coller sur les devoirs à la maison, et que les smartphones sont confisqués à l'entrée des examens pour limiter la fraude, le Danemark a choisi de tester une toute autre voie : dans 10% des lycées de ce pays, et sur plusieurs matières, les élèves ont le droit... d'utiliser Internet pendant les épreuves du bac. Initiée l'année dernière, cette expérience est reproduite, prolongée et étendue cette année à de nouvelles matières.  

> La fin du « par coeur » à l'école ?

Alors, est-ce que « légaliser la triche » est un bon moyen de la contrôler, voire de l'éviter ? Bien entendu, la question ne s'arrête pas là : elle interroge rien moins que la finalité du bac. Que voulons-nous vraiment évaluer ? La capacité des élèves à restituer des informations apprises par cœur ? Ou bien plutôt des qualités de raisonnement, et un travail de réflexion ? L’animateur de la conférence évoque Montaigne, qui déclarait « aimer mieux une tête bien faite qu'une tête bien pleine ». Si c'est bien une agilité dans la mise en cohérence des informations qui est recherchée et valorisée, peut-être le croisement des sources numériques est-il aussi intéressant, sinon plus moderne, que la mobilisation de la mémoire de l'élève ?

C'est l'argument du ministre de l'Education danois, qui a émis cette déclaration remarquée : « Nos examens doivent refléter la vie quotidienne d'une salle de classe, et à terme, de la société ». L'irruption d'Internet dans les salles d'examen pourrait ainsi être l'occasion, pour l'école, d'accéder à un espace qu'elle a encore du mal à investir : les pratiques sociales des étudiants.

> Vers des cours « massivement personnalisés » ?

Pour mieux comprendre de quoi l'on parle, Pascal Hersen, responsable de Master au Centre de Recherches Interdisciplinaires de Paris, a commencé par faire le point sur l'incroyable ouverture qu'offrent les outils numériques dans les apprentissages. Toutes ces informations qui circulent entre les quelque 150 millions d'étudiants du monde entier peuvent-elles contribuer à augmenter le niveau général des savoirs ?

Les numérisations massives de livres, de manuels scolaires, en des formats dématérialisés et partageables à l'infini, mais aussi la disponibilité des ressources gratuites en ligne – comme sur Wikipédia – laissent imaginer un monde dans lequel la connaissance serait accessible à tous, facilement. Les MOOC (Massive Open Online Courses) démocratisent l'enseignement supérieur, en proposant des cours en ligne gratuits, des formations diplômantes à distance, des dispositifs d'autoévaluation...

Selon Pascal Hersen, l'apprentissage du futur pourrait ainsi ressembler à une page Wikipédia : tout le monde peut participer, en naviguant dans les notions de façon beaucoup moins linéaire, sans parcours obligé... bref, un apprentissage réapproprié, au rythme de chacun, personnalisable et personnalisé à l'infini. Ce mode de fonctionnement peut même inclure des formes de co-construction des savoirs : croiser les sources permet d' « apprendre à apprendre ».

Ces bases de réflexion étant jetées, les trois intervenants suivants ont instruit le procès de l'Internet au bac... avec, pour commencer, une nécessaire phase de... déconstruction : qu'est-ce que cela signifie, au fond, de s'attaquer à une telle institution ?

> Attention : le numérique n'a pas la réponse à tout !

Les outils numériques comme support pédagogique, Loys Bonod connaît : ce professeur de maths déclare les utiliser largement dans le cadre de ses cours. Mais l'enseignant, qui offre un regard critique sur le numérique à l'école dans son blog, laviemoderne.net, n'est pas de ceux qui se laissent abuser par les promesses utopiques des nouvelles technologies : il s'est notamment fait connaître pour avoir montré l'impact de Wikipédia sur l'apprentissage en piégeant ses élèves : il a en effet rempli une page de l'encyclopédie d'informations fausses... avant de donner à ses élèves un devoir sur cette notion. Les copies n'ont pas manqué de répercuter ces erreurs. 

Au Tribunal des générations futures, il a donc choisi un camp résolument provocateur : celui du randonneur prudent, un fin connaisseur des technologies qui n'hésite pas à remettre en question leurs usages pour mieux les utiliser.

Pour lui, il faut donc se méfier du prêt-à-porter (et du prêt-à-rêver) des technologies éducatives. Tout d'abord, explique-t-il, le web n'est pas encore organisé pour l'apprentissage. Prenez Wikipédia par exemple : quel que soit le niveau de l'élève, c'est le même article qui lui sera proposé. 

Ensuite, l'enseignant met en garde contre un « débat en creux : la faillite de l'école actuelle que le numérique va sauver ». Pour lui, il ne faut pas trop idéaliser le numérique, ni se laisser abuser par la notion de « société de la connaissance » : ce n'est pas la disponibilité des informations qui fait le savoir, explique-t-il mais au contraire, le fait d'« avoir suivi le chemin vers ces difficultés, conduit par un passeur vers des choses vers lesquelles on ne serait pas allé spontanément ». Toute la littérature latine est sur Internet, rappelle-t-il, et que ce n'est pas cela qui pousse les élèves à s'y intéresser ! 

D'un côté, une dissertation ne se fait pas par accumulation de savoirs. De l'autre, Internet ne permet pas encore d'évaluer la capacité des élèves à construire du sens à partir de leurs connaissances : « Internet, c'est le QCM, et la fonction de recherche dans le texte pour trouver l'information exacte qui nous manque », explique-t-il. Pour lui, ce n'est pas là que les élèves trouveront, par exemple, l'encouragement à lire une œuvre complète.

> Qu'en disent les neurosciences ?

Emmanuel Sander, professeur de neuropsychologie à Paris 8 et expert de la mémoire, monte ensuite à la barre. Avec humour, il remarque qu'il y a un paradoxe, avec cette histoire d'Internet autorisé aux épreuves du bac : grâce au Net en effet, toute la période d'entraînement aux examens est devenue moins contraignante que l'épreuve. Alors, si on veut améliorer les apprentissages, pourquoi ne durcit-on pas l'entraînement, plutôt que d'adoucir l'épreuve ?

Plus sérieusement, il explique que le raisonnement selon lequel on n'aurait plus besoin d'emmagasiner beaucoup de connaissances, et que l'on pourrait être évalué sur notre capacité à mettre en cohérence des informations accessibles en ligne, repose sur une idée naïve. En effet, on ne peut pas dissocier aussi facilement la manière dont on pense des informations sur lesquelles on s'appuie :

« Si le 'par-cœur' est très souvent utile, explique le neuropsychologue, ce n'est pas pour entraîner la mémoire comme un muscle, mais bien parce que cela permet de faire émerger des concepts. Par exemple, apprendre la liste des départements permet de conceptualiser l'emboitement des territoires et des échelles spatiales... Alors, se contenter de savoir comment trouver les données lorsqu'on en a besoin est d'une aide mineure : si on considère qu'on n'a plus besoin d'apprendre, on prend le risque d'un appauvrissement profond de la pensée ». 

Autrement dit, pour lui, la clé n'est pas dans les informations, mais dans l'appropriation des connaissances : « Un chien dévorant une oie emmagasine de la graisse de chien et non de la graisse d'oie », conclut-il, citant Henri Poincaré.

> L'école, lieu de la construction du citoyen

L’autre mise en garde de Loys Bonod, c’est que le numérique doit se garder de dénaturer le contrat tacite au fondement de l’école : enseigner le vivre-ensemble et fabriquer les citoyens de demain. Pour lui, le danger est que l’on oublie le rôle joué par cette institution, qui est le seul et dernier lieu dans lequel tous les milieux sociaux sont forcés de se rencontrer :

« On dit qu’il faudrait que l'école ressemble au monde réel : cela suppose que l'école n'appartient pas au monde réel ? Pourquoi faudrait-il calquer l'éducation des enfants sur celle des adultes ? L'enfant roi a déjà droit à son smartphone, comme ses parents... c'est fallacieux ! Il faudrait, dans une logique libérale, préparer les enfants à l'employabilité. Alors que l'école a une autre fonction : civique, sociale, culturelle... et républicaine ». 

L'école, explique Loys Bonod, ne doit donc pas être seulement un lieu rassurant, ni un lieu où l'on s'amuse. C'est avant tout le lieu de l'altérité, de la découverte de l'autre et du monde, une ouverture « qui passe aussi par la contrainte : le professeur est là pour emmener les enfants vers ce qu'ils ne connaissent pas ». Dans nos usages des technologies éducatives, il ne faudrait pas reléguer à l'arrière-plan ce rôle de passeur, car cela créerait... une nouvelle fracture numérique.

> Alors, verdict ?

21h30 : c'est le moment du verdict, notre « jury citoyen » doit trancher : doit-on autoriser Internet dans les salles d'examens ? A présent que nos intervenants ont patiemment « déconstruit » cette idée, le temps est pour eux à la reconstruction :

« Puisqu'il est là, et que nous ne pouvons nous en passer, comment faire en sorte que l'outil serve quand même aux apprentissages ? Peut-on, par exemple, faire d'Internet un outil d'ouverture des programmes scolaires ? »

« Il y a une piste intéressante », propose Emmanuel Sander : à l'université, les étudiants qui utilisent Internet en même temps qu'ils suivent le cours semblent l’utiliser pour « augmenter » et enrichir la leçon ; ils « tâtent » l'objet de savoir d’une manière plus active. Peut-être pourrait-on explorer et capitaliser sur cette pratique ?

« Utiliser les outils numériques dans ma démarche pédagogique, c'est ce que je fais tous les jours », ajoute Loys Bonod. 

Mais l'heure tardive, et le format de la conférence, ne laissaient guère le temps à plus d'explications à ce sujet, ni l'occasion d'exploiter l'ouverture qui se dessinait, pour imaginer une école qui saurait s'emparer de la technologie d'une manière « constructive » pour les élèves. Invités à statuer après cette nécessaire phase de déconstruction, mais avant toute tentative de reconstruction, les jurés rendent leur copie. Bien entendu, ce sera un « non » à l'unanimité : Internet n'a rien à faire dans nos salles d'examens... et la séance est levée. Dommage... on en reste un peu sur notre faim.

Tommy Pouilly le 21/09/2012
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Tommy Pouilly le 21/09/2012

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