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Éducation

Manuels scolaires : comment faire décoller le numérique ?

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Les manuels scolaires numériques, on en parle beaucoup mais on en voit peu ! Alors qu’ils font l’objet d’annonces régulières des acteurs publics et des éditeurs depuis près de trois ans, quelle est réellement leur place dans cette rentrée 2012 ?

A chaque rentrée, le débat fait la Une de l’actualité. Toute la presse relaie d’une même voix… l’inquiétude des parents quant au poids démesuré des cartables de leurs enfants ! La faute aux manuels scolaires, souvent nombreux et volumineux. A l’heure des bébés robots et des gants chirurgicaux intelligents, on peut s’étonner que le numérique n’ait toujours pas réussi à régler, à grande échelle, cette épineuse question. Et ce malgré les nombreux autres avantages qu’il comporte.

> Des atouts indéniables

Il y a deux ans, nous vous parlions déjà de la dématérialisation des manuels. Le député Fourgous venait de remettre un rapport détaillé à Luc Châtel, alors ministre de l’Education nationale, consacré aux technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE). En 328 pages, le parlementaire déclinait 70 mesures, dont 11 visaient à favoriser la diffusion des manuels numériques. Il préconisait de « rendre obligatoire, pour 2011, l’édition bi-média de chaque ouvrage pédagogique et éducatif » puis « de disposer, en 2012, de l’ensemble des manuels numériques pour modifier les pratiques pédagogiques ».

Pourquoi un tel volontarisme affiché par les pouvoirs publics ? Parce qu’en plus d’alléger les sacs, le manuel numérique devait apporter son lot d’avantages pédagogiques et financiers. Plurimédias et multi supports, il se veut ludique, facile à mettre à jour et à enrichir, voire annotable par les enseignants eux-mêmes. Pour les familles et les collectivités, il peut aussi représenter des économies non négligeables : au Canada comme en Espagne, une location annuelle coûte jusqu’à 60% moins cher que l’imprimé. Ainsi, à Hong-Kong, Taïwan ou encore Singapour, le manuel numérique a supplanté le papier. D’autres pays, comme les Etats-Unis, l’Angleterre ou l’Italie multiplient les expérimentations dans cet objectif.

Pourtant, en France, cela ne décolle pas. « Il ne s’est pas passé grand-chose depuis le rapport Fourgous. La mayonnaise prend très lentement et la généralisation n’est pas pour demain », déplore Jean Bravin, en charge des TICE au Conseil régional d’Ile-de-France. Pour cette rentrée, les versions numériques représentent tout juste 1% du chiffre d’affaires des versions papiers. A qui la faute ? Les différents acteurs pointent de nombreux freins qui restent à lever.

> « Le modèle économique reste à inventer »

Sur le plan économique d’abord. « Nous étions soumis à une TVA à 19,6%, là où les imprimés bénéficiaient du taux réduit sur le livre à 5,5%. Quinze points d’écart, c’était intenable », analyse Pascale Gélébart, directrice de Savoir Livre, une association animée par les six principaux éditeurs de manuels. Bien que la loi française ait été modifiée depuis le 1er janvier 2012 l'Union européenne devrait forcer le gouvernement à revenir en arrière, pour non respect de la directive TVA, qui lie les 27 Etats membres. « Nous sommes des éditeurs, pas des imprimeurs. Les contenus que nous produisons sont indépendants des supports et devraient donc être soumis aux mêmes normes. Nous espérons que l’UE entendra notre appel », ajoute-t-elle.

D’un niveau à l’autre, le parcours d’achat peut également être compliqué. « En primaire, ce sont les communes qui achètent les livres, selon un décret de 1880. Au collège, c’est l’Etat qui est en charge des imprimés, tandis que les Conseils généraux acquièrent les outils numériques. Au lycée, ce sont les familles ou les Conseils régionaux », détaille-t-on au Syndicat national de l’édition. Difficile donc d’aboutir à une politique commune en la matière. « Seuls des crédits fléchés vers le numérique, comme en Grande-Bretagne, permettraient une acquisition rapide et la démultiplication des usages », analyse Pascale Gélébart.

Selon Jean Bravin, « le problème est aussi celui de la propriété intellectuelle ». « Un manuel imprimé qui a du succès rapporte chaque année des dizaines de milliers d’euros à ses ayants droits. Il existe là un véritable lobby des éditeurs et des auteurs. Demain, si les enseignants enrichissent un manuel numérique, que deviennent ses droits d’utilisation ? Faut-il payer à nouveau des licences ? Le débat n’avance pas », s’agace-t-il. Résultat : la France apparaît comme l’un des rares pays où la généralisation des manuels numériques pourrait coûter aussi cher, voire plus, que les manuels imprimés. Certains enseignants n’hésitent pas à parler « d’arnaque », tandis que les collectivités soulignent que « dans un contexte budgétaire difficile, il n’est pas envisageable d’augmenter les crédits ».

> Un outil parfois difficile à appréhender

Sur le plan pédagogique ensuite. Si les enseignants n’hésitent pas à innover au travers du numérique, ceux-ci ont parfois du mal à appréhender ces nouveaux manuels : « Malheureusement, en l'état actuel, ils comportent plus de désavantages que d’avantages », avance Stéphanie de Vanssay, chargée des questions du numérique à l’école au syndicat des enseignants UNSA. « Leur utilisation reste complexe, ce qui les réserve aux enseignants habitués à l’informatique et à l’aise dans la gestion de leur classe », regrette-t-elle. D’où un réel besoin de formations adaptées.

Les éditeurs entendent ces remarques : « Nous apprenons en marchant. Chaque rentrée comporte son lot d’améliorations, souvent fondées sur des recherches en sciences cognitives ». Les catalogues se sont d’ailleurs enrichis : près de 1.000 titres sont proposés en 2012, du simple « manuel numérisé » au « manuel multimédia enrichi » qui peut être modifié par l’enseignant. En parallèle, de plus en plus de professeurs s’organisent en collectifs, pour construire leurs propres ressources numériques, gratuites et open-sources.

> Un besoin d’équipement pour lever « la peur de la panne »

La nécessité d’utiliser les nouvelles technologies à l’école ne fait plus débat : 94% des collégiens, 89% des lycéens et 85% des parents pensent qu’elles sont nécessaires et que leur impact est positif. Pour autant, une nette majorité a le sentiment que le matériel disponible est insuffisant. En découle chez les enseignants une réelle « peur de la panne ». « Il s’agit de l’une des populations les plus technophiles, mais le passage à l’échelle est compliqué. Il faut gérer une classe tonique, tout en évoluant sur un ordinateur qu’on ne maîtrise pas forcément... N’oublions pas que nous sommes un pays qui a toujours sanctionné l’échec : cela se ressent sur les usages », commente-t-on chez Savoir Livre.

« Le bug technique arrive, ce n’est pas juste un fantasme », justifie Stéphanie de Vanssay. Selon elle, « un enseignant qui débute, ou qui pense que son autorité est fondée sur son infaillibilité, se retrouve alors dans une situation de fragilité, voire de panique ». Si les établissements ont vu leurs équipements s’améliorer nettement ces dix dernières années, « le débit reste parfois insuffisant, tandis que la gestion des réseaux locaux et des accès internet est très problématique », précise Jean Bravin. Le plus gros chantier réside dans les 32.000 écoles élémentaires, aux moyens très hétérogènes.

Les enquêtes d’usages, menées en 2010 et 2011 par Savoir Livre, démontrent que les manuels numériques sont finalement utilisés en complémentarité et non en substitution des imprimés. Alors, les écoliers français, condamnés ad vitam aeternam au papier ? Pas certain. « La généralisation va dans le sens de l’Histoire. La vitesse de basculement est juste difficile à prévoir. Ce sera davantage une évolution qu’une révolution », conclut Pascale Gélébart.

Matthieu Lamarre le 31/08/2012
Matthieu
Matthieu Lamarre le 31/08/2012
Photographie : CG94 / Elvire R.

2 Comments


TheSFReader

Manuel scolaire numérique, c'est bien. Une idée encore meilleure serait s'ils étaient sous licence libre, pour que les enseignants puissent les copier étudier, exploiter, adapter à leurs élèves sans soucis.

Se poserait bien sûr la question de la rémunération des auteurs, mais pourquoi pas un "forfait" préalable, payé en crowdfunding par exemple ?

Quand aux éditeurs, imprimeurs et libraires, libre à eux de faire payer le média papier.

le 02 September 2012
Romain Sidu

Et pourtant ça existe ! Allez voir http://lelivrescolaire.fr, c'est un éditeur indépendant qui propose des manuels numériques gratuits sur leur site internet, et le contenu qu'ils crééent est sous licence libre. Ca fait bouger les choses !

le 13 February 2013

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