Le débat : Et maintenant, quelles politiques numériques ?

Le débat : Et maintenant, quelles politiques numériques ? Économie numérique

Tout au long de ces derniers mois, nous avons examiné les enjeux du numérique dans la campagne présidentielle. A présent, François Hollande a pris ses fonctions de Président de la République et a annoncé ses premières grandes réformes. Quels devraient être ses chantiers politiques pour le numérique ?

Pour répondre à cette question, nous avons invité quatorze experts à nous faire part de leur vision. Sociologues, entrepreneurs, médecins, pédagogues, designers ou chercheurs, tous se sont prêtés au jeu d’une courte tribune pour défendre leurs idées.

Avant de retrouver l’intégralité de leurs contributions, voici un aperçu des principales idées par lesquelles nos contributeurs esquissent un véritable manifeste des politiques pour le numérique.

 

> Un Nouvel âge industriel 

Ce qui ressort en premier lieu de ce débat, c'est que nos experts n'ont pas le moindre doute sur la pertinence, voire sur « l'urgence » de la problématique pour l'agenda du quinquennat à venir. Tous s'accordent sur l'idée que le numérique n'est pas qu'un secteur de notre économie parmi d'autres : comme le rappelle Jean-Louis Fréchin, les politiques du numérique ont la charge de dessiner les contours du « nouveau monde industriel » qui s'annonce. C'est une « néo-industrie plus fluide, plus personnalisée, plus ouverte sur la contribution des utilisateurs », explique Henri Verdier, le président du pôle de compétitivité Cap Digital.

Bien sûr, cette évolution ne va pas sans poser des questions : 

« A l’heure où tout s’accélère, se recompose et se complexifie, et où l’homme n’a jamais eu autant de moyens d’interagir avec ses semblables, comment créer la confiance nécessaire à l’émergence d’une société en réseau, ouverte, solidaire et créative ? », demande Nils Aziosmanoff.

Pour le président du Cube, il est clair que le numérique peut constituer autant une menace qu’une chance. Mais « dans un monde où il faut penser global pour agir local, où l’agilité et la co-création sont les substrats des nouveaux modèles économiques, et où l’innovation technologique est avant tout une révolution culturelle, ne pas le considérer comme un enjeu de société de premier plan serait faire le choix du déclin ». Car chaque secteur de la société est aujourd'hui concerné.

Pour achever d'enfoncer le clou, Dominique Sciamma nous fait un clin d'oeil en allant jusqu'à retourner la question du débat : comparant l'avènement du numérique à l'invention de l'écriture, il considère qu'une invention de cette ampleur « porte en elle la transformation totale de toutes les organisations humaines, politiques, commerciales, guerrières, culturelles ». Aussi, dit-il, « la question n’est donc pas de savoir quelles politiques mettre à son service »... mais plutôt de savoir « transformer la politique » par le numérique.

 

> Faire du numérique un « fait politique »

A l'heure où les innovations numériques transforment nos modes de vie et bouleversent notre quotidien, les politiques doivent acquérir une claire conscience de leurs enjeux pour réussir la transition vers une société meilleure. Pour Alexis Mons, « ce que l’on devrait attendre de l’Etat, c’est une vraie appropriation non pas du numérique, mais des modèles de rupture qu’il transporte. L’expérience CNN a montré la limite qu’il y a à enfermer le numérique dans une boîte ».

L'enjeu est de ne pas se concentrer sur les technologies, mais plutôt sur les usages qu'elles induisent. Pour Bruno Marzloff et Bruno Caillet, la culture française des technologies a tendance à observer les mouvements techniques comme une chose « en soi », au lieu de s'intéresser ce que l'on conçoit « avec ». Ce faisant, elle échoue à les intégrer « comme éléments de représentation, de langage et d'organisation sociale ».

Comment, dès lors, accompagner le changement pour organiser le vivre ensemble d'une société plus connectée ? Selon le sociologue, il faudrait rouvrir le débat sur la notion de « bien public », pour redéfinir un système de valeurs plus adapté à des biens et services co-construits par une multitude d'acteurs. Ce faisant, les politiques du numérique peuvent répondre aux objectifs du développement durable : il n'a jamais été aussi facile, en effet, de mesurer les externalités produites par nos activités, et de représenter les interdépendances entre tous ceux qui y prennent part. Avec une telle démarche, assure Bruno Marzloff, « le numérique sera considéré comme un fait politique et non comme une posture d’innovation ».

Une mobilisation s'impose, donc, et tous s'accordent à dire que notre gouvernement doit agir : Henri Verdier propose de définir une stratégie nationale d'innovation. Nils Aziosmanoff, de son côté, propose d'instaurer une « Année du Numérique en France ». Alexis Mons rêve de créer une agence publique qui fonctionnerait comme un laboratoire au sommet de l'Etat.

Fidèle à sa vision d'inspirer un nouvel âge industriel, Jean-Louis Fréchin propose quant à lui de renouer avec le concept d'exposition universelle : consacrée à « la France qui change », celle-ci présenterait les « Tours Eiffel du XXIème siècle » pour « représenter nos destins communs, une fierté collective et un message d’avenir aux jeunes ».
 

 

> Moderniser l’administration et les entreprises grâce au numérique

« Charité bien ordonnée commence par soi-même », déclare Alexis Mons : pour mener des politiques du numérique exemplaires, l'Etat pourrait commencer par s'en emparer pour moderniser l'administration.

Jean-Louis Fréchin espère ainsi « une simplification administrative au service et centrée sur le citoyen ». Le numérique serait ainsi « une opportunité de redéfinir le rôle, les services et la relation aux citoyens en signant un nouveau pacte républicain ». 

L'administration pourrait ainsi devenir l'accélérateur de la transition vers une société de services. Car, comme le rappelle Bruno Marzloff, c'est « par le truchement des services » que les mouvements numériques transforment la société. De même, pour Henri Verdier, le « nouvel âge industriel » n'est autre que le résultat d'un « processus d'industrialisation des services ». Or, la vocation du secteur public est justement de fournir des services aux citoyens, en faisant appel à l'ensemble des acteurs. Ainsi, « la commande publique devient une source vertueuse de développement économique », conclut Patrick Bertrand.

Pour impulser ce changement, les idées ne manquent pas. En particulier, le président de l'Association Française des Editeurs de Logiciels propose que l'on développe l’e-administration
(« maintenant m-administration », rappelle-t-il) afin de faciliter l’émergence de l’e-citoyen.

De leur côté, les entreprises aussi, pourraient redéfinir leur rôle et leur objet social. C'est ce que propose Jean-Louis Fréchin, pour qui un nouveau statut pour les entreprises et les organisations les réinscrirait dans « des objectifs identifiables, sociaux, territoriaux, politiques, économiques dont la juste finalité est un 'bénéfice humain' dont la conséquence sera un gain économique et un progrès social ».



> Valoriser l’innovation et l’écosystème des start-up innovantes

Bien entendu, une telle évolution impose de soutenir le secteur du numérique, à commencer par les start-ups qui inventent tous les jours les usages de demain. A ce niveau, Alexis Mons se dit plutôt « déprimé ». Car, demande-t-il, « mis à part le secteur lui-même, qui demande une politique pour le numérique ? » :

« Entre un secteur qui n’a pas de capacité de lobby et le consensus aussi parfait que creux qui le désigne, le numérique ne forme pas d’espérance de progrès véritable et laisse alors le champ libre aux peurs et réactions de toutes sortes, ou aux tentations d’être vu comme une vache à lait ». 

Pourtant, il reste tant à faire. Henri Verdier énumère les priorités :

« Sauver l’industrie du capital-risque, investir sur les secteurs porteurs, construire une puissance de recherche sur les sujets essentiels, soutenir les écosystèmes, batailler à l’international, penser une nouvelle fiscalité... ».

Pour Jean-François Marti, le changement passera par le soutien au secteur du design

« En 2020, le digital représentera 20% du PIB français, explique-t-il. La France deviendra-t-elle une grande puissance numérique ? Pour que nous consommions les futurs produits et services numériques 'made in France', il faudra les imaginer et les concevoir, c'est à dire les designers. Notre conseil : que les pouvoirs publics se mobilisent pour faire du design numérique au service de l'innovation un vrai savoir faire français ».

Pour cela, le président de l'agence Nealite préconise de créer les écoles, et même d'organiser des Etats-Généraux du Design Numérique.

Pour soutenir ces industries naissantes, il y a aussi tout un appareil réglementaire à adapter : expliquant que les plateformes de crowdfunding sont contraintes dans leur développement par les réglementations bancaires nationales et européennes, Arnaud Poissonnier espère ainsi une harmonisation au niveau européen. 
 



> Eduquer au numérique 

Pour réussir la transition vers la nouvelle économie, l'éducation est primordiale. L'enjeu est en effet de faire partager la culture numérique au plus grand nombre - une culture que Divina Frau-Meigs souhaite la plus générale possible : il s'agit en réalité d'éduquer à la « translittératie », c'est à dire à la culture de l'information, sous toutes ses formes.

« Si ce n’est pas fait par le service public, la tendance actuelle, où toutes sortes d’instances (chaînes de télévision, entreprises privées, associations,…) s’en réclament - donnant, au mieux, des autodidacties -, mènera à une privatisation de l’enseignement, et avec elle, de l’accès aux savoirs », avertit-elle.

Comme le rappelle Yves Poilane, l'économie a grandement besoin de professionnels du numérique qualifiés : « sur le seul site de l'association des diplômés de Télécom ParisTech, il y a actuellement 37 000 offres d'emplois pour 14 000 diplômés en activité ! ». Le directeur de l'école d'ingénieurs préconise donc de « mettre en place les moyens humains et financiers » pour accroître le flux de diplômés de ce secteur. Favoriser l'insertion des jeunes dans ce secteur qui embauche serait ainsi un bon moyen de lutter contre le chômage.

Et pour susciter des vocations, doit-on aller jusqu'à enseigner à tous les écoliers les bases de la programmation, cette nouvelle écriture du monde numérique ? C'est ce que préconise Guy Mamou-Mani, pour qui apprendre à coder permettrait de lutter contre l’analphabétisme numérique.
 



> Mettre le numérique au service de tous les citoyens

Le dernier enjeu, mais non des moindres, qui se dessine est celui de l'égalité face au numérique : pour que la révolution soit démocratique, il faudra assurer l'accessibilité pour tous aux progrès induits par les nouveaux outils, et lutter contre toutes les fractures numériques

L'un des domaines dans lequel cette préoccupation est particulièrement importante est le service public de la santé : pour Jacques Lucas, les technologies peuvent puissamment soutenir et améliorer ces coopérations autour du patient. Nous avons la possibilité de développer des usages pour le plus grand nombre de nos compatriotes, confrontés à la maladie ou à la dépendance... à condition que ces usages soient en adéquation avec les principes de l’éthique médicale, et se soucient de l’équité dans l’accès aux soins.

Et si l'une des mesures symboliques, en ce sens, était d'informatiser enfin le carnet de santé ? C'est ce que propose le directeur de l'Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique, Antoine Flahaut.

 

> Alors finalement, quelles politiques pour le numérique ?

Avec de telles visions du rôle et des enjeux du numérique dans le monde qui se dessine, nos contributeurs ont placé très haut leurs attentes envers des politiques audacieuses pour le secteur numérique. Moderniser l'administration, valoriser l'innovation, éduquer au numérique, veiller à le mettre à disposition de tous : voilà autant de missions qui incombent à l'Etat pour réussir la transition numérique, que l'on aborde à la lecture de leurs propositions.

Vous pouvez dès à présent découvrir l'intégralité des contributions au débat ici.

rsln RSLN le 02/08/2012
Photographie

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