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Éducation

Douglas Rushkoff : « laissez-vous la liberté de ne pas choisir » (2/3)

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Le choix, la complexité, l’échelle et l’identité : voici quatre thèmes sur lesquels Douglas Rushkoff a souhaité prodiguer ses conseils à l’heure du numérique dans son ouvrage « Programmed or be programmed », disponible en français aux éditions fyp.

> Retour vers l'article précédent, dans lequel Douglas Rushkoff nous explique l’importance de l’art de la déconnexion et qu’il faut vivre pleinement là où nous sommes, avant de vivre en ligne.

3. Laissez-vous la liberté de ne pas choisir

Notre vie peut-elle se résumer en une série de 0 et de 1 ? Certainement pas, démontre Douglas Rushkoff, qui prend l’exemple du CD :

« Dans un enregistrement numérique, seules les dimensions du son qui peuvent être mesurées et représentées par des nombres sont prises en compte. Tous les aspects de l’enregistrement que les ingénieurs n’ont pas pris en considération sont perdus. »

Les nuances infinies de la musique seraient donc difficilement réductibles à un seul fichier, tout comme le sont nos vies. Car l’architecture même du numérique repose sur des chiffres. Vos photos, chansons, films stockés sur ordinateur ne sont que cela : des chiffres. Ce n’est une chose ni bonne, ni mauvaise, souligne l’auteur, juste une façon de fonctionner.

Ceci dit, comme le « monde numérique est biaisé par ce système, tout doit y être exprimé en termes entiers, binaires. Et, en retour, cela induit des choix contraints que nous effectuons dans la sphère numérique. »

Dans le passage au virtuel, qui est un sous-ensemble du réel, « quelque chose se perd ».

Par exemple, quand nous remplissons des listes de questions, plus ou moins longues, pour que les bases de données reconstituent notre « identité » - homme ou femme, vieux ou jeune, lunettes ou lentilles -, pouvons nous nous résumer à cela ? Et ce, quelle que soit la taille de la liste ?

Si en apparence avoir le choix est une condition de la liberté, Rushkoff pointe le fait « qu’un choix forcé n’est plus du tout un choix ». Or, « nous nous efforçons à rentrer dans les cases, comme des images magnétisées qu’on ne peut placer ailleurs que sur la grille prévue à cet effet ».

Pour échapper à cette grille, deux solutions existeraient.

D’une part, la pratique du tagging, c’est-à-dire la possibilité pour l’utilisateur de se réapproprier un contenu en le définissant à l’aide d’une balise. Elle permet d’ouvrir les choix et non de les rétrécir. Et, surtout, de ne pas laisser la machine seule aux commandes de la classification.

D’autre part, vous pouvez toujours cocher la case « aucun des choix ci-dessus » :

« Décider de ne pas choisir n’est pas mortel. Au contraire, c’est même l’une des rares choses qui distingue la vie de son imitation numérique », lance-t-il.

4. La réalité est toujours plus complexe que son modèle

La facilité d’une recherche Internet, la richesse de ses réponses, la progression incessante des encyclopédies en ligne : une grande majorité des citoyens a désormais accès au monde des réponses. Un monde plus démocratique, où la connaissance n’est plus « verrouillée » par les sachants.

Attention cependant à ne pas tout mettre sur le même plan, prévient Douglas Rushkoff : « la connaissance picorée » n’équivaut pas à « celle obtenue grâce à une véritable démarche de recherche ».

Car le plus grand risque que nous encourrons serait de prendre les données telles quelles :

« il est impossible de traiter d’une manière sensée les faits sortis de leur contexte », nous dit l’auteur.

Sans mise en contexte, et sous l’avalanche des données, il pourrait être tentant de penser qu’il n’y a plus rien à expliquer du monde, car il y aurait des réponses à tout au bout des innombrables liens qui nous sont offerts.

A l’heure où des simulations numériques de la vie, de plus en plus perfectionnées, vont voir le jour, « ne confondons pas les modèles numériques avec la réalité ».

« Même si une telle prédiction s’avérait exacte [produire un monde en ligne copié/collé de la vie réelle], notre incapacité à distinguer une simulation virtuelle du monde réel sera moins liée à l’augmentation du caractère fidèle de la simulation qu’à la diminution des capacités de perception des humains. »

Vous l’aurez compris, pour l’auteur, les réponses issues des simulations numériques - qui ne sont que des modèles mathématiques - doivent être interrogées, et non reçues de manière passive. Il faut prendre conscience de leurs faiblesses car elles sont « limitées par essence ».

Dans l'idéal, évitons donc la confusion entre la « carte », aussi détaillée soit-elle, et « son territoire ».

5. De l’usage raisonné de notre capacité d’abstraction

« Sur le net, tout se produit sur un même niveau, abstrait et universel », constate le théoricien.

En soi, l’abstraction n’est pas un mal, elle est même une tendance forte de tous les médias :

« En nous permettant de décrire les événements qui se sont produits ou qui sont arrivés à d’autres personnes, la parole a déconnecté celui qui fait et l’acte de faire quelque chose. L’écrit a, lui, déconnecté la parole et celui qui parle. L’imprimerie a déconnecté le texte et celui qui écrit, tandis que l’ordinateur déconnectait l’imprimerie et le papier. »

Et, à chaque déconnexion, les médias sont devenus de plus en plus abstraits, jusqu’à atteindre leur paroxysme avec Internet, selon Rushkoff. Il est vrai que grâce aux liens hypertextes, « tout peut être relié à tout ».

Cela n’est pas sans créer d’ailleurs de nouvelles croyances, où les signes - notre vie en mode numérique – seraient devenus égaux à notre vie même.

Un problème ? Pas nécessairement, si nous sommes vraiment ceux qui élaborent ces significations en ligne qui, désormais, nous constituent… Mais le sommes-nous, alors que le fonctionnement de la technologie nous échappe en grande partie ?

Plonger dans l’abstraction numérique est bénéfique pour tout un tas de raisons. Mais y rester enfermer, tel l’utilisateur de smartphone obnubilé par son écran dans le métro, n’est pas souhaitable selon le penseur américain. Pour éviter d’en arriver là, mieux vaut ne pas perdre le sens du temps (point n°1), ni du lieu (point n°2), deux notions qui nous raccrochent au monde concret.

6. Parlez en votre propre nom

Voilà un précepte qui suscitera sans doute le plus de débats, puisque Douglas Rushkoff pense qu’en ligne, il faut avant tout s’exprimer sous sa véritable identité. Lui-même d’ailleurs se targue de n’avoir jamais pris la parole de façon anonyme.

Il reconnaît bien entendu les risques qui vont de pair avec cette visibilité assumée : risque face à l’Etat en cas de « chasse aux sorcières », risque face aux employeurs, risque d’être ramené en permanence à des propos que l’on peut parfois regretter.

Internet lui-même est un espace qui « pousse à la dépersonnalisation », décrit Rushkoff.

« L’anonymat au sein d’un groupe connecté engendre des comportements de foule. Ils ne craignent rien en tant qu’individus, et s’habituent à mener des actions à distance et de façon masquée », dit-il dans une critique à peine voilée aux Anonymous. Lui-même pourtant se revendique comme faisant partie de ce mouvement… tout en ayant une identité publique.

A condition que nos « comptes bancaires et données personnelles restent privées », nous devons parler en notre nom, car cela permet de réinstaurer la notion de responsabilité et d’améliorer la qualité de la conversation.

Là où certains croient que l’anonymat généralisé peut constituer un remède efficace aux préjugés en tous genres, lui pense que cela ne gomme pas l’existence de ces préjugés, mais permet simplement de les contourner.

A l’inverse, responsabiliser la parole en ligne pourrait minimiser le « partage en ligne démesuré » auxquels se livrent parfois les plus jeunes sur les sites de partage. Et, pour tous, signer de son nom ses propos forcerait à la reflexion avant de publier, ce qui ne serait pas un mal dans un monde où « les bases de données sont plus pérennes que les inscriptions gravées sur le frontispice du Parthénon. »

> Suite et fin de cette lecture : « le social, les faits, l’ouverture et le but » (3/3)

Jason Wiels le 25/07/2012
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Jason Wiels le 25/07/2012

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