Médias

Comment la presse papier s'est transformée sous l'influence d'Internet

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L’exposition « La presse à la Une »* est une véritable plongée dans les entrailles de la presse française. Rien d’étonnant d’ailleurs à ce qu’elle prenne place à la Bibliothèque nationale de France, un site qui disposerait de la « plus belle collection de journaux et de documents relatifs à la presse ». De La Gazette aux réseaux sociaux, tout y est dit, ou presque, sur les changements passés et en cours dans les médias français.

Et si on parle souvent des mutations de la presse quand elle passe en « ligne », on évoque en revanche plus rarement les conséquences, bien réelles, des transformations de la presse traditionnelle sous l’influence d’Internet.

Car, au-delà de la chute des ventes, les journaux - encore - en papier n’ont cessé de se renouveler durant les vingt dernières années pour tenter de coller aux nouveaux standards d’un monde où les images dominent.

A part quelques exceptions, comme Le Canard enchaîné et sa formule quasi-immuable - pourquoi changer quand les ventes sont bonnes ? -, tous ont effectué leur mue, souvent à plusieurs reprises.

Le Canard enchaîné en 1966 et aujourd'hui : rien ne bouge, ou presque

> Des maquettes moins austères

La première transformation, celle qui saute aux yeux, porte d'abord sur la forme qu’adoptent les journaux : beaucoup sont passés au format tabloïd, ou ont sensiblement réduit leur taille. Plus pratiques, moins chers à produire, les journaux en profitent également pour prendre des couleurs.

C’est même une évolution très récente : La Voix du Nord a été le premier titre régional à adopter une maquette entièrement en couleur, et ce depuis seulement 2009. Il n’y a pas si longtemps, le noir et blanc était encore la règle pour de nombreux journaux.

Toujours dans le but de s’aligner sur la culture web, les encadrés se généralisent, comme autant de « fenêtres » ouvertes sur une même page. Par ailleurs, on fait aussi de plus en plus de place aux photographies, car la culture de l’image, déjà apportée par la télévision, infuse plus que jamais avec l’émergence des réseaux.

Dernier signe évident de ces changements cosmétiques, la multiplication des « nouvelles formules ». Pas un printemps sans que tel titre n’annonce ses nouvelles rubriques ou sa pagination flambant neuve. Une façon de se mettre un jour, tout comme un site web a sa version 1.0, progressivement et régulièrement corrigée, améliorée.

« L’idée, c’est de vous proposer un menu qui se décline un peu comme celui d’un ordinateur », promettait déjà Christine Ockrent aux lecteurs de l’Express en… 1995 ! Une ambition qui semble toujours la même (sans jamais être atteinte ?) quand Christophe Barbier propose à son tour une cure de jouvence à l’hebdomadaire, seize ans plus tard.

> Des articles plus courts

La conséquence directe de la mise en avant des images (ou infographies) est bien entendu la diminution du nombre de signes par article. Il n’existe pas de statistiques officielles mais c’est assez frappant : au sortir de la guerre, chaque recoin d’un journal comme Le Monde était frappé d’une information. Aujourd’hui, un style plus « aéré » et des paragraphes plus courts sont la norme.

Certes, les quotidiens nationaux font de la résistance, avec la publication d’enquêtes au long cours régulières, mais la tendance est d’abord au raccourcissement. Un phénomène qui peut d’ailleurs expliquer le succès rencontré par la presse gratuite, qui, au-delà de son absence de prix, assume son statut de canard « vite lu, vite oublié ».

Le Monde en 1944, 1981 et 2012 : vous avez dit changements ?

> La fin de la « course à l’info »

L’influence d’Internet sur le papier peut aussi se ressentir quand ce support est obligé de jouer à contretemps : impossible pour les quotidiens de rivaliser avec la « fraîcheur » de l’information sortie en ligne, a fortiori pour les hebdomadaires. Il s’agit donc pour eux d’offrir un deuxième niveau de lecture. Aller vers davantage de « décryptages », « d’analyses ». Bref, de se greffer sur un agenda qui, de toute façon, est désormais dicté sur les réseaux.

Un exemple récent ? Quand Le Monde daté du mardi 10 juillet parle pour la première fois de la panne historique qu’a subi Orange dans la soirée de vendredi 6 juillet, il ne titre pas « L’opérateur historique a subi une panne majeure » mais bien « Après la panne d’Orange, l’Etat veut un vaste audit des réseaux ».

Les rédacteurs du quotidien du soir présument donc que les circonstances de l’événement sont connues de tous – même si il y a un bref rappel des événements, et que la véritable nouvelle est moins la panne que les décisions qu’elle a déjà engendrées entre deux éditions.

> Une info « moins riche et moins fiable » ?

Les panneaux de l’exposition donnaient aussi à voir des unes de magazines qui seraient le symptôme d’une presse qui produit une info à la fois « moins riche » et « moins fiable ».

Moins riche, ce serait l’exemple de la couverture des événements mondiaux. La dernière pièce de l'expo met ainsi en avant l'uniformisation de la couverture photographique des grands événements. Ainsi Paris Match, Le Point et Le NouvelObs avaient tous les trois fait leur une sur Fukushima, en mars 2011, avec cette même photo. Ou, dans le cas de la guerre en Libye, d'autres titres ont beaucoup usé de cette image d'explosions.

Un paradoxe, quand on sait qu’il n’y a jamais eu autant de photos prises et diffusées qu’aujourd’hui à travers les réseaux sociaux. Et qui pose, selon le photoreporter Patrick Bard, un vrai problème :

« S’en remettre aux banques d’images pour la diffusion de ces archives, c’est oublier que la photographie n’est pas une marchandise comme les autres. C’est un contenu intellectuel et qui dit contenu dit responsabilité. »

Enfin, grâce à Internet, l’information circule plus vite que jamais. Or, malgré le développement du « temps réel » - direct, live-tweet, etc. -, il faudrait toujours prendre le temps de vérifier la fiabilité de certains faits. Mais quand la presse papier tente elle aussi de s'adapter à cette vitesse, elle n'a pas le droit à l'erreur : ce qui est imprimé le reste, contrairement à une page web qui peut être corrigée.

Ce qui n'est pas sans causer quelques couacs, comme cet exemple qui fait figure de jurisprudence : la Une de Libération lors du tremblement de terre à Haïti, en 2010, tirée en fait d’une autre catastrophe qui s’est déroulée en 2008, en Chine.

La photo d'un séisme en Une du journal en moins de 24h ? Oui, à condition d'authentifier la source...

 *Une exposition visible jusqu’au 15 juillet 2012 à la BnF ou sur Internet à cette adresse.

> RSLN 7 : l'info est-elle prête pour sa révolution ?

Jason Wiels le 09/07/2012
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Jason Wiels le 09/07/2012

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