Société

La ville, ce jeu « massivement multijoueurs »

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Futur en Seine, qui s’ouvrait ce jeudi 14 juin à Paris, l’atelier « Futurs possibles », organisé par l’agence de modélisation cartographique 3D Vectuel, explorait le futur de la ville. Comment les technologies numériques modifient-elles les façons de présenter, de valoriser et de comprendre la ville et le territoire ? C’était la question au cœur de la présentation, qu’a suivi une table ronde réunissant des spécialistes de la ville, physique et… numérique, pour discuter des contours d’une nouvelle « intelligence territoriale ».

> La modélisation 3D pour faire partager le projet urbain

Imaginez-vous en train de survoler la ville d’aujourd’hui – ses rues animées, ses monuments aux contours familiers – avec le pouvoir de l’« augmenter » virtuellement pour faire apparaître, en surbrillance, les bâtiments et les espaces publics prévus pour la ville de demain. C’est ce que proposent les maquettes 3D, des outils d’urbanisme qui s’appuient sur les progrès fulgurants du numérique dans le domaine de la cartographie. Et qui, parfois, n’ont rien à envier aux mondes immersifs des meilleurs jeux vidéo.

« Le numérique transforme la manière de travailler des élus, et la manière de décider de l'aménagement », a expliqué Jean-Louis Missika, adjoint au maire de Paris chargé de l’innovation, de la recherche et des universités. Ces maquettes numériques, en particulier, contribuent à renouveler les pratiques des professionnels dans plusieurs directions : elles facilitent la mobilisation des experts, informent les habitants, et offrent même des occasions d’impliquer les citoyens dans le processus de décision.

 

- Mobiliser les experts : 

Aujourd’hui en effet, la ville est co-construite par une multitude d’acteurs : élus, agences d’urbanisme, sociétés de conseil, entreprises de bâtiments, citoyens… Mise à jour régulièrement au fil des décisions et des avancées des projets d’aménagement, la maquette 3D permet de rassembler toutes ces parties prenantes autour d’un support de visualisation, de communication et de travail unique et partageable.

- Informer les habitants : 

« Fabriquer la ville demande d’articuler des espaces, mais aussi des temps », rappelle Catherine Alfarroba, adjointe à l’urbanisme de la mairie de Glichy-la-Garenne. Très long, le temps de la construction d’un nouveau quartier, par exemple, est difficile à accorder au rythme de la vie quotidienne des citadins. C’est également pour eux, dit-elle, que la modélisation 3D est utile : plus qu’un outil d'information, c’est un formidable médiateur entre les aménageurs et des habitants souvent curieux et impatients.

Voici, par exemple, la maquette 3D du quartier Lyon Part Dieu, présenté à ses habitants :


- Co-construire la ville avec les citadins ? 

Mieux encore : avec un tel outil, il devient possible d’impliquer les habitants dans les décisions d’aménagement de leur quartier. Par exemple, lorsque la maquette 3D montrant les différents scénarios de développement de la ville de Clichy-la-Garenne a été exposée dans la mairie, les citoyens ont pu voter pour le meilleur projet, contribuant ainsi à choisir l’architecte-conseil qui le mettrait en œuvre.

Vous voulez voir à quoi ressemble Clichy en 3D ? En voici un aperçu : 

> A la recherche d’une « intelligence territoriale »

Avec des outils numériques de plus en plus puissants dans la poche de chaque citadin, peut-on rendre la ville plus intelligente ? A ce sujet, Jean-Louis Missika donne le ton :

« Il y a plus d'intelligence collective dans l'ensemble d'une ville que dans ses services administratifs ».

Pour profiter de ce potentiel, l’open data est selon lui « la première brique de la décision » : en connectant les citoyens à des informations autrefois réservées aux seuls experts, les données ouvertes leur permettent de renforcer leurs capacités d’action. Et ensuite ?

« L’enjeu, à présent, est de trouver comment construire des décisions collectives ‘massivement multijoueurs’ », déclare Jean-Louis Missika.

C’est dans cet esprit, dit-il, que la mairie de Paris a ouvert ses données et organise, notamment dans le cadre de Futur en Seine, des hackathons et des barcamps pour essayer de co-construire les services urbains de demain. Elle a aussi lancé un appel à projets pour imaginer du mobilier urbain intelligent, qui a rencontré un vif succès.

Le nom de ce programme, « Hacker la ville », est évocateur. Il rejoint une définition de la ville connectée que livre Philippe Gargov, géographe et fondateur du cabinet de prospective urbaine Pop-up urbain :

« Il y a, en fait, deux formes de ville connectée. La ville ‘intelligente’, portée par de grands opérateurs, s’occupe de créer une urbanité nouvelle en se mettant à l’écoute de ses habitants. Et puis il y a la ville ‘astucieuse’ : cette ville qui s’organise par le bas, dans une culture du bidouillage qui est celle du hacking, et dont les habitants sont comme les personnages d'un jeu massivement multijoueurs ».

Pour cette ville qui s'ouvre, la comparaison avec le jeu vidéo n'est pas inintéressante : peut-on en effet s'appuyer sur la puissance du jeu pour mobiliser les foules ?



Enfin, dans cette métaphore assumée de la ville comme plate-forme de jeu ou d’applications, qui contrôlera l’accès au « logiciel de la ville » ? Cette question est essentielle, rappelle Thierry Marcou, de la Fondation Internet Nouvelle Génération : la vitesse d’apparition et de disparition des technologies restant en effet beaucoup plus rapide que le temps de l’aménagement du territoire, les villes doivent garder un certain contrôle sur les infrastructures techniques et logicielles, si elles veulent maintenir cette « fabrique des services urbains » ouverte et favorable à l’intérêt public.

Pour ne pas risquer de créer des systèmes de contrôle total, « orwelliens », devrait-on s’appliquer à conserver « un certain degré d’archaïsme » dans les solutions mises en œuvre ? C’est la question soulevée, à la fin de l’atelier, par l’architecte Djamel Klouche :

« Il faut des aspérités, du rugueux dans le numérique. Parce que la ville est comme ça. Si la ‘ville numérique’ se présente comme un outil de lissage, elle n’offrira rien de bon. Il faut qu'elle offre des outils où l'accident a toujours sa place ».

« Ne demande ton chemin à personne, tu risquerais de ne plus pouvoir te perdre ». La citation de Nahman de Bratslav semble ainsi tout indiquée pour décrire la ville « massivement multijoueurs » idéale : une ville ludique, dans laquelle la sérendipité tournerait à plein... pour enchanter un peu les trajectoires de chacun.

Tommy Pouilly le 14/06/2012
Tommy
Tommy Pouilly le 14/06/2012

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