Société

Des travailleurs sociaux sur le front de l'exclusion numérique

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De l’ancien couvent d’Arnouville, petite ville du Val d’Oise, les sœurs sont parties depuis dix ans. L'Association des Cités du Secours Catholique a récupéré la gestion de la bâtisse, rebaptisée pour l'occasion la « Cité de l’Escale Sainte Monique », afin de la transformer en un vaste centre d’hébergements et d’accompagnement à la réinsertion. De jeunes mères en détresse sociale y sont accueillies avec leurs enfants.

Sur place, l’équipe de travailleurs sociaux, très soudée, s’occupe en ce moment de trente-cinq familles, soit autant de « mamans » avec leurs bambins âgés de quelques mois à huit ans. Parmi elles, sept curieuses se sont inscrites aux ateliers TIC, un rendez-vous hebdomadaire mis en place par l’association.

« Ici, on travaille autant sur l’intégration sociale que professionnelle », indique Jean-Sébastien Deston, animateur socio-éducatif.

Et précisément, l’apprentissage des outils numériques est aujourd’hui non seulement gage d’un lien vers autrui, mais aussi une condition sine qua non pour entrer sur un marché du travail de plus en plus exigeant. Devant l’évidence de la fracture numérique qui touche ses locataires, l’ACSC s’est mis en branle.

C'est d'abord un autre centre, la Cité Saint Martin, hébergeant à Paris des familles isolées et des personnes avec des pathologies psychiatriques, qui a lancé l'expérimentation TIC au printemps 2011. Devant le succès de l'opération, la Cité de l'Escale Sainte Monique lui a emboîté le pas. Il y a quelques mois, l'équipe d'Arnouville a ainsi décroché un appel d’offre sur la médiation numérique qui lui a permis de s’équiper en matériel informatique afin de servir sa nouvelle cause : reconnecter au monde ce public, qui en a été déconnecté par la misère.

> Naviguer sur la Toile, pour mieux naviguer dans la vie ?

Ce mardi matin, deux mères sont présentes devant les ordinateurs. Maud* et Leïla* viennent assister à leur dernier cours : elles ont déjà suivi les précédents modules avec succès. En quelques semaines, elles ont appris à recopier un texte, créer un CV ou encore envoyer une pièce jointe avec un courriel. Aujourd’hui, place à la navigation sur Internet.

Après une brève démonstration, Domitille Albert, éducatrice spécialisée, distribue les exercices sous forme de mises en situation :

« On cherche des informations sur les résultats de Roland Garros », lance-t-elle à la salle.

Les deux apprentis internautes s’exécutent. Leïla semble un peu plus à l’aise, et pour cause, elle a son propre ordinateur portable dans sa petite chambre qu’elle partage avec sa fille de trois ans. Maud aussi aimerait s’équiper, mais dit qu’elle doit d’abord faire des sacrifices, « en me privant de nouveaux vêtements par exemple, mais c’est mon prochain achat ». Elle semble décontenancée par sa découverte : « je suis tombée sur Voilà.fr ! On l’utilisait quand j’étais en Afrique, ça existe encore, ce truc ? » s’exclame-t-elle.

« Allez, trouvez-moi la météo à New-York maintenant. Si on gagne au loto, on pourra peut-être tous y partir ! », enchaîne Domitille Albert.

Après quelques clics et hésitations, tout le monde obtient la bonne réponse sur son écran.

« Vous voyez, Internet, c’est comme une immense bibliothèque. On y trouve tout, sur tout », prend la peine d’insister Jean-Sébastien Deston.

> « Comme si Valérie Damidot était venue refaire la déco du site »

Pas facile pour les deux travailleurs sociaux de s’improviser professeur et de transmettre un savoir numérique moins évident qu’il n’y paraît :

« On a été nous-mêmes formés par un membre de la Fabrique à liens », explique Jean-Sébastien Deston, tout en ouvrant un épais classeur rouge dans lequel se trouve le programme de ses ateliers TIC.

D’ailleurs, les deux mamans ne se gênent pas pour mettre à l’épreuve les savoirs de leurs deux formateurs du jour : « c’est quoi, la différence entre Internet et intranet ? » ; « ça veut dire quoi une interface ? ».

« Une interface, c’est la présentation des pages, et elle change souvent. C’est un peu comme si Valérie Damidot était revenue faire la déco du site, en fait », explique Domitille Albert.

De la patience, « c’est le mot-clé », et des explications toujours très imagées, voila comment les éducateurs font passer un maximum de concepts :

« Pour envoyer une pièce jointe, on dit que c’est comme glisser une photo dans un courrier. Et que les outils sous Word fonctionnent comme ceux qu’on trouve dans une trousse à crayons », précisent-ils.

> Objectif 100 %

Alors bien sûr, à la Cité Sainte-Monique, personne ne prétend avoir transformé toutes ces jeunes mères novices en expertes de la Toile. L’équipe de la structure reconnaît elle-même que ce n’est qu’un début :

« Il y a des ajustements à trouver. On demande aux participantes de nous donner leurs avis, leurs besoins, pour améliorer le contenu des modules », commente Jean-Sébastien Deston. « L’idéal, à terme, c’est que les trente-cinq habitantes du centre bénéficient de cette formation ».

Les habitantes de la Cité n’ont pas vocation à rester dans ses murs. En général, elles arrivent et restent pour une période allant de six mois à deux ans. Ce passage dans le centre d’hébergement doit les aider à trouver des appuis stables pour regagner leur autonomie. La maîtrise du numérique en fait partie.

Maud et Leïla cherchent toutes les deux un métier dans le domaine du secrétariat. Grâce à ces ateliers, la première va pouvoir ajouter une précieuse ligne sur son CV, « maîtrise des outils informatiques de base ». La seconde a déjà préparé son prochain entretien sur Paris : elle a recherché l’itinéraire le plus rapide sur le site de la RATP.

* Les noms ont été changés

 

Jason Wiels le 31/05/2012
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Jason Wiels le 31/05/2012
Photographie :

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