Éducation

L'école du plaisir d'apprendre ?

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A l'occasion de la journée « Quelle école pour demain ? », le 5 avril dernier, quatre intervenants d'horizons variés étaient invités à réfléchir à « L'école du plaisir d'apprendre »

Serge Tisseron a examiné les atouts de la « culture des écrans » pour faire des élèves les acteurs de leur propre éducation. La sociologue des médias et professeur à l'Université Sorbonne Nouvelle, Divina Frau-Meigs nous a fait part de sa vision d'une école décomplexée, axant sa pédagogie autour du plaisir de l'échange et de l'interaction par les écrans. Kevin Bartlett a présenté une école innovante bruxelloise, dont il est directeur et qui s'emploie à faire éclater ses murs grâce au numérique. Eric Charbonnier, expert éducation auprès de l'OCDE, est quant à lui revenu sur l'étude PISA, qui montre que le plaisir à l'école est un excellent moyen de remédier à l'échec scolaire.

Revivez leurs présentations, en quatre vidéos :

> Serge Tisseron : « du virtuel psychique au virtuel numérique »

Lors de son intervention, Serge Tisseron est notamment revenu sur son dernier livre, « du virtuel psychique au virtuel numérique ». Pour lui, les technologies numériques ne font qu’extérioriser, et nous mettre devant les yeux toutes nos capacités psychiques : historiquement, l’être humain a inventé des outils qui prolongeaient les capacités de sa main, puis de ses jambes. A présent, ce sont les capacités de son cerveau qui sont augmentées par les outils numériques.

Au diptyque « éducation et technologie », Serge Tisseron propose d’ajouter le mot « culture ». Selon lui, il est important de noter que les jeunes d’aujourd’hui acquièrent une culture numérique bien avant de commencer leurs apprentissages. C’est donc à l’école de s’appuyer, non pas sur des machines, mais sur cette culture particulière.

Pour Serge Tisseron, cette culture comporte quatre grands axes qu’il faut absolument introduire dans l’apprentissage scolaire et mettre en pratique :

« Cela ne veut pas dire introduire des machines à l’école, mais il faut tenir compte de la perception du monde des enfants. C’est pour eux un plaisir de retrouver à l’école une valorisation des compétences culturelles qu’ils ont acquises à la maison dans le maniement des technologies numériques ».

Le psychologue déroule ainsi ces quatre grands axes :

Tout d’abord, la culture des jeux vidéo – et en particulier des jeux massivement multijoueurs - a appris aux enfants que l’on résout mieux les problèmes avec ses  pairs que tout seul. Dans cette culture, l’élève attend donc de l’enseignant qu’il lui fixe des objectifs mais le laisse libre des moyens pour les atteindre.

Ensuite, les joueurs les plus chevronnés viennent en aide aux débutants : un système de tutorat se met en place dans la culture numérique, avant même l’école. A l’école, cela pourrait être à l’élève de s’appuyer sur Internet et/ou sur ses camarades pour accomplir sa tâche.

Serge Tisseron explique ensuite que nous sommes de plus en plus dans une culture de l’affirmation de soi et de la création d’images. Les enfants découvrant Facebook de plus en plus tôt, il faut en tirer parti en développant une culture du débat et de la controverse, dans laquelle chacun défend son point de vue.

Dans la culture numérique, nous avons enfin la possibilité d’avoir des identités d’emprunt. L’école pourrait s’appuyer sur cette compétence en invitant les élèves à défendre différents points de vue, et en faisant des expériences.

Ce qui est important, pour Serge Tisseron, c’est donc de ne pas penser la technologie, mais plutôt la culture comme un pont entre la technique et la pédagogie : la pédagogie ne doit pas s’appuyer sur la technique, mais bien sur la culture issue des technologiques numériques que les enfants utilisent spontanément très tôt. « Et ce n’est pas du tout la même chose ! », conclut-il.

> Divina Frau-Meigs : développer une pédagogie de la « présence »

La sociologue commence sa présentation en faisant part d’une inquiétude :

« En matière de culture numérique, on passe de la métaphore du surf à une métaphore de la mine au fur et à mesure qu’on a l’impression qu’Internet se ferme et se privatise. On dirait que le Data mining sera l’emploi du futur… »

Pour elle, la question qui se pose n’est pas celle de l’emploi mais de l’employabilité. Car « on suppose que les têtes bien faites seront capables d’aller vers les emplois de demain, mais on ne les connait pas encore… C’est donc bien sur l’employabilité qu’il faut que l’on travaille ».

Pour autant l’école a toujours eu un rôle de citoyenneté : elle dépasse les activités autour de l’emploi pour créer des citoyens et des usagers. Ce sont ces deux dimensions que doivent intégrer les pédagogies de l’avenir.

Pour penser l’avenir, elle propose, comme Marc Prensky, de changer les mots et les noms. C’est, pour elle, une façon d’accepter la radicalité de la rupture. « Nous ne sommes plus dans l’ère moderne, ni dans l’ère postmoderne, dit-elle, nous sommes dans l’ère ‘cybériste’ ».

Ce n’est pas vraiment une rupture, mais plutôt une inversion : toutes les pratiques d’apprentissage et de transmission existent toujours mais elles commencent d’abord en ligne. « Elles ont peut-être, dans un second temps, des conséquences hors ligne, ajoute-t-elle – mais pas toujours ».

Toutes nos activités se passeront de plus en plus en ligne : « 95% d’entre elles seront en tout cas connectées d’ici 2050 », prédit-elle. Elle en veut pour preuve l’externalisation de notre cerveau dans les outils numériques, avec lesquels « on a une relation finalement assez anthropomorphique, dont il faut tirer parti ».  

La faiblesse de l’école à l’heure actuelle, vient selon elle du fait que l’« on reste sur des connaissances qu’on sait valider », alors que l’enjeu est, au contraire, de proposer de nouvelles manières de valider les connaissances. Pour cela, le réseau de recherche dont fait partie Divina Frau-Meigs essaie de combiner trois types d’approches : la validation des informations, la co-construction des savoirs et la translittératie.

Dès lors que l’on sait lire ou compter, la priorité serait d’apprendre à chercher, à valider, à certifier l’information. Les chercheurs montrent qu’il y a en ce moment une « library anxiety » - un côté anxiogène de la recherche d’information. Or :« l’école est typiquement l’endroit où l’information et les savoirs doivent être validés », dit-elle.

Divina Frau-Meigs considère que la connaissance n’est plus la priorité, puisqu’elle « est déposée dans l’énorme bibliothèque mondiale qu’est Internet ». Se concentrer sur la transmission, comme on le fait en France, lui semble très réducteur : ce n’est là qu’une partie du problème. La citoyenneté, la co-construction des savoirs comme l'a proposé notamment Célestin Freinet : voilà ce que la culture numérique apporte de plus important à l’école selon elle.

Enfin, Divina Frau-Meigs essaie de « changer les sciences qui doivent venir en premier » :

« Il faut mettre en avant la science informatique, pour que les gens comprennent l’algorithmique ; la science de la documentation, même si on conteste actuellement le rôle d’enseignants aux documentalistes, et la science de l’information au sens d’info-com, c’est-à-dire l’apprentissage des médias ».

Mettre en avant ces trois types de sciences, c’est ce qu’elle appelle la « translittératie » : en faisant converger les éducations aux médias, à l’informatique et à l’information, « nous aurons une situation dans laquelle les enfants amèneront avec eux tout ce qu’ils ont en dehors de l’école, et cela fera boule de neige ». On pourra à ce moment-là leur faire passer toutes sortes de savoirs et de compétences. « Même si c’est dans le socle de base des compétences », à l’heure actuelle « aucune de ces sciences n’est vraiment enseignées à l’école », dit-elle.

« Tant que nous ne ferons pas cette inversion ‘cybériste’, nous ne progresserons pas dans la réflexion, parce que nous n’aurons pas mis la science, les chercheurs et les pédagogues en avant. Cela nous permettrait de sortir de l’apprentissage millénaire du calcul ou du latin ».

Mais quelles compétences faut-il développer dans cette nouvelle pédagogie ? Divina Frau-Meigs parle des « 7C » : Compréhension, Créativité, esprit Critique« ce que fait déjà bien l’école » – mais aussi une compétence de la Consommation (pour distinguer la publicité du vrai savoir), la compétence Citoyenne, la compétence de Communication et de compréhension interculturelle, parce qu’il y a beaucoup de cultures qui se mélangent sur les réseaux, et la compétence de résolution de Conflits, qui consiste à négocier sur les réseaux pour participer à la co-construction des savoirs.  

 Et comment valider ces compétences ? L’enseignante énumère : 

« En ligne, par du tutorat - c’est ce que j’ai mis en place dans mon Master. Mais aussi en faisant du e-portfolio pour faire en sorte que les étudiants choisissent leurs contenus et créent leur identité en ligne, car c’est quelque chose qui motive tout au long de la vie »…

Et surtout, par ce qu’elle appelle la « présence » : présence sociale, présence « designée » – « savoir que nous sommes sur des plateformes où l’on a du prêt-à-communiquer déjà mis en place par d’autres » – et une présence cognitive, où les compétences et les savoirs sont mis en avant. Ainsi, conclut Divina Frau-Meigs, « la pédagogie qu’il faut développer est celle de la présence »

> Eric Charbonnier : « la formation des enseignants devrait être une priorité »

Le bien-être, le plaisir… ce ne sont pas forcément des valeurs que l’on attendait de l’école il y a une trentaine d’années. Pourtant, l’étude PISA montre que les élèves qui prennent du plaisir à étudier ont des performances 20% supérieures. Prendre du plaisir, c’est donc mieux réussir, explique Eric Charbonnier, spécialiste de l’éducation à l’OCDE.

Ainsi, l’un des enjeux de l’école d’aujourd’hui et de demain pourrait être de donner plus de plaisir à ses élèves. « Je crois qu’il y a beaucoup à faire », déclare Eric Charbonnier, car un tiers des élèves de l’OCDE ne prennent pas de plaisir à la compréhension de l’écrit, selon l’étude PISA. Et dans tous les pays à l’exception du Japon et du Canada, l’école fournit moins de plaisir en 2009 qu’en 2000.

Le Japon, qui était l’un des derniers de la liste des pays où l’on prenait du plaisir à étudier, a progressé en développant des programmes plus adaptés à sa société. Au Canada, la progression s’expliquerait par le fait que « les manuels scolaires sont renouvelés tous les ans et intègrent toutes les cultures de ce pays : ils sont, finalement, le reflet de la société – et les élèves qui les utilisent se reconnaissent dans ce qu’ils doivent apprendre ».

L’étude du système scolaire de la Finlande fournit également de précieux enseignements :

« Bien qu’elle soit très différente de la France, la Finlande a fait dans les années 90 une réforme qui explique sa réussite. Cette réussite, c’est la formation des enseignants : elle n’est pas seulement académique, comme en France, mais comprend aussi une formation à la transmission des savoirs », dit-il.

La faiblesse des enseignants français, selon lui, c’est leur difficulté à s’adapter au niveau de leurs élèves. « Les pays qui réussissent bien sont aussi ceux dans lesquels on redouble peu », rappelle-t-il : de nombreuses études montrent que le redoublement, vécu comme un échec, est inefficace.

Pour fabriquer des classes où l’on redouble peu, la formation des enseignants est la clef. Elle nécessite des ressources, une prise en charge des difficultés scolaires par du soutien personnalisé, et d’être capable de ne pas exiger de chaque groupe d’élèves les mêmes compétences. « C’est ce qu’a réussi la Finlande », conclut-il.

Le numérique a également un rôle essentiel à jouer dans cette modernisation du système éducatif, à condition de s’appuyer une nouvelle fois sur la formation des enseignants : 

« C’est un atout fondamental, mais il faut que les enseignants y soient préparés et formés, et que les écoles soient équipées de la même manière pour garantir l’égalité ».

> Kevin Bartlett : « un enseignement innovant doit miser sur le plaisir d’apprendre »

Quels sont les trois mots les plus marquants lorsque vous visitez Londres ? « Mind the gap » répond Kevin Bartlett, cette petite phrase répétée inlassablement dans toutes les stations pour prévenir de l’espace à franchir entre le quai et la rame de métro. 

Il constate un écart semblable entre les enfants, les enseignants et les écoles : « nous vivons dans un monde de silos où la transmission et les apprentissages ne sont pas garantis », regrette-t-il.

En tant que directeur de l’Ecole Internationale de Bruxelles, il essaie de développer depuis dix ans un programme scolaire particulier. Ce qui avec 1500 élèves de quinze nationalités, est particulièrement ardu : « la question qui se posait est ‘quelle culture enseigner ?’ », dit-il. 

Pour illustrer cette difficulté, Kevin Bartlett a demandé à chaque personne du public de se lever si elle « travaille pour une organisation dont l’objectif est d’améliorer l’apprentissage ». Puis de rester debout si elle pense que cette organisation « a une définition claire et commune de l’apprentissage qui guide toutes les actions que prend chaque collaborateur ». Le résultat est éloquent : si des dizaines de personnes se sont levées à la première interpellation, seules quelques-unes sont restées debout à la seconde.

Qu’est-ce qui caractérise le programme mis en place dans l’école de Kevin Bartlett ? Tout d’abord, le fait qu’il ne s’embarrasse pas de préjugés : « nous avons essayé de partir de zéro, en nous concentrant sur la citoyenneté », dit-il. De la maternelle à la fin de l’école primaire, les élèves abordent ainsi la consommation, la production, le lien à la nature, font des expériences esthétiques… « L’école enseigne quatre valeurs principales : l’empathie, l’éthique, la perspective et la connaissance de soi ». Le principal challenge ? Stimuler le plaisir d’apprendre.

Et dans ce plaisir d’apprendre, la technologie joue un rôle central : chaque enseignant, chaque enfant a sa tablette. Tout est mis en place pour atteindre l’objectif fixé par l’enseignant : il s’agit d’un apprentissage basé sur des projets. « Les élèves doivent fermer leurs tablettes si cela ne les aide pas à lire – car on ne peut utiliser la technologie que si on sait où l’on va ». Le directeur d’école l’assure : tout a été axé autour de la simplicité – celle dont Léonard de Vinci a dit qu’elle était la « sophistication ultime ». 

Et comme rien n’a été laissé au hasard, l’architecture de l’école elle-même induit des usages qui contribuent à rendre l’enseignement innovant : des espaces modulables sont prévus pour enseigner à un nombre d’élèves pouvant varier de 1 à 150. Des portes coulissantes en verre délimitent les espaces communs : « La culture de l’école s’est réinventée grâce à ces espaces nouveaux », conclut Kevin Bartnett.

 

> Finalement, qu’est-ce que le plaisir d’apprendre ?

A la séance de questions-réponses qui a suivi la table ronde, l’un des spectateurs invite les intervenants à synthétiser leur conception du « plaisir d’apprendre ».

Pour Divina Frau-Meigs, le plaisir ne doit pas être la valeur cardinale de l’école du futur. Les technologies jouent essentiellement un rôle d’accélérateur de la vie sociale. De son côté, l’école, même en favorisant le plaisir d’apprendre, doit « rester un ralentisseur », dit-elle : « c’est aussi le rôle de l’institution d’aller lentement, et de ne pas encourager la précipitation ».

Serge Tisseron rappelle qu’un cours maillé de présentations sur des supports multiples – notamment numériques – permet aux étudiants de rester concentrés plus longtemps que dans un cours magistral d’une heure. Pour lui, c’est aussi cela « stimuler le plaisir d’apprendre » avec le numérique.

Kevin Bartlett préfère quant à lui inverser le problème : en réalité, dit-il, apprendre est déjà un plaisir en soi. La science a montré que le challenge de la compréhension procure un plaisir chimique (la dopamine). C’est l’école qui a tendance à tuer le plaisir, et c’est à elle d’évoluer pour que ce ne soit plus le cas.

Pour conclure les débats, le public avait l’opportunité de répondre, à l’aide de petits boitiers, à la question « comment généraliser le plaisir du numérique à l’école ? ». La formation des enseignants et l’adaptation du contenu pédagogique ont été les réponses les plus nombreuses.

Pour Divina Frau-Meigs, « la formation des enseignants au numérique ne marche pas. Il vaut mieux confier ça à d’autres personnalités dans l’école pour un changement d’échelle rapide ». Elle se dit favorable à une formation low-tech des profs, qui auraient des assistants chargés des questions numériques.

Eric Charbonnier fait part de son désaccord : pour lui, les enseignants sont tout à fait compétents et très équipés. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas formés à transmettre le savoir avec ces outils. 

Et Kevin Bartlett de conclure : « les enseignants sont admirables ; ce qui manque, c’est la clarté des objectifs ». 

Tommy Pouilly (@5h55) le 27/04/2012
Tommy
Tommy Pouilly (@5h55) le 27/04/2012
Photographie :

1 Comments


dagautier

Merci pour ce dossier très intéressant.
J'en ai réalisé un mashup sur mon blog
dagautier.tumblr.com/.../geek-techno-et-futurism

le 01 June 2012

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