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Éducation

Le débat : demain, tous codeurs ?

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Demain, tous codeurs ? Dans un monde où les outils numériques ont révolutionné la vie quotidienne comme les pratiques professionnelles, la connaissance des langages informatiques peut constituer un précieux atout. Dès lors, faut-il s’y former ? Est-ce là l’un des rôles de l’école ? Ou au contraire doit-on accepter que la connaissance du code reste l’apanage des spécialistes ? 

Pour répondre à cette question, nous avons invité quinze experts à nous faire part de leur vision. Philosophes, entrepreneurs, informaticiens, politiques, chercheurs… tous se sont prêtés au jeu d’une courte tribune pour défendre leurs idées.

Avant de retrouver l’intégralité de leurs contributions, voici un petit aperçu des principales tendances qui se dessinent.
 

> La programmation, un enjeu de taille pour maîtriser le monde de demain

La plupart de nos contributeurs s’entendent pour dire qu’une compréhension fine du numérique sera essentielle pour évoluer dans le monde qui se prépare. Comme le rappelle Henri Verdier, le président du pôle de compétitivité des contenus et services numériques Cap Digital :

« La nouvelle économie, c’est l’économie de la multitude : sa principale source de valeur est l’activité créatrice de milliards d’individus créatifs, éduqués, équipés et connectés ».

Ce qui fait diverger les avis, c’est l’importance accordée à cette évolution. Henri Verdier par exemple, considère qu’il faut prendre au sérieux la maxime des hackers : « programmer ou être programmé ».

Dominique Sciamma, le Directeur du département Systèmes et Objets Interactifs à Strate Collège Designers, ne dit pas autre chose : pour lui, (dé)coder le monde est le meilleur moyen de « prendre possession de nos vies, et donc de nos données ». En conséquence, écrit-il, il faut « former dès le plus jeune âge TOUS les enfants à la programmation, quelles qu’en soient les formes ».

Bien entendu, l’objectif n’est pas que tous les élèves deviennent informaticiens. Mais certains pourraient bien s’y découvrir une vocation. Quant aux autres, « non seulement [ils] utiliseront les applications que les premiers auront développé, mais pourront de surcroît en optimiser l'usage, et concevoir de façon beaucoup plus efficace l'apport de l'informatique dans leur vie quotidienne ou à leur travail », imagine l’ancien Président du Conseil National du Numérique, et entrepreneur en série, Gilles Babinet

Forte de ces nouvelles recrues, la France pourrait « former les meilleurs ingénieurs-informaticiens du monde, comme elle a formé les meilleurs mathématiciens » : c’est le rêve que partage Jean-Michel Fourgous, le député (UMP) des Yvelines qui a rendu récemment un rapport intitulé « Apprendre autrement à l'ère numérique ».

> Enseigner le code ? Quelle drôle d’idée ! 

Mais d’autres tempèrent : « le code n’est pas si important ». Depuis 40 ans, il tend même à « disparaître », rappelle Laure Endrizzi. Un avis que partage le philosophe Bernard Stiegler

« Grâce aux mécanismes d'automatisation, le codage se fera de plus en plus à travers les machines. L'école n'a donc pas besoin d'enseigner ces codes - qui changent d'ailleurs bien trop souvent. Ceux que cela intéresse les apprendront... hors de l’école ».

Et Dominique Piotet de résumer : « le pouvoir n’est plus au codeur et à l’expert. Il est passé à l’utilisateur, qui n’a pas besoin d’être spécialiste pour pouvoir utiliser pleinement l’outil ».

> Enseigner le code… ou plutôt une culture du numérique ? 

Alors, est-ce que l’école est inutile en la matière ? Pas nécessairement. Pour Stéphane Distinguin, ce qui compte, « ce n’est pas tant la formation initiale que la reconnaissance. L’école n’a jamais formé des rock stars ou des entrepreneurs ! Mais elle doit offrir le socle conceptuel, favoriser et valoriser la curiosité et l’initiative ». 

Reprenant l’idée que tout le monde ne peut être informaticien, nombre de nos contributeurs s’intéressent plus spécifiquement au sort qui sera réservé à la grande majorité qui restera composée d’amateurs du numérique

« On observe dans les communautés de développeurs de logiciels libres des pratiques informatiques très différentes. Là où certains codent, d’autres se contentent de débugger ou de s’initier à la programmation. Tous les projets ne débouchent pas, loin de là, sur un logiciel achevé et utilisable », note le sociologue Patrice Flichy

Ces « amateurs » ont des demandes différentes, témoigne Louis-Ferdinand Sébum : contrairement aux « vrais développeurs amateurs », qui « se débrouillent seuls », les curieux venus s’initier à la programmation sur son site Canard PC « voulaient juste savoir ‘comment ça se passe’ » : 

« Connaître le code était [pour eux] un moyen de mieux apprécier un gameplay, tout comme connaître quelques techniques cinématographiques permet de mieux « lire » le travail d'un réalisateur ».

Ce qui est important, selon ces experts, c’est donc de donner à tous les écoliers et étudiants une « culture du numérique » :

« Il s’agit de donner par l’éducation, la culture, les repères essentiels et nécessaires pour ‘décoder’ et naviguer dans ce foisonnement d’information, d’interconnexion massif et ouvert mais aussi de permettre un accès plus large et aisé à ces outils par la maitrise de ces différents langages, dont le code fait partie », indique Karine Dognin-Sauze, la Vice-Présidente du Grand Lyon en charge de l'innovation et des nouvelles technologies.

Et c’est bien là le rôle de l’école, à en croire l'ancien directeur scientifique adjoint de l’INRIA, Gilles Dowek, qui a mis « moins de trente lignes de codes » au programme de la spécialité Informatique et Sciences du Numérique qui sera proposée en Terminale à la rentrée prochaine :

« On n'enseigne pas aux collégiens ni aux lycéens à construire des centrales nucléaires, mais on leur enseigne quelques notions qui permettent d'en comprendre le fonctionnement : masse, énergie, chaleur, température, tension, intensité... C'est ce même objectif que nous devons avoir pour l'informatique ».

« En définitive, conclut Patrice Flichy, il ne s’agit pas que demain, nous soyons tous des codeurs, mais que chacun ait des rudiments de programmation pour pouvoir aller plus loin, s’il le souhaite ».

> Quelles seraient les formes de cette culture numérique ?

Pour nombre de nos experts, la « culture numérique » est la nouvelle matière à travers laquelle les nouvelles technologies doivent être abordées à l’école : elle doit remplacer « l’informatique », une matière trop souvent enseignée sous forme d’initiation à des logiciels déjà obsolètes.

Pour le Directeur des partenariats éducation de Microsoft France [NDLR : l’éditeur de RSLN], Thierry de Vulpillières, cette mutation est en cours : « face à cette ‘informatique’ perçue comme réductrice, la majorité des acteurs plaide pour une présence de la culture numérique dans l’ensemble des disciplines », écrit-il.  L’enjeu ? « Eviter aux Digital natives l’écueil du ‘Digital naïve’ ».

Pour le chercheur Olivier Ertzscheid également, il faut cesser de limiter l'enseignement du numérique à des outils éphémères, « ou, comme le fait le C2i, à l'addition de compétences qui ne valent rien sans acculturation profonde au fonctionnement du web comme média ».

Mais quel serait le contenu de cette matière ? Selon lui, il faut « enseigner l'activité de publication, et en faire le pivot de l'apprentissage de l'ensemble des savoirs et des connaissances » :

« Apprendre à renseigner et à document l'activité de publication dans son contexte, dans différents environnements. Comprendre enfin que l'impossibilité de maîtriser un "savoir publier", sera demain un obstacle et une inégalité aussi clivante que l'est aujourd'hui celle de la non-maîtrise de la lecture et de l'écriture, un nouvel analphabétisme numérique hélas déjà observable ».

A l’appui de cette idée, le chercheur renvoie à Bernard Stiegler, pour qui les codes informatiques ne sont pas tant des langages que des « écritures ». Et Bernard Stiegler lui-même ne dit pas autre chose :

« Il faut fabriquer non pas des ‘alphabétisés du numérique’, mais des ‘lettrés du numérique’: des gens qui sauront déléguer à la machine des activités d'écriture », écrit-il.

Selon le philosophe, cette « culture du numérique » correspond à une « intelligence des structures » :

« Il y a toujours des « technologies intellectuelles » derrière toute forme de savoir. Bachelard disait que si on ne comprend pas les instruments utilisés pour observer un phénomène, on ne peut pas comprendre ce phénomène. Si un « lettré du numérique » n'a donc pas besoin de parler le langage des machines, il doit être capable de théoriser l'instrument lui-même ».

Mais comment enseigner cette intelligence ? « A travers une histoire de l'écriture », répond le philosophe : « comment ces écritures en grande partie machiniques - c'est à dire écrite par des machines, pour des machines – se sont  structurées historiquement ? Comment et pourquoi a-t-on construit ainsi ces données, ces codes et ces processus ? » - c’est là tout ce qu’un « lettré du numérique » doit comprendre.

 

> Et comment l’école se positionnera-t-elle demain ?

Nous avons demandé à Vincent Peillon de nous livrer sa vision de la question en tant que responsable de l’éducation dans l’équipe de campagne de François Hollande, ainsi qu’à Jean-Michel Fourgous, député, de nous partager celle de l’UMP.

Pour Vincent Peillon, « il s'agit d'une part d'intégrer le numérique dans les méthodes d'apprentissage, et de l'autre d'éduquer nos enfants au numérique ». Ce double enjeu serait poursuivi à travers le grand plan pour l'e-éducation proposé par le candidat François Hollande, ainsi qu’avec « la possibilité d'accéder à une initiation aux langages informatiques et à la programmation, au sein des options "spécialité numérique" que nous étendrons à l'ensemble des séries des baccalauréats général et technologique ».

Jean-Michel Fourgous propose, quant à lui, un fonctionnement en deux étapes : « Une première étape consisterait, du primaire au baccalauréat, à sensibiliser les élèves à la maîtrise des outils informatiques : logiciels, règles de navigation, initiation aux codes... (…) Dans un second temps, l’université pourrait prendre le relais de la formation pour celles et ceux qui souhaitent développer et approfondir leurs connaissances  en programmation, requêtes ou données… ».  

> En guise de conclusion...

Au final, la question de la programmation à l'école rencontre trois attitudes de la part de nos experts : certains pensent que l'apprentissage du code sera nécessaire à tous pour faire face au quotidien d'un monde plus numérique.

D'autres déclarent au contraire que les utilisateurs n'auront pas besoin de savoirs techniques particuliers pour maîtriser leur vie numérique : le code, rébarbatif, tendrait à disparaître - c'est à dire qu'il sera davantage effectué par des machines, afin que le plus grand nombre puisse designer des outils et des services numériques sans connaissances particulières.

Le troisième groupe, enfin, plaide pour l'apprentissage d'une culture numérique généraliste qui permette d'appréhender l'activité de programmation en connaissance de ses enjeux et de ses pièges. Cette culture généraliste concernerait tout ce qui ne change pas avec l'évolution de la technologie : l'activité de publication, l'histoire des outils et des infrastructures...

De quoi donner des idées à nos politiques dans le contexte des élections présidentielles, pour préparer les enseignements de l'école de demain...?

RSLN le 25/04/2012
rsln
RSLN le 25/04/2012

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FADBEN

Et pour aller encore plus loin, quelques liens sur la culture informationnelle,  :
- SERRES, Alexandre : Une certaine vision de la culture informationnelle. skhole.fr/une-certaine-vision-de-la-culture-informationnelle

- CHAPRON, Françoise, DELAMOTTE Eric : L'éducation à la culture informationnelle. www.enssib.fr/.../l-education-a-la-culture-informationnelle

Et le site de la FADBEN, fédération des enseignants documentalistes de l'éducation nationale, qui défend cette conception : http://www.fadben.asso.fr/MANIFESTE-2012.html

le 27 April 2012
Jean-Pierre Archambault

Bonjour,
L'informatique est partout. Le monde devient numérique. L'informatique est ainsi devenue une composante de la culture générale de notre époque.
La question essentielle est donc de savoir comment l'Ecole doit s'y prendre pour donner à tous cette composante de la culture générale scientifique et technique contemporaine. C'est simple ! Il lui suffit de faire ce qu'elle fait avec les autres domaines de la connaissance ! Depuis longtemps nous savons qu'il est indispensable que tous les jeunes soient initiés aux notions fondamentales de nombre et d'opération, de vitesse et de force, d'atome et de molécule, de cellule, de microbe et de virus, etc. Il est indispensable aujourd'hui de les initier également aux notions non moins fondamentales de l'informatique : celles d'algorithme, de langage et de programme, de machine et d'architecture, de réseau et de protocole, d'information et de communication, de données et de formats, etc. Les élèves font des dissertations, résolvent des équations, étudient des fonctions... Ils doivent aussi écrire des programmes, ils doivent coder.
Cette réponse signifie nécessairement discipline scolaire en tant que telle. L'informatique, à l'instar des autres sciences, doit s'étudier pour elle-même. C'est sa contribution spécifique à la formation de l'homme, du travailleur et du citoyen du 21ème siècle.
Jean-Pierre Archambault
Président de l'Association Enseignement Public et Informatique (EPI)
http://www.epi.asso.fr
bureau@epi.asso.fr
30-04-2012

le 30 April 2012

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