Nous vivons dans un univers technologique dans lequel nous passons notre temps à communiquer. Et pourtant, nous avons sacrifié la conversation pour la simple connexion. C’est la thèse de Sherry Turkle, qui publie un livre intitulé « Alone Together: Why We Expect More From Technology and Less From Each Other » (« Etre seuls ensemble, ou pourquoi nous en attendons davantage de la technologie… et moins les uns des autres », Ed. Basic Books).
La psychologue et professeur au MIT s’attaque dans le New York Times à notre manie de préférer pianoter sur les écrans tactiles de nos smartphones, plutôt que d’engager la conversation avec les gens qui nous entourent. Pour elle, les petits appareils que la plupart d'entre nous transportons sont si puissants, qu'ils changent non seulement ce que nous faisons, mais aussi qui nous sommes.
> Ce que nos pratiques numériques disent de nous
Ce qui a changé ? « Nous nous sommes habitués à une nouvelle manière d’être ‘seuls ensemble’ » : avec la technologie, nous sommes en mesure d'être les uns avec les autres, et ailleurs tout en même temps, connectés à qui nous voulons, quand nous le voulons. Envoyer des SMS et des e-mails, mettre à jour notre statut Facebook : tout cela nous permet de nous présenter sous notre meilleur jour, comme nous rêvons d’être. Car nous pouvons nous « éditer » - c’est-à-dire, tout modifier. Et ainsi, « personnaliser nos vies ».
Selon Sherry Turkle, si nous voulons être à la fois en-dedans et en-dehors de l'endroit où nous sommes, c’est aussi parce que ce que nous apprécions le plus, c'est de « contrôler ce à quoi nous accordons notre attention ».
Dans le silence de la connexion, les gens sont rassurés d’être en contact avec un grand nombre de personnes… soigneusement tenues à distance. « Nous n’en avons jamais assez de l'autre, tant que nous pouvons utiliser la technologie pour le garder à une distance que nous pouvons contrôler, dit-elle : pas trop près, pas trop loin, juste comme il faut ».
Résultat : où que l’on se trouve, on voit toujours la même chose : des gens « dans leur bulle, furieusement branchés au clavier d’un écran tactile minuscule » – même lorsqu’ils sont ensemble. On pensera ici à une manifestation de l'haptophobie, un mal que Bernard Andrieu estime corrélatif de l'évolution technique de l'homme : il s'agit de la névrose du toucher, amenant peu à peu les hommes à s'éviter, à produire leur existence selon des trajectoires interdisant la rencontre et la contingence du rapport à autrui.

> Nous préférons la conversation à la connexion…
Les relations humaines sont riches : elles sont désordonnées et exigeantes. En les aseptisant avec la technologie, « nous nous nions », dit-elle. Car nos petites touches de connexion ne se substituent pas à la conversation : elles ne permettent pas de comprendre ou d’apprendre de l'autre. « Dans la conversation en face-à-face, nous bénéficions du ton et des nuances ; nous sommes appelés à voir les choses depuis un autre point de vue ». Plus lentes, les conversations enseignent la patience.
Une évidence ? Par si sûr, à l'en croire : « il semble qu'au fil du temps nous cessons de nous en soucier, et nous oublions qu'il y a une différence ». Avec notre habitude de communiquer sur des appareils numériques de plus en plus rapides, nous avons tendance à attendre des réponses également plus rapides. Pour les obtenir nous avons tendance à poser des questions plus simples, à niveler par le bas nos communications – même sur les questions les plus importantes. « C'est comme si nous nous étions tous mis nous-mêmes sur les timelines », constate Sherry Turkle.
> …jusqu’à nous passer des « vraies gens » ?
Ayant pris l’habitude d’être frustrés par nos conversations et de nous contenter de moins, serions-nous prêts à nous passer tout à fait des gens ? C’est une question que la chercheure prend très au sérieux.
En racontant le témoignage d’un étudiant qui préférerait parler d’amour à un programme d'intelligence artificielle plutôt qu’à son père, ou celui d’une vieille dame réconfortée par un robot qui semblait comprendre ce qu’elle lui racontait, Sherry Turkle s’inquiète de ce que nous ayons l’air prêt à faire confiance à des programmes informatiques en tant que psychiatres, et de ce que, beaucoup d'entre nous sommes prêts à parler à des machines qui semblent « se soucier de nous ».
« Tout porte à croire que nous avons adopté collectivement un nouveau genre d'illusion qui accepte la simulation de la compassion comme un substitut satisfaisant », constate la chercheure. « Avons-nous à ce point perdu confiance dans le fait que nous serons là les uns pour les autres ? »

> Les fausses promesses de la connexion permanente
Pour Sherry Turkle, le constat est implacable : nous en attendons plus de la technologie et de moins en moins des autres. Dans le même temps, nous paraissons de plus en plus attirés par des technologies qui fournissent l'illusion de la compagnie… sans les exigences de la relation.
« Les appareils toujours-allumés et toujours-sur-nous fournissent trois fantasmes puissants : que nous serons toujours entendus, que nous pouvons mettre notre attention partout où nous voulons qu'elle soit, et que nous n'avons jamais à être seul. En fait, nos nouveaux appareils ont fait de la solitude un problème qui peut être résolu ».
Notre tendance à vouloir « meubler » les interstices de notre vie quotidienne, en nous précipitant sur notre périphérique lorsque nous sommes seuls, même quelques instants, ne rencontre pas plus d’indulgence de sa part. Cela montre que la connexion fonctionne comme un symptôme, et non comme un médicament. Quant à ce besoin impulsif d’être constamment connecté, il révèle selon elle une nouvelle façon d'être :
« ‘Je partage, donc je suis’. Nous utilisons la technologie pour nous définir en partageant nos pensées et nos sentiments au moment où nous les avons. Nous avions l'habitude de penser : ‘Je ressens quelque chose, je voudrais parler à quelqu’un’. Maintenant, notre première impulsion est : ‘Je veux ressentir quelque chose. Il faut que j’envoie un texto’ ».
Ainsi, nous nous connectons afin de ressentir davantage, et pour nous sentir plus nous-mêmes. Mais ce que nous fuyons dans notre hâte de nous connecter, c’est la solitude, et notre capacité à nous séparer et nous rassembler. Manquant d’aptitude à la solitude, nous nous tournons vers les autres mais ne les vivons pas comme ils sont. Pour Sherry Turlke, c'est comme si nous les utilisions, ayant besoin d'eux comme de pièces de rechange pour soutenir des ego de plus en plus fragiles :
« Nous pensons qu’une connexion constante nous fera nous sentir moins seuls. C’est l'inverse qui est vrai : si nous sommes incapables d'être seuls, nous serons beaucoup plus susceptibles de l'être. Si nous n'apprenons pas à nos enfants à être seuls, ils ne sauront que se sentir seuls. »

> Alors... que faire ?
Comment se sortir de cette situation ? En y mettant de la bonne volonté, selon la chercheure : par exemple, en créant des « espaces sacrés », des « zones franches » dans certains des lieux ou des temps de son quotidien. Au travail, des « conversational Thursdays » pourraient précéder les « casual Fridays » mis en place par certains patrons…
Tous les rituels sont bons à prendre, semble-t-elle nous dire, pour nous écouter les uns les autres, « même les plus ennuyeux : car c’est souvent dans les moments que nous ne racontons pas sur les réseaux sociaux, des moments dans lesquels nous hésitons, nous bégayons et nous taisons, que nous nous révélons les uns aux autres ».