Société

La société idéale peut-elle naître dans le cyberespace ?

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Qu'est-ce qui change dans un monde où l'espace disparait ? C’est la question posée par Nils Aziosmanoff, président du Cube, à l’occasion du lancement du second numéro de la revue du centre de création numérique d’Issy les Moulineaux. 

Organisé autour de la notion de territoires numériques, cet échange co-animé par le journaliste et écrivain Pierre de la Coste réunissait le physicien, philosophe et informaticien Jean-Gabriel Ganascia, l’anthropologue Jacques Lombard et l’artiste numérique Hugo Verlinde

Au cœur des débats, l’idée selon laquelle Internet a ouvert une nouvelle dimension du réel : le cyberespace, qui véhicule un idéal de cité où tout le monde peut communiquer avec tout le monde. Est-ce là un nouveau lieu de l’utopie ? La société idéale peut-elle naître dans le cyberespace ? 

En examinant quatre utopies et autant de contre-utopies, les intervenants nous livrent leurs visions de cet espace d'un nouveau genre.
 



> L’utopie de l’« infosphère »

En préambule, Jean-Gabriel Ganascia cadre utilement le débat : à l’heure d’Internet la notion même d'utopie se dissout, car « l'utopie, c'est un territoire ». Or le cyberespace n’est pas un territoire en lui-même mais bien une dimension du monde, de plus en plus intriquée dans le réel : avec le développement des outils numériques, on assiste à un phénomène d’hybridation de l'espace réel et de l'espace imaginaire.

Dans ce contexte, Hugo Verlinde souligne que la représentation de l'invisible est de première importance, car c'est ce qui constitue réellement notre ville. Les réseaux, par exemple wifi, démultiplient les possibilités de l’espace. Une rame de métro rassemble peut-être cent personnes, mais en réunit quatre cents si l’on compte toutes celles avec qui les personnes présentes sont connectées.

Pour l’artiste, il faut prendre du recul pour imaginer que nos villes sont doublées d'un réseau d'énergies, de rythmes, de couleurs et de vitesses. Cette couche d’informations peut être appelée l’« infosphère ». Pour reprendre la vision de Théodore de Chardin, on pourrait donc dire qu’avec Internet, la sphère des idées pourrait bien dépasser la sphère biologique : le Cloud apparaît alors comme emblématique de ce « monde des idées », cette couche supplémentaire au-dessus de notre monde physique.

Ainsi, pour Hugo Verlinde la promesse de la cité idéale serait de rendre visible l'invisible, et de nous connecter à ce qui nous entoure. C’est un enjeu de toute première importance car dans un monde en évolution rapide, la réalité invisible se transforme beaucoup plus vite que la réalité visible. 

Il promet alors que nous aurons des représentations de plus en plus nuancées et subtiles de la façon dont le réel se mêle au virtuel. En tant qu’artiste numérique, il travaille d’ailleurs à sensibiliser le public à cette question en imaginant des « œuvres relationnelles » qui prennent vie et s’animent en fonction de nos échanges virtuels.

Dans ces conditions, l’omniprésence des informations subjectives suscite parfois des inquiétudes : doit-on craindre une saturation de nos capacités cognitives ? Internet est-il le lieu de nouvelles formes de dictatures de l’opinion

> L’utopie de la transparence

Ce qui est nouveau avec ce territoire hybride, augmenté d’informations numériques, c’est aussi la transparence. Pour illustrer cet idéal, Jean-Gabriel Ganascia cite André Breton, qui rêvait d’habiter dans une maison de verre, « où l'on peut voir à toute heure qui vient me rendre visite, où (…) qui je suis m'apparaîtra tôt ou tard gravé au diamant ». Est-ce qu’Internet réalise cette utopie ? 

Internet peut servir d'outil de surveillance des pouvoirs sur les individus. Mais quand tout un chacun peut se livrer au fact-checking pour vérifier les dires des représentants du pouvoir, la sousveillance dote les citoyens de véritables capacités de contre-pouvoir.

Pour Jean-Gabriel Ganascia, surveillance et sousveillance s’équilibrent ainsi pour former une nouvelle utopie de l’« équiveillance ».

Un exemple ? « Lorsque Julian Assange crée Wikileaks, il veut à la fois lutter contre la surveillance [en récupérant des données confidentielles] et instaurer la sousveillance [en incitant les internautes à explorer les données récupérées] ». 

Pour le philosophe, cette structure hiérarchique de surveillance n’est pas sans rappeler le Panoptique, un modèle d’architecture carcérale permettant à un individu, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers dans leurs cellules sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. On n’est alors pas très loin de la maison de verre. Mais est-ce là le tableau d’une société idéale, ou bien plutôt cauchemardesque ? Est-ce qu'une société humaine est possible sans autoriser un minimum de secret et d'intimité ?

Jean-Gabriel Ganascia le reconnaît volontiers : depuis la Glastnost – l’effort de transparence du régime soviétique à son déclin – on pense que la transparence est bonne. Mais si l'on pousse jusqu'à son terme ce principe, on arrive à des incongruités, notamment parce que le développement de l'individu ne peut se faire qu'à condition d'oublier certaines choses. 

« Nous construisons en partie avec l'oubli », rappelle le philosophe. Lorsque les idées s'élaborent, des hypothèses sont lancées. Si elles sont diffusées hors de leur contexte, il y a un risque qu'elles soient prises et au pied de la lettre et mal interprétées. « Bien des scandales médiatiques se sont construits de la sorte », ajoute-t-il. 

> L’utopie du renversement des pouvoirs

De son côté, Jacques Lombard remarque que l’on est passé d’une ville traditionnelle, où les regards de tous étaient levés vers le monarque, à un modèle de cité « numérique », dans lequel le regard s'abaisse vers une horizontalité qui est celle de l’agora – car chacun peut prendre la parole et être écouté

Dans ces conditions, on comprend que la démocratie participative soit à l’honneur. Mais on est en droit de s’interroger : est-ce que la politique est seulement une question d’idées, ou n’est-ce pas plutôt un monde d’intérêts ? Internet est-il le lieu de nouvelles formes de dictatures de l’opinion ? Est-ce que la masse est le nouveau souverain ? 

Pour Jacques Lombard, la vraie question à se poser est : qui détient la parole officielle ? Qui a le droit de dire ce qui est de l’intérêt de tous ? Dans la mesure où l’on est capable de répondre à cette question, le fait que la masse puisse s’exprimer n’est pas un problème, mais plutôt une chance pour la démocratie. Chaque période politique a créé ses propres raretés. Au moment où les principales raretés sont le temps et l'espace, les réseaux virtuels permettent d'exprimer quelque chose qui est plus de l'ordre émotionnel et du lien. L'empathie joue un rôle plus fort.

> L’utopie du village planétaire

A l’ère numérique les individus sont de moins en moins contraints par les parcours obligés de l'organisation de l'espace. Pour les intervenants, on pourrait bien trouver là des occasions de sortir des blocages de notre société post-industrielle. Mais alors, demande un internaute, ces questionnements autour des territoires numériques et de leurs utopies seraient donc l'apanage des pays développés ? A quels impacts peut-on s’attendre sur les autres cultures du monde ? 

Jacques Lombard, que son travail d’anthropologue a souvent conduit à travailler en Afrique, répond. Pour lui, le besoin d’une telle « infosphère » se fait ressentir dans le monde entier. Sur le continent Africain par exemple, le téléphone portable est partout, et a même des fonctionnalités que nous ignorons en Europe – comme le micro-paiement. Aux quatre coins du monde, on peut constater une certaine uniformisation de nos usages d’Internet.

Cette séance de questions finale est ainsi l’occasion d’examiner une dernière utopie du cyberespace : celle du « village planétaire ». La vision d’un monde où, disposant des mêmes techniques un peu partout, on échange davantage. Mais tout comme les autres, cette utopie a aussi ses airs de contre-utopie. Car qui peut prétendre qu’en communicant davantage à l’échelle du globe, on augmentera forcément la qualité de ce qui est fait ? Y a-t-il réellement un progrès dans cette forme de mondialisation ? Ou doit-on s’attendre à une dilution de la culture avec Internet ?

Pour Jacques Lombard, il est vrai qu’Internet est la source d’une certaine déterritorialisation de la culture. Mais aucune culture n'est un musée : on fabrique l'avenir en s'enrichissant des autres. Il n'y a qu'en permettant à chacun de dire ce qu'il souhaite, et de la manière dont il le souhaite que les sociétés pourront s'élever. D’ailleurs, rappelle un intervenant, « Internet a permis de sauver des langues en étant moins niveleur que la télé ».

Pour les intervenants, la question est également l’occasion de tordre le cou à certaines idées reçues : 

La « virtualisation du monde » n’est pas une chose nouvelle. En réalité, avec la parole et l’écrit, le virtuel s’est toujours opposé au réel. La seule différence, c'est une certaine accélération des échanges, qui oppose le temps à l'espace. 

Au nom de la culture, la proximité géographique doit-elle l'emporter sur toute autre proximité ? « Non, répond Jacques Lombard, et ça n'a jamais été le cas » : au XVIIème siècle, déjà, les sociétés de savants se bâtissaient sur le modèle de « collèges invisibles » de chercheurs qui s'envoyaient des lettres. Avec Internet, on va sans doute voir émerger des communautés virtuelles de gens éloignés qui vont développer des cultures et des savoirs particuliers. 

> En guise de conclusion...

Ainsi, au fil du débat, on s’est aperçu que chacun de ces modèles de société possède sa contre-utopie, sorte de « face sombre » aux dérives cauchemardesques :

- La profusion des informations est synonyme de progrès, à condition d’éviter la saturation

- Le rêve de transparence, pour certains, correspond au cauchemar de la surveillance généralisée pour d’autres. 

- L’idéal de renversement des pouvoirs évoque aussi le risque de dictature de l’opinion

- L’utopie du village global ne doit pas être synonyme de dilution des cultures.

Cette ambivalence de l'utopie est essentielle, car elle permet d’imaginer la société de demain avec sagesse, afin d’éviter les pièges d’une mauvaise utilisation de la technologie. Et c’est là tout l’intérêt de l’exercice.

Pour conclure, on retiendra cette citation de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, relevée par un contributeur de la revue du Cube : 

« Je me rapproche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. Je chemine à dix pas de l’horizon et l’horizon s’enfuit dix pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne l’atteindrai. A quoi sert l’utopie ? Elle sert à cela : cheminer ».

Tommy Pouilly le 16/04/2012
Tommy
Tommy Pouilly le 16/04/2012

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