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La ville numérique : quels impacts pour les citadins ?

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Jérôme Denis, enseignant chercheur à Paris Tech et sociologue de la ville, a présenté le résultat de ses recherches récentes au cours d'une séance du séminaire « étudier les cultures numériques » à l’EHESS, l’école des hautes études en sciences sociales. Ses conclusions ? Avec le numérique, trois types d’interactions entre le citadin et sa ville apparaissent.

> La ville connectée : qu’est-ce que cela change vraiment ?

Jérôme Denis commence sa présentation en rappelant qu’il ne faut pas considérer la ville comme une « page blanche ». Pour lui, la ville est un espace porteur d’information depuis très longtemps :

« La ville est un lieu d’écriture dans le sens où elle est marquée pour trier les espaces et les organiser », explique le sociologue. « Il existe depuis fort longtemps des données dont l’objectif est de mettre de l’ordre dans la ville et de la surveiller ».

Pour pouvoir comprendre ce qui tient de l’innovation, il est nécessaire de rappeler quel était le contexte avant l’explosion du numérique. Ainsi, dès 1978, la loi Cada autorise un accès libre aux documents administratifs des collectivités locales… Si l’open data existait déjà, il est bien évident que le numérique l’a fait changer d’échelle et l’a rendu beaucoup plus visible pour le grand public. Et il y a tout de même de grandes nouveautés liées à l’utilisation du web et des nouvelles technologies dans l’organisation de la ville qui nous entoure.

Jérôme Denis les regroupe en trois grandes tendances : la participation, la coproduction et la réflexibilité.

> La participation

La première évolution de fond liée à l’usage des nouvelles technologies et en particulier du web est la possibilité pour les citoyens d’une participation accrue à la vie de leur ville ou de leur quartier. Intéressant aussi du point de vue des municipalités qui ont à leur disposition de nouveaux outils pour dynamiser l’implication de leurs citoyens dans la vie de la cité.

Le premier outil intéressant est la consultation en ligne. Depuis 1983, une enquête publique est obligatoire en cas de projet d’urbanisme. Ce procédé de recueil des avis des riverains sur tel ou tel projet existe donc depuis longtemps à travers des réunions de visu, à des lieux et horaires précis. Avec le numérique, les habitants peuvent désormais donner en ligne leur avis sur les projets, ce qui permet à tous de s’exprimer sans contrainte d’horaires ou de déplacement. De quoi augmenter à la fois le nombre de participants et leur diversité.

La seconde innovation participative est la création de conseils de quartier numériques. Un bon exemple de ce type de dispositif est le site web de la ville de Cergy, qui a été conçu comme un forum destiné à favoriser les échanges entre les habitants de la ville. De quoi permettre à tous de participer au conseil de quartier quelles que soient leurs contraintes en termes d’emploi du temps.

> La coproduction

L’implémentation du numérique dans la ville permet d’autres usages inédits jusqu’alors : la coproduction de données. Il existe plusieurs projets en cours où ce sont les habitants de la ville eux-mêmes qui renseignent directement des données sur Internet ou via leur mobile.

Le site Nogent citoyen est une bonne illustration de la coproduction de données. Sur le site, les habitants peuvent signaler différents problèmes dans leur quartier : un parcmètre qui ne fonctionne pas, une fuite d’eau, etc… Ces projets sont souvent présentés comme une façon de redonner du pouvoir aux usagers. Pour Jérôme Denis, c’est surtout un moyen de fabriquer de nouvelles formes de coordination entre les différents services de la municipalité, en l’occurrence le service de surveillance et le service de maintenance. Les informations circulent plus directement, et donc plus rapidement.

Les données coproduites peuvent aussi bénéficier directement aux citadins. Une sorte de coordination entre les riverains peut ainsi se créer grâce aux nouvelles technologies. L’application pour smartphone « Parking Dispo » permet aux citadins de communiquer entre eux concernant les places de parking disponibles : quand ils quittent leur place de stationnement, ils en informent les autres conducteurs à proximité qui trouvent ainsi facilement une place pour se garer ! Les nouvelles technologies fluidifient l’usage de la ville par des communications d’utilisateur à utilisateur.

> La réflexibilité

Autre apport du numérique à la ville : les données dites miroir, qui donnent à celui qui les consulte des informations sur son propre état. Exemple : les panneaux routiers qui affichent à votre passage la vitesse à laquelle vous roulez. Jérôme Denis qualifie ce type de données de « réflexives », dans le sens où elles ont été pensées et mises en place pour que vous preniez conscience de votre propre état. Et aussi pour que vous changiez vos habitudes si jamais vous ne respectez pas les règles de la communauté…

Ce type de dispositif numérique fabrique donc encore un autre type d’information tout en permettant une sorte de « contrôle social accentué ». D’autant plus que les appareils de mesure sont aussi utilisés pour fabriquer des statistiques. Dans notre exemple, les services de la ville peuvent ensuite compulser ces données pour ajuster la limite de vitesse dans une zone précise ou au contraire pour y accentuer les contrôles.

Un autre exemple de données réflexives est l’affichage numérique de la qualité de l’air, qui permet aux personnes allergiques d’anticiper voire de prévenir leurs problèmes respiratoires. Mais comme toute mise à la disposition du grand public d’informations, la question de la lisibilité des données se pose : quel type de mesures choisir pour informer sur la qualité de l’air ? L’affichage du taux de composés organiques volatils (COV) est-il suffisamment compréhensible ? A contrario, la mention « qualité de l’air bonne » est-elle vraiment suffisante pour informer les personnes concernées ? Autant de questions soulevées par ces nouveaux usages des technologies !

 

Pour aller plus loin :

Claire Abrieux le 23/01/2012
Claire
Claire Abrieux le 23/01/2012
Photographie : via Bing

4 Comments


Scanzi jonathan

Bonjour,
votre article est vraiment intéressant ! A ce propos, j'ai rédigé un petit article dans lequel je réagis sur la problématique. Je vous donne le lien si vous souhaitez le consulter: goo.gl/iEW5T sur le média Zones Mutantes.
@ bientôt !

Jonathan

le 09 February 2012
Claire

Bonjour Jonathan,

J'ai lu votre article avec intérêt. Votre piste de réflexion est intéressante.

De notre côté, nous avions échangé avec le philosophe Paul Mathias qui nous indiquait que les réseaux sociaux créent aussi de nouvelles relations, en particulier de nouvelles formes d'amitiés qui ne se substituent pas aux anciennes formes d'amitiés : www.rslnmag.fr/.../...les-formes-damitie-187;.aspx

Sur le web, nous répétons peut-être des schémas existants comme vous le suggérez, mais nous en créons aussi de nouveaux, non ?

Merci pour cette réponse intéressante et @ très bientôt !

Claire




le 10 February 2012
Scanzi jonathan

Bonjour Claire, Merci pour votre commentaire.
Effectivement, je pense aussi que le web va nous permettre de créer des nouveaux schémas ! Et justement, ce qui m'intéresse c'est de voir jusqu'où le web va pouvoir nous conduire. Je vais lire l'article sur les formes d'amitiés. Je ferai un commentaire si cela m'inspire Wink Merci et continuez à écrire des articles. Si nos intérêts convergent, peut-être aurons-nous l'occasion de créer un débat par média interposé ?

le 13 February 2012
Jenny Bihouise

Bonjour,

A ce jour un outil puissant -en ce qu'il ajoute ce qui manque au web 2D- existe pour effectivement aller encore plus loin que les seuls services en ligne et partages d'informations.
Si ces derniers sont avantagés par le web 2D qui  offre un accès massif à des informations massives et à quelques fonctions interactives, il me semble que l'on est encore loin de la notion de participation au sens souhaitable du terme (tout comme on en est loin de toutes façons dans les dynamiques locales et malgé tous les affichages-un-peu-vœux-pieux-constatés).
Cependant si l'on se place du point de vue de ce que sont les ressorts de la participation authentique, c'est-à-dire une dynamique qui ne se confond pas avec de la consultation ou encore de la production d’échanges sans lendemains, mais qui place les individus en co-présence suffisante pour échanger et pourquoi pas changer, interagir, apprendre les uns des autres, se sentir reconnus, identifier l’intelligence collective produite par un groupe, produire et élaborer de la négociation, s’impliquer, s’engager et agir…. Alors l’outil pour un tel usage est le web 3D, car il permet cette co-présence en temps réel synchrone, le partage d’un espace commun que notre cerveau interprète comme réel et qui fait partie des conditions nécessaires à un processus de production collective.

Vieille militante de la participation des habitants dans les projets de développement social local, c’est la découverte de cet outil qui m’a conduite à expérimenter des prototypes, à ce jour parfaitement opérationnels, et que je vous invite à visiter. Pour tout complément, voici le blog compagnon de l’un d’entre eux : http://mamairieen3d.wordpress.com/

Jenny Bihouise
@Internet_3D sur Twitter

le 14 February 2012

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