Éducation

Quel avenir pour les Espaces publics numériques ?

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C’est un peu le choc des cultures dans le petit monde de la médiation numérique.
D’un côté, les Espaces publics numériques essaient tant bien que mal d’accompagner les habitants de nos quartiers vers l’autonomie dans leurs usages des nouvelles technologies – mais manquent souvent de perspectives et de moyens. De l’autre, des « tiers-lieux » réunissent spontanément des technophiles et des curieux dans d’incroyables dynamiques de création et d’apprentissage mutuel… peut-on créer des passerelles entre ces deux types de lieux pour agir contre la fracture numérique ?
C’est la question marquante du café-débat qui s’est tenu à la rencontre Internet Solidaire, organisée par la ville de Fontenay-sous-Bois, la Région Ile-de-France, la Fonderie et l’association Villes Internet le 17 décembre dernier.
 

Le diagnostic : les EPN sont morts, vive les EPN ?

Aujourd'hui, les Espaces Publics Numériques (EPN) installés dans nos territoires pour lutter contre la fracture numérique sont à la peine. "Les EPN sont morts et c'est tant mieux", proclame Yoann Duriaux, animateur d'EPN qui explique avoir "tué son modèle pour en faire un nouveau".

Et pour cause : comme le soulignait récemment le Conseil National du Numérique dans son rapport sur l'e-inclusion, les EPN "manque[nt] aujourd'hui une vision stratégique de leurs évolutions possibles et ce manque pèse sur le réseau : manque de reconnaissance, absence de perspectives pour des animateurs parfois enfermés dans les 'contrats aidés' (...), 'ghettoïsation numérique' (...), baisse des financements, etc".

Pourtant, d'importants besoins se font sentir sur le terrain : comme le fait remarquer Michel Briand, élu et membre du Conseil National du Numérique, aujourd'hui en France la grande majorité des gens sont connectés. Dans certaines villes, comme chez lui à Brest, 99,9% des familles de collégiens possèdent un ordinateur. Mais les pratiques numériques se renouvellent sans cesse, se complexifient. Et "la capacité à coopérer avec ces outils n’est pas du tout ce qu’on nous a appris à l’école"... alors que les inégalités sociales s’accroissent, l'usage des nouvelles technologies représente donc une nouvelle fracture à combattre.

A côté des EPN, on ne manque pourtant pas d'exemples réussis de médiation numérique : à Montreuil par exemple, Simplon.co forme gratuitement des codeurs parmi les exclus du système scolaire. Mais ces nouveaux espaces sont portés par une toute autre dynamique : celle des "tiers-lieux". Mot à la mode, c'est aussi un véritable concept qui fédère les plus passionnés des innovateurs... au point d'être montré du doigt comme un exemple à suivre pour les EPN.



 

Les tiers-lieux, un traitement de choc ?

"On ne peut pas définir les tiers-lieux et c’est leur intérêt", estime Antoine Burret. Depuis plusieurs années, ce doctorant observe dans nos territoires l'apparition d'un "réseau distribué d’acteurs qui agissent sur le terrain et retranscrivent ce qu’ils font en ligne, dans un processus d’apprentissage mutuel". Et les "tiers-lieux", ce sont un peu leurs quartiers généraux : des espaces ouverts ou ces indépendants d'horizons variés peuvent se rencontrer dans une dynamique de travail créative.

Historiquement, le tiers-lieu est un "troisième lieu", un espace de proximité à mi-chemin entre le domicile et le travail, qui remplit des fonctions intermédiaires et hybrides de nos deux vies. Mais au-delà, c'est un peu "comme Internet", estime Antoine Burret qui définit les tiers-lieux comme une "interface ouverte et indépendante qui permet l’interconnexion et le partage des biens et des savoirs". Dans de tels lieux "il n’y a pas d’experts, il n’y a que des explorateurs", note encore le doctorant.

Alors finalement, un tiers-lieu c'est un EPN qui marche ?
En fait, c'est bien plus compliqué que ça. Pour commencer, il ne suffit pas d'ouvrir un lieu et de l'appeler ainsi : un tiers-lieu, c'est d'abord une dynamique collective et créative qui ne se décrète pas. Ce sont ces passionnés qui mènent des projets avec leurs valeurs, "sans compter leurs heures", en mutualisant leurs compétences (ingénieurs, sociologues...) et avec les moyens du bord. Avant d'être un lieu, c'est donc un collectif. 
 

Un tiers-lieu ne se décrète pas 

Première déception, donc : les tiers-lieu ne sont pas une solution, une recette miracle qu'il suffirait d'appliquer. Plutôt une "possibilité", explique Antoine Burret qui a renoncé à écrire un manuel ou une "charte" des Tiers-lieux - mais en a tout de même co-réalisé un manifeste en 10 points. 

Nancy Ottaviano parle, elle de "zone autonome temporaire" en citant Hakim Bey : il s'agit d'un espace où peut vivre une réalité différente, mais sur un temps limité - car pour échapper au contrôle du pouvoir il disparaît aussi vite qu'il est né... pour se recomposer ailleurs et autrement. Et en se référant cette fois à Bernard Stiegler :

 "Ce qui se développe c’est la culture du contributeur, qui de par son propre intérêt, devient un amateur (au sens noble) et on arrive ainsi à reconstituer un peu la République des experts".



Révéler l'innovation, partout où elle se trouve

La seconde déception semble être venue du public où les animateurs d'EPN étaient venus en nombre. Une dame s'agace : 

"Sous couvert d’innovation, on nous fait tout changer tous les quarts d’heure. Mais avez-vous vérifié que dans les quartiers, les gens ont besoin de créer des applications ? Internet est au service des gens, est-ce qu’il faut être dans l’innovation et le toujours plus pour être financé maintenant, où est-ce qu’on continue d'écouter les attentes sur le terrain ?"

Et une autre :

"On dit beaucoup aux EPN de s’inspirer des tiers-lieux. Mais les tiers-lieux ne regardent pas les EPN, et pourtant ils ont plein de pratiques innovantes... les EPN vivraient mieux ce mélange si on cessait de les voir comme des petits cours d’informatique pour les vieux".

Si le "choc des cultures" est donc bien présent, c'est aux plus technophiles des médiateurs qu'il appartient de rassurer les autres : en développant une culture "d'explorateurs" émancipés on ne sous-estime pas les besoins des publics les plus dépendants, pas plus qu'on ne supprime la médiation. Il s'agirait plutôt d'ouvrir et d'assembler les lieux et les modèles pour qu'ils s'alimentent mutuellement. 

A ce titre, Michel Briand est éclairant lorsqu'il présente les propositions du rapport du Conseil National du Numérique : notant que la connexion des acteurs qui innovent sur le territoire n’est pas réalisée, il plaide pour la création d'une plateforme documentant leurs actions. "Dans toute la France, il y en a des dizaines de milliers à référencer. C’est la mission de l’Etat que de donner à voir ce qui se fait dans les territoires". Ainsi les EPN pourraient n’être pas simplement des lieux de médiation mais aussi des espaces de mise en relation et en réseau des innovations sociales. C'est notamment la mission donnée par les élus aux EPN de Paris depuis deux ans.
 


Les projets du CNN pour les Espaces publics numériques 

L’accès à Internet dans des lieux de grande proximité, et notamment "dans les restos du cœur, par exemple". Des tarifs sociaux ciblés pour l’accès à Internet, avec un accompagnement. Un pourcentage réservé à l'accompagnement des usages, à chaque fois qu’une région investit pour la fibre... le rapport du CNN ne manque pas d'idées pour développer la médiation numérique.

Son angle d'attaque, c'est la "littératie du numérique" : la compréhension de ce qui se joue avec ces outils – de nouvelles façons de co-produire. Les enseignants doivent travailler en réseau ensemble, il leur faut donc des tiers-lieux, comme il en faut pour les bibliothécaires ou les travailleurs sociaux par exemple. Car cette formation à la littératie numérique concerne tout le monde : "c’est un élément important pour reconquérir l’estime de soi et de mettre en capacité d’agir", explique Michel Briand. 

Dans son rapport, le CNN propose de renommer symboliquement les EPN en "espaces de médiation et d’innovation sociale" (EMIS) pour "affirmer leur réorientation stratégique" et "ouvrir l’accès au label à d’autres lieux qui ne s’identifiaient pas jusqu’ici aux EPN".
 
Il propose aussi de doubler les fonctions de ces lieux et de ceux qui les animent : en plus de leur fonction au contact du public (formation, télétravail, médiation d'accès aux services administratifs, recherche d'emploi, accueil d'associations et de projets...), ils pourraient se mettre au service des autres médiateurs du territoire, "souvent mal équipés et mal formés au numérique", en jouant un rôle d’animation de réseau.
Tommy Pouilly le 21/12/2013
Tommy
Tommy Pouilly le 21/12/2013

1 Comments


helene testud

Présente à Fontenay, il m'a semblé urgent de reconsidérer l'utilité des epn en tant que tel, il faut bien se dire qu'une mutation vers le "laboratoire social numérique" est nécéssaire, mais est ce que toutes les parties en sont convaincues çà c'est une autre histoire

le 28 December 2013

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