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Économie numérique

Le futur, c'était pas mieux avant ?

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Depuis le début de la révolution numérique, jamais nous n'avions inventé autant d'appareils et de dispositifs techniques pour nous faire gagner du temps. Et pourtant, jamais nous n'avons autant eu l'impression d'en manquer ! Un paradoxe ? Pas tant que ça, il s'agirait plutôt d'un classique des réflexions sur l'impact des technologies sur nos modes de vie. 


Gagner le temps d'aller plus vite : un paradoxe de la technique ?

"Une société plus technicisée, c'est une société libérée du travail". Voici en substance le message délivré dès 1997 par Jeremy Rifkin, l'un des plus éminents penseurs du numérique, dans son ouvrage "La fin du travail". L'économiste américain rejoignait ainsi la vision de Keynes, qui estimait en 1938 qu'avant l'an 2000, il suffirait que chacun s'astreigne à trois heures de travail productif par jour pour que l'Humanité subvienne à ses besoins. Aujourd'hui, force est de constater que la prophétie n'a pas eu lieu. Pourtant, l'hypothèse était légitime : la productivité n'a cessé d'augmenter sur toute la période, réclamant toujours moins de travail pour produire davantage. La mécanisation, la robotisation et l'informatisation semblaient préparer une société dans laquelle les machines s'occuperaient des tâches rébarbatives, laissant à l'homme le loisir de vaquer à de plus nobles occupations. Et on comprend Rifkin, tant Internet paraît perpétuer cette promesse : quand envoyer un courrier prenait trois jours et beaucoup d'efforts, comment ne pas s'emballer par exemple face à l'arrivée de l'email instantané ? 

"Sauf que", lui répond Hartmut Rosa dans "Aliénation et accélération" paru en français en 2012. Envoyer des messages plus vite ne fait que raccourcir le temps nécessaire pour recevoir une réponse qui en "exigera" une autre tout aussi rapide... et enclenche ainsi une spirale d'accélération. Autrement dit, nous sommes tentés souvent - mais nous nous contraignons aussi - à utiliser le temps gagné pour faire toujours plus de choses. Jusqu'à employer nos smartphones à vaincre notre angoisse de l'ennui et des temps morts pourtant si constructifs.

Des sources d'accélération, le philosophe en dénombre ainsi trois : l'accélération technique, mais aussi l'accélération de nos rythmes de vie et celle du changement social, qui découlent les unes des autres et s'alimentent mutuellement, réglant la marche de toute la société au rythme d'un pas de charge.
 

 

 


Résultat ?
 Quand il y a trois siècles, un père était assuré d'enseigner son métier à ses enfants qui le transmettraient ensuite aux leurs, le siècle dernier a rompu la transmission : nous devons apprendre par nous-mêmes des métiers qui ont déjà radicalement évolué depuis le glorieux temps de papa. Et demain ? Nos enfants devront surtout apprendre à apprendre, car l'accélération a porté le changement à un niveau infra-générationnel... comprenez : nos apprentissages se périmeront au moins aussi vite que notre capacité à les assimiler.

Dans un monde qui change aussi vite il n'y a donc guère plus que l'aptitude à la recherche d'informations, que certains présentent comme la méta-compétence du XXIème siècle, qui reste nécessaire aux yeux de certains. Et vive la formation tout au long de la vie ! La preuve la plus frappante en est cette estimation du département du travail américain : «65% des écoliers d'aujourd'hui pratiqueront, une fois diplômés, des métiers qui n'ont même pas encore été inventés». D'où l'urgence d'inventer une école radicalement différente.


Face à une telle mutation, certains s'affolent pour dénoncer les méfaits de l'infobésité ou des outils numériques qui nous rendraient inaptes à de vraies conversations. Pourtant, un détour par l'Histoire nous apprend qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil. L'infobésité sévissait déjà au temps de Voltaire. Et l'opposition à l'accélération a toujours existé, comme le rappelle Hartmut Rosa dans son essai : 

«Toute nouvelle technologie de l’accélération a suscité lors de son apparition une forme de conflit culturel: les ardents défenseurs des technologies nouvelles, de leurs possibilités et de leurs promesses avaient des adversaires non moins résolus qui mettaient en garde contre toute perte de mesure humaine et de possibilité de maîtrise du “monde vécu”, aussi bien que contre les conséquences nuisibles, physiques et psychiques, de la technologie en question.»

Ce qu'on craignait à l'époque ? Que la vitesse des moyens de transport entraîne des déformations faciales, la décomposition du cerveau ou des troubles digestifs ! 

La morale de tout ceci ? On pourrait la formuler en rappelant, avec Olivier Postel-Vinay, que « le progrès technique, en lui-même, est neutre. Tout dépend de l’usage qui est fait des nouvelles inventions». S'il y a un véritable enjeu à rester critique vis-à-vis des nouvelles technologies, la technophobie de principe n'apporte rien, ni plus, ni moins d'ailleurs que le cyber-optimisme béat. Plutôt que de faire l'apologie des technos ou de s'en méfier, il vaut bien mieux se concentrer sur ce qu'on veut faire avec elles. Et imaginer ainsi la société que l'on veut préparer. 


C'est le moment d'en revenir à ce fameux paradoxe de la technique qui a tenu en échec le vieux rêve de Keynes et Rifkin, et de parier que tout est là : nous avons les technologies. Il ne tient qu'à nous de nous en servir pour enrichir nos vies, plutôt que de les prendre comme un prétexte pour aller toujours plus vite. Au forum Changer d'Ere qui s'est tenu le 5 juin dernier à la Cité des sciences, Michel Rocard ne disait pas autre chose : comme pour excuser l'échec de la "société libérée du travail", l'ancien Premier ministre a donné une définition toute personnelle du chômage. Pour lui, comme pour l'OIT, nous pourrions réduire le chômage en partageant mieux le travail, et profiterions ainsi des gains de productivité offerts par les nouvelles technologies pour accorder plus de temps à nos loisirs ou à nos projets personnels. Et si nous ne le faisons pas, c'est simplement que nous n'avons pas encore collectivement admis cette possibilité... le chômage de masse serait ainsi "la différence sociale entre le pronostic du vieux Keynes et notre capacité sociale à en tenir compte".


Le numérique ? Ca faisait déjà peur au XIXème siècle !

"C'est malheureusement l'une des principales caractéristiques de la vie moderne que d'être toujours pressé. Par le passé, c'était différent". Cet extrait du Medical record pourrait avoir été écrit hier. Pourtant, il date de... 1884. Il fait partie d'un corpus de citations de la fin du XIXème siècle rassemblées sur xkcd dont nous vous faisons profiter ici, dans la suite de ce billet, en les mettant en contraste avec les tweets du récent mot-dièse #edéesreçues et quelques-unes des plus belles images de Villemard, qui observe notre présent de ses yeux d'artiste du passé. De quoi se souvenir que le numérique hérite des peurs et des espoirs d'une période bien avant lui... et que le futur, ce n'était pas nécessairement mieux avant ! 

Tommy Pouilly (@5h55) le 01/07/2013
Tommy
Tommy Pouilly (@5h55) le 01/07/2013

1 Comments


Kler

Bonjour,

Très bel article qui nous invite à de nouvelles réflexions en compagnie du livre de Rosa Hartmut. L'accélération du rythme de vie, de la technique et cette nouvelle dynamique « sociale » sont tellement imbriquées les unes aux autres qu'il en résulte un schéma de la forme d'un ruban de Möbius. L'une entraîne la seconde qui à son tour alimente la troisième.

Malgré tous ces outils censés faciliter notre quotidien, l'humanité semble exacerbé par un sentiment d'insatisfaction, l'individu devient apathique devant les questionnements de sa vie accélérée, sans cesse en mouvement, à toujours devoir en faire plus, mais pas pour avancer, pour rester en place dans un monde qui peut sembler parfois bien difficile à assimiler.

le 10 July 2013

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