Suivez-nous également sur Twitter @RSLNmag
Société

C’est quoi, un Etat moderne ? Les réflexions de Vivek Kundra

0
C’est un papier à mille lieues d’une publication universitaire traditionnelle. Imaginez un patron d’administration centrale français diffuser, trois jours après son départ de la fonction publique, un long texte très personnel, détaillant les dix dernières années passées au service de l’Etat. Le tout à la première personne, mixant anecdotes personnelles, satisfaction du travail bien fait – et craintes ouvertes pour la suite, également.
 
Toutes choses égales par ailleurs, c’est exactement ce que vient de faire Vivek Kundra, le premier « DSI » de la Maison Blanche, interviewé en mars sur RSLN, qui a quitté - comme prévu - la Maison Blanche, ce vendredi 12 août, pour rejoindre la fac d’Harvard, avec un poste de chercheur rattaché au Berkman Center for internet and society et la Harvard Kennedy School, sorte d’ENA des Etats-Unis.
 
La première publication de Vivek Kundra dans ses nouveaux habits tient donc en douze pages (PDF), rédigées à la première personne du singulier, et diffusées - en ligne, faut-il le préciser ? - dès sa prise de fonction à Harvard, le lundi 15 août. 
 
Télécharger le texte de Vivek Kundra en cliquant sur l'image ci-dessous :
 
 
Il y revient, dans un style très personnel, et flirtant avec le lyrisme, sur les dix années qu’il vient de passer au sein du service public, à des degrés divers, du comté d’Arlington à la Maison Blanche, en passant par la mairie de Washington.  
 
On vous passe les épisodes personnels – le récit de sa première journée à l’école primaire, à l’âge de 11 ans, en 1985, à Gaithersburg, dans le Maryland – pour n’en retenir qu’une chose : idéologiquement parlant, Kundra est tout sauf le tenant d’un Etat réduit à peau de chagrin :
 
 « J’ai été profondément marqué par cette notion toute américaine qui veut que, quelque soit votre origine, votre apparence, votre richesse, vous ayez un droit au rêve.  A l’action « hardie », osée. […]. Et j’ai vu le travail d’une administration qui se met efficacement au service de ses citoyens dans ce but. »
 
Pourtant, le portrait qu’il dessine de lui-même dans ce texte est plutôt celui d’un amoureux un peu déçu  - mais pas désabusé - du service public :
 
« Quand les citoyens pensent au gouvernement fédéral, ils pensent paperasserie, queues, et bureaucrates froids et distants. Bref, trop souvent, les rênes du pouvoir basculent d’un « nous, le peuple », à des gouvernants inaccessibles et sans visage ! »
 
Et, comme pour se situer au côté de ces sceptiques, Kundra raconte sa première journée de travail à la Maison Blanche, en février 2009 :
 
« Aussitôt après m’avoir félicité, mon équipe m’a remis un document présentant l’état d’avencement de l’équivalent de 27 milliards de projets technos. Qui, tous, étaient à des années-lumière de leurs plannings et de leurs budgets initiaux. Et encore, ces documents étaient-ils censés représenter le monitoring et le reporting les plus récents de ces projets, ce qui était, évidemment, loin d’être le cas.

A dix ans, le fils de mes voisins peut suivre en direct les derniers résultats de son joueur de baseball favori en rentrant chez lui dans le bus.
 
Et moi, depuis mon bureau de la Maison Blanche, je ne pouvais pas avoir une fichue update à jour de la manière dont on gère notre budget nouvelles technos ! »
 
La transparence, vertu cardinale
 
Le diagnostic du Dr Kundra sur cet Etat malade, non-performant, est sans appel : 
 
« C’est le fossé dans l’utilisation des nouvelles technos entre le secteur public et le privé qui fait perdre la bataille de la productivité et de l’efficacité au gouvernement fédéral dans la fourniture de services basiques et essentiels aux citoyens. Réduire ce fossé est la seule manière de permettre au gouvernement de mieux servir ses administrés. »
 
Mais il se livre également à véritable exercice théorique, aux frontières des sciences administratives, qui lui font définir les deux caractéristiques essentielles d’un Etat « moderne ». Celui-ci doit donc, selon Kundra, être :
 
  • agile, car « le gouvernement doit mieux se concentrer sur les intérêts des citoyens, et se concentrer sur ses fonctions essentielles, au lieu de passer son temps à acheter, configurer, maintenir en Etat des infrastructures totalement obsolètes […]. »
     
  • et transparent, car « quelque soit le problème étudié, que l’on parle des dépenses technos du gouvernement ou des problèmes de sécurisation des données du secteur privé, la transparence est le meilleur des désinfectants ! […] »
Un Etat agile, c’est un Etat qui prend le virage du cloud
 
Première traduction concrète, côté agilité : Kundra est convaincu que l’Etat doit prendre, radicalement, le virage du cloud. Il raconte ainsi, avec force détails, les deux événements clefs qui l’ont poussé dans la rédaction d'une véritable doctrine en la matière :
 
  • «  Le 11 septembre 2001, j’étais en plein entretien d’embauche, pour le job de directeur des infrastructures technologiques du comté d’Arlington, dans un cabinet de chasseur de tête, à portée de vue du Pentagon […].  Je me suis demandé si nous étions vraiment préparé à la pire des éventualités : le gouvernement pourrait-il être dirigé virtuellement, sans dépendre d’une infrastructure centralisée et dédiée ? »

 

  • Huit ans plus tard, le gouvernement américain a lancé un programme de « prime à la casse » - cash for clunkers (littéralement, « du cash contre des tacots ») :

« Problème : trois jours après son lancement, le site permettant de demander les primes était « tombé » sous le poids des demandes […] environ trois fois plus importantes que prévues […] Résultat : on a vu de longues queues de citoyens en colère, attendant des heures que leurs demandes puissent être traitées ! […]

J’étais vraiment en colère que la technologie ait ainsi compliqué la vie de centaines de milliers d’américains. Et je sais que si cash for clunkers avait fonctionné sur des services cloud, le site aurait été parfaitement capable de soutenir la demande ! »

Une nouvelle approche de la cybersécurité
 
La seconde partie de l’argumentation de Kundra se situe, elle, sur le terrain de la cybersécurité : l’ancien CIO y décrit la proposition législative qu’il a porté – et qui n’a pas (encore ?) abouti : une unification, à l’échelle législative fédérale, des 47 textes de loi, dépendant des Etats, sur la sécurité des données, tant privées que gouvernementales.
 
« La sécurité est encore trop souvent utilisée pour justifier que le gouvernement agisse de manière fermée, secrète, opaque.
 
Tout en travaillant à la construction d’une vraie doctrine de cybersécurité pour notre pays, nous ne devons pas faire de l’argument sécuritaire une barrière à l’innovation et à l’échange avec les administrés que nous servons. »
 
Il pose donc trois préalables à tout modèle législatif : 
 
  • « Protéger les données personnelles des citoyens, et élargir leur droit de savoir à quel moment il a été porté atteinte à cette protection »,
  • « Protéger nos infrastructures nationales stratégiques »,
  • « Créer de nouvelles formes de protection pour notre vie privée et nos libertés essentielles, qui ne soit pas déconnectées des évolutions technologiques ».

 

Concrètement, selon lui, toutes les études possibles et imaginables seront forcément très rapidement dépassées – Kundra raconte même que le Département d’Etat a dépensé, en six ans, 133 millions de dollars pour rédiger 95.000 pages de règles dédiées à la sécurité de 150 réseaux IT … « soit un coût de 1.400$ par page pour des documents obsolètes trois jours après leur rédaction ! », rage-t-il.
 
« Il nous faut à la place un monitoring en temps réel qui permette aux agences fédérales des réactions plus rapides et efficaces à d’éventuelles attaques ! », écrit-il.
 
L’opendata, pour les vertus du « concours »
 
Kundra, véritable « père » du data.gov américain, revient évidemment sur la construction du portail data.gov.
 
Il souligne notamment les vertus des « concours » organisés par les différentes agences gouvernementales, et notamment ceux destinés à organiser des concours d’applications : « Des applis pour l’armée », pour le ministère de la défense, « Des applis pour la santé des enfants », « Des applis pour l’environnement », … . 

What’s next ? 
 
Pour nous autres français, c’est sans doute la partie la plus surprenante de ce document : dans les derniers paragraphes de son texte, Kundra exprime clairement … ses craintes pour l’avenir. Il avertit notamment ses successeurs de la nécessité de poursuivre des efforts, exclusivement dans ce sens : 
 
« Rien n’est jamais acquis […]. Si elles sont livrées à elles-mêmes, les choses ont plutôt tendance à évoluer de l’ordre, vers le désordre – et le dur labeur engagé par ce gouvernement pour réformer les systèmes informatiques de l’Etat pourrait s’effondrer si nous ne continuons pas le travail. »
 
Voilà Steven Van Roekel, qui succède à Kundra, averti !
 
> Photo utilisée dans ce billet : 
 
Antoine Bayet le 18/08/2011
antoine
Antoine Bayet le 18/08/2011

Ajouter un commentaire


Loading
biuquote
  • Comment
  • Preview

S'abonner à la newsletter

Votre adresse email sera uniquement utilisée pour vous envoyer la newsletter de RSLN. Microsoft ne l'utilisera pour aucune autre communication, qu'elle soit commerciale ou institutionnelle. Microsoft ne vend ni ne loue ses listes d'abonnées à des tiers.