Société

RSLN - Social Media Collective : Twitter, #occupywallstreet, la censure, et notre foi sans borne dans les algorithmes

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Ce billet a été initialement publié le 19 octobre 2011 par Tarleton Gillespie, sur Culture Digitally, puis sur SocialMediaCollective.org, blog édité par des chercheurs du labo « Social Media Collective » de Microsoft Research New England. 

Nous traduisons régulièrement une sélection de billets issus de ce blog, choisis en fonction de leur capacité à importer, dans le débat français, quelques-uns des questionnements au cœur des recherches actuellement menées outre-Atlantique, où les réseaux sociaux sont l’objet de véritables recherches universitaires.
 
Twitter censure-t-il sa « Trend List » [comprendre : la liste des hashtags les plus « populaires » à un instant t, NDLR] pour en exclure des hashtags tels que #occupywallstreet, ou #occupyboston ? Alors que le mouvement des « indignés » est placé au centre de l’attention médiatique, que ses participants, ses observateurs, ses critiques, également, investissent twitter pour en parler, pourquoi ces hashtags largement diffusés ne sont-ils pas des « trending topics » ? […]
 
Kim Kardashian >> #occupywallstreet + #wikileaks + #demo2010 + #TroyDavis

Kim Kardashian - Jam (Turn It Up)

Quelques-unes des hypothèses largement admises voudraient, au choix, que Twitter fasse montre d’un soin attentif à retirer méticuleusement des hashtags tels que #occupywallstreet de ses trending topics, voire qu’il ait construit un algorithme assez particulier privilégiant le mariage de Kim Kardashian aux débats politiques à enjeux lourds.
 
Ce sont exactement le même type d’hypothèses qui avaient été émises lors de précédentes absences particulièrement remarquées :
 
  • #wikileaks lors de la publication des câbles diplomatiques, en décembre l’année dernière, avait été remarquée,
  • #demo2010 lors des manifestations étudiantes en Grande-Bretagne,
  • #TroyDavis lorsque celui-ci a été exécuté en Géorgie,
  • #flotilla, autour de l’épisode de la « flotille » de Gaza,
  • et même lors de la mort de #SteveJobs
 
Alors, pourquoi diable lorsque ces sujets émergent dans le débat public, n’accrochent-ils pas les trending topics ? N’en déplaise aux grincheux, la plupart de ceux qui ont pris le temps de se pencher sur la question semblent d’accord sur un point : Twitter ne semble pas procéder à une « censure ».
 
Leur absence des « trending topics » est bien le résultat d’une opération menée à base d’algorithmes, mais l’incompréhension vient précisément de ce que cet algo est censé permettre d’identifier. […] Il ne s’agit pas seulement de mesurer, en effet, la popularité, soit la fréquence de diffusion de messages comportant un certain mot, ou un certain hashtag. 
 
Les accusations de censure ne sont pas très surprenantes

censorship

Non, Twitter a construit son algorithme des « trending topics » comme une manière de mettre en évidence des sujets qui, soudainement, font l’objet d’un engouement (très) significatif, bien supérieur à la somme des conversations habituellement enregistrées sur ce sujet.
 
Et pour y parvenir, pas de secret, l’algo des trending topics prend également en considération des données telles que : 
 
  • l’accélération de la diffusion des messages comportant tel ou tel hashtag, 
  • le fait qu’il ait - ou non – déjà été identifié comme un sujet « montant », 
  • sa diffusion au sein de plusieurs réseaux distincts d’utilisateurs – contre une simple diffusion massive au sein d’un seul groupe,
  • le fait qu’il s’agisse de plusieurs messages différents – et non un seul message largement « retwitté ».
 
Ces accusations de censure à vrai dire, n’ont rien de très surprenantes : les partisans de telle ou telle cause politique veulent tout faire pour permettre à leur sujet d’obtenir un maximum de visibilité.
 
Et tous ceux prenant partie à cette discussion peuvent avoir une légère tendance à l’exagération quant à son importance et à sa super-diffusion. Encore plus dans le cas de sujets tels que #wikileaks ou #occupywallstreet, dont une éventuelle « censure » colle parfaitement aux motivations idéologiques de leurs partisans !
 
Extension du domaine de l'algorithme
 
Ce débat, j’en suis persuadé, nous l’aurons de plus en plus souvent maintenant, à propos d’une variété d’outils. A mesure que l’on assiste à une extension des conversations et délibérations tenues sur un ensemble de réseaux et plateformes de communication en ligne privées faisant un recours exponentiel aux algorithmes dans leur hiérarchisation, la tension entre ce que nous espérons des algorithmes et ce qu’ils sont en réalité augmente fortement.
 
Nous devons bien assimiler que ces algos ne sont pas neutres, qu’ils participent à un « encryptage » de choix politiques, et qu’ils présentent l’information d’une manière orientée / particulière. Nous devons également bien comprendre ce que cela signifie que de se reposer sur ses algos : nous aimerions tant qu’ils soient neutres, dignes de confiance, et qu’ils nous permettent de « savoir ce qui est important ».
 
Pourtant, il suffisait juste de les éplucher un peu, nos algos, et nous l’aurions bien vu : #wikileaks avait déjà squatté les premières places des « trending topics », et ne pouvait guère s’y hisser de nouveau ; #wikileaks avait fait l’objet d’une progression lente et régulière ; #wikileaks était largement concentré autour de quelques twitts circulant largement ; que seuls quelques groupes bien définis et bien délimités s’en saisissaient. 
 
Des gourdins, là où il faudrait des outils chirurgicaux

Tools

Ces algorithmes ne sont pas parfaits, ils sont encore des gourdins, là où il faudrait des outils chirurgicaux. A vrai dire, si l’on pousse la logique à l’extrême, la liste des « trending topics » a même, bien souvent, l’apparence d’un sommet d’insignifiant.
 
Parce que les intérêts de quelques-uns sont précisément rarement ceux du reste des usagers du site, et que, quelque soient les tentations de faire de twitter un outil politique, nous y consignons d’abord et avant tout des actes simples de la vie quotidienne. Mais l’essentiel n’est toujours pas là – puisque, au fond, on ne fait là que parler des conséquences de notre usage croissant des algorithmes. Il réside dans notre incroyable, et si puissante foi en eux. 
 
Des « Trends » sur Twitter, cela reste … trends, sur Twitter, construits et définis à partir d’un algorithme particulier. Pourtant, nous sommes invités à considérer ces « trends » comme une mesure définitive, absolue, de popularité et d’importance, un « climax » dans notre compréhension d’un terme. Et on voudrait tant qu’il en soit ainsi !
 
Nous aurions tant aimé ...
 
Nous voudrions voir dans les « trending topics » une mesure impartiale de ce qui est pertinent, qui nous permet d’identifier LE sujet clef, celui dont tout le monde parle […]. Et on veut que Twitter ait bon là-dessus … tout autant que nous voulons pouvoir croire à de possibles erreurs / manipulations, puisque c’est ainsi qu’est construite notre grille de lecture : si les faits ne sont pas bien représentés, c’est que quelqu’un en a voulu ainsi, et non parce que les faits sont les résultats de la (mauvaise) manière dont ils ont été construits.
 
[…] Nous ne sommes pas très doués pour appréhendés la complexité requise par un outil tel que celui des trending topics […]. Nous n’avons même pas, à vrai dire, développé un langage nous permettant de bien nommer les résultats parfois inattendus et non prévus par le concepteur d’un algorithme. Et nous n’avons aucune idée de la manière de déterminer si un algorithme peut, ou non, devenir un objet politique.
 
Si les trending topics, en raison même de leur design, laissent #occupywallstreet en dehors de leurs listes, au moment même où son usage s’intensifie, peut-on encore dire de l’algo développé par twitter qu’il sait rendre compte de ce qu’il se passe ? Qu’il regarde les mauvaises choses ? A-t-il été détourné de ses fins initiales ? Nous renonçons trop souvent à nous poser ces questions. On associe ce que nous souhaitons voir qualifier de « chaud » avec ce qui est « important », et nous faisons confiance aux trending topics pour mesurer cela. 
 
Mais, plus grave encore, nous sommes souvent bien incapables d’admettre, ou même d’identifier, notre dépendance croissante à l’égard de ces algorithmes nous permettant de « scanner » ces incroyables montagnes de données désormais à notre disposition. Au contraire. Nous aimerions tant qu’ils soient des outils simples, neutres, de calculs, sans aucun angle flou, sans intervention humaine, sans avoir à les « tordre » pour les redresser. Et sans même qu’ils aient été créés … dans l’intérêt de leurs concepteurs. 
 
Auteur :  Tarleton Gillespie (Antoine Bayet pour la version française)
 
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RSLN le 24/10/2011
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RSLN le 24/10/2011

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