Société

Gordon Bell et le projet "Total Recall" : bienvenue dans le monde de la mémoire infaillible

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(visuel : Gordon Bell, MyLifeBits, capture d'écran)

Maniaque, vous avez dit maniaque ? Gordon Bell, 76 ans, est un chercheur en informatique de haut vol : il a créé le centre de recherches de Microsoft Bay Area, au sein de Microsoft Research, après une carrière à la tête de la recherche et du développement du géant (défunt) DEC, puis une aventure auréolée de succès en tant que VC. 

Mais Gordon Bell fait surtout partie de ces quelques personnes qui ne jettent rien – ou presque.
 
Du genre : capable de mettre la main, en deux secondes, sur la photo, noire et blanc prise en 1944 où il pose aux côtés de son poney, Snippy, et de sa sœur, Sharon ; de vous montrer toute sa collection d’aigles (bibelots, peluches, cartes postales) ; ou de ressortir la facture de son abonnement téléphonique d’avril 1975.
 
Idem dans le monde professionnel. Le moindre mail adressé par un collègue, la plus insignifiante des réunions de travail : dans l’esprit de Bell, tout cela doit être soigneusement consigné, pour ne pas être perdu, ou horreur absolue, oublié.
 
Pendant longtemps, il a donc entassé, empilé, ré-empilé tous ces documents, au point d’emmagasiner quatre-vingt-dix kilos de papier jauni d’archives.
 
Avant de se lancer, en 1999, dans une expérience scientifique dont il est devenu le propre objet : la quête d’une nouvelle mémoire numérique et infaillible, de sa constitution à son exploration, en passant par les conséquences sur le monde de l’entreprise, de la santé ou de l’éducation. 

gordon-bell-fast

Cette aventure, Gordon Bell la raconte, aidé par son collègue Jim Gemmell, dans l’ouvrage Total Recall, publié en 2009 aux Etats-Unis, où il a fait grand bruitet qui fait l’objet d’une traduction française, en ce début 2011, chez Flammarion.
 
Nous vous proposons une lecture attentive de cet ouvrage – qui est un peu l’antithèse du Delete : The Virtue of Forgetting in Digital Age, publié par Viktor Mayer-Schönberger, dont nous vous avons longuement parlé ici il y a bientôt un an.
 
Le projet MyLifeBits
 
Tout débute en 1998, dans le cadre du « Million Books Project ». Raj Reddy, alors collègue de Bell, lui demande l’autorisation de numériser tous les livres qu’il a écrits. Requête à laquelle il accède aussitôt – et qu’il va très rapidement dépasser :
« La numérisation de mes ouvrages m’a vraiment enthousiasmé et m’a donné envie de scanner davantage. Je m’y suis d’abord mis tout seul pour voir ce que l’opération avait d’intéressant et d’utile. J’ai ainsi scanné une partie de ma correspondance, quelques brevets d’invention, et une centaine d’articles. […]
 
Pourquoi m’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas utiliser tous les téraoctets dont je disposais pour stocker absolument tout ? Non seulement mes livres, mes articles et mes mails, mais aussi mes diaporamas, mes brochures, mes bulletins de santé, mes interviews, mes photographies, mes disques et mes films – bref, toutes les données de ma vie ? »
Page après page, d’abord seul, puis épaulé par une assistante qui y passe le plus clair de ses journées, Gordon joue du scanner. Puis trie, annote, agrège.
 
Une fois tout son passé numérise, Bell se lance dans un nouveau défi : l'enregistrement de ses souvenirs en direct. Des équipements lui permettent ainsi la prise de photos à gogo, des enregistrements sonores et vidéo - bref, de tenir un véritable carnet de bord, consignant le moindre instant de sa vie, un « lifelog ».
 
On le voit par exemple ici avec une caméra, qui prend automatiquement une photo toutes les soixante secondes, et / ou à chaque variation de luminosité telle que la caméra suppose un changement d’environnement suffisamment remarquable pour être immortalisé :
 
gordon-bell-camera
 
Mais que l’on ne s’y trompe pas : Bell ne cherche pas à produire des appareils toujours plus perfectionnés, miniaturisés, compétents. Son projet est bien de construire une nouvelle mémoire, une « e-mémoire », et de la mettre au service de l’homme pour compléter sa mémoire naturelle – la « bio-mémoire », selon la terminologie de Bell. 
 
Son postulat : alliées, ces deux mémoires vont permettre la naissance d’une mémoire infaillible
« L’e-mémoire constituera une extension intime de la bio-mémoire, qui la métamorphosera du tout au tout. »
Le champ de ses recherches, et la  première de ses préoccupations, c’est donc de permettre la recherche dans ces montagnes de données numérisées :
« Le but du jeu est moins de stocker des données, que de réussir à les retrouver. »
Soit, très concrètement, un ensemble de logiciels permettant de donner, voire révéler, du sens entre de très nombreuses données. Pour les plus geeks d’entre vous, voici la manière dont Bell décrit son MyLifeBits 
« Il ne constitue pas une application unique, mais une suite d’applications, doublée d’un syst-me de stockage mêlant les fichiers à une base de données. »
La « révolution » de la « e-mémoire »
 
Passés explications générales, détails techniques - et présentation de son poney - Bell s’attache à démontrer, dans toute la deuxième partie de l’ouvrage, les bénéfices attendus de l’avènement de cette mémoire infaillible.
  • Dans le monde professionnel : une transmission des savoirs mieux organisées, une créativité boostée – car centrée uniquement sur l’essentiel, et la recherche de la nouveauté, 
     
  • Dans le champ de la santé : la constitution d’un dossier médical d’une précision redoutable dont les patients deviennent les premiers possesseurs, fin de la paperasserie hospitalière, … .
     
  • Dans l’éducation et la recherche : la possibilité, pour les enseignants, de mesurer à la trace les progrès de leurs élèves ; la capacité, pour les chercheurs, à acquérir plus facilement les recherches de leurs pairs, ou d'utiliser des informations glanées par des non-spécialistes,  … .
Et les deux auteurs balayent d'un revers de main les potentiels dangers en terme de privacy, et de souveraineté de l'accès aux données
« Si cela ne tenait qu'à moi, Total Recall ne quitterait pas la sphère privée. Le cryptage serait une pratique universelle, les e-souvenirs seraient entreposés dans des "banques suisses" de données, et leur partage se ferait au compte-gouttes.

Je crois que les jeunes finiront par comprendre qu'abolir complètement la frontière qui protège la vie privée est une erreur et ils mettront alors un frein à l'étalage auquel ils se livrent actuellement. Mais je peux me tromper ; c'est peut-être moi qui ne suis qu'un vieux dinosaure en voie d'extinction.

Si le lifelogging se mue en life-blogging, alors les successeurs de Facebook et de Twitter posséderont des enregistrements de tous les paramètres de votre existence, avec localisation, biométrie, photographies et enregistrements audio. »
Les insipirations « idéologiques »
 
Soyons clair : la liste des bénéfices est longue, sans doute un peu naïve et idéalisée, et semble … tout droit sortie d’un roman de science-fiction.
 
Bell et Gemmell ne s’en cachent pas. Dès les premières pages de leur ouvrage, ils citent plusieurs romans de SF qui « explorent les thèmes auxquels touchent » le projet MyLifeBits : 
  • Hominids, de Robert J. Sawyer « imagine le citoyen du futur équipé d’un ordinateur « compagnon » implanté dans son corps, chargé de transmettre à un bureau central des informations permettant de localiser son porteur, ainsi que des images en 3D de ses actes »,
     
  • The Truth Machine, de James Halperin, « décrit un monde dans lequel les gens s’expriment toujours sous le contrôle d’un détecteur de mensonges infaillible. La criminalité se voit réduite… »
     
  • Final Cut, film réalisé par Omar Naim en 2003, présentent des humains qui « se font, à la naissance, greffer des puces dans le cerveau, qui enregistrent leur vie durant ce qu’ils voient et entendent ».
     
  • Et bien d’autres …
Mais la vraie source d’inspiration, revendiquée et affichée de Bell et Gemmell, c’est Vannevar Bush, conseiller scientifique de Roosevelt et chercheur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), l’un des grands cerveaux de la recherche scientifique des États-Unis - et un des « pionniers » d'Internet.
 
Vannevar Bush
 
Bell cite à de nombreuses reprises l’article « As We May Think », publié par Bush en 1945 dans la revue The Atlantic Monthly, qui jette les bases d’un programme baptisé « Memex », sorte d'extension de la mémoire de l'homme, qui pourrait y stocker livres, notes personnelles, idées. En pouvant les associer entre elles pour les retrouver facilement. 
 
L'ensemble du projet MyLifeBits est donc, en quelque sorte, une tentative de matérialisation des vues prophétiques développées par Bu
 
La dernière source d’inspiration est davantage une … opposition, une contradiction. Et elle n’est, elle, pas clairement formulée. 
 
Bell et Gemmell évoquent à plusieurs reprises leurs relations « tendues » avec différents services juridiques.
 
Exemple dans le chapitre consacré aux relations du travail :
« Je ne vois qu'un seul obstacle potentiel à la mise en place d'une e-mémoire institutionnelle : les services juridiques, qui réclament souvent la suppression des données enregistrées, comme les archives mail par exemple, pour limiter la responsabilité de l'entreprise. [...]

Il est [pourtant] vain de vouloir détruire certaines données, car il se trouve toujours quelqu'un, quelque part, pour avoir gardé copie d'un document, qui déjouera les plans des services juridiques. Non que je prenne ces derniers à la légère, mais il me semble que la destruction de l'e-mémoire d'une entreprise se justifie difficilement. »
Cette construction en opposition à l'héritage du droit, bien identifiée par les auteurs, est sans doute la grande force, et la grande faiblesse, de l'ouvrage de Bell et Gemmell. Techno-centré, prospectiviste, il fait le postulat du dépassement d'un certain nombre de conditions « matérielles » -- c'est le lot de tout exercice de prospective, et on ne peut réellement leur reprocher.
 
Mais, partant,  ils donnent également l'impression de fuir cette objection de fond, qu'ils identifient. C'est pourtant sans doute en acceptant d'examiner les contradictions qu'ils font naître avec nos habitudes, pratiques ou culturelles, à défaut de les résoudre, que les auteurs nous séduiraient au mieux avec leur projet - voire qu'ils en permettraient l'avènement ?
 
[disclaimer : Microsoft, dont Gordon Bell est salarié, est l’éditeur de RSLN]
 
> Pour aller plus loin : 
 
- TOTAL RECALL de Gordon Bell et Jim Gemmel. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christophe Rosson. Flammarion, "Documents et essais", 343 p., 22 €. 
Total Recall : que la mémoire vive, critique dans Le Point
 
> Sur RSLN : 
 
Entretien avec Viktor Mayer-Schönberger (1/2) : « Il est bon que la France s’interroge sur le droit à l’oubli… »
Entretien avec Viktor Mayer-Schönberger (2/2) : « L’abstinence digitale n'est pas une solution pour réintroduire l'oubli »
 
 > Visuels utilisés dans ce billet :
 
C. Gordon Bell, par brewbooks, licence CC
Antoine Bayet le 12/01/2011
antoine
Antoine Bayet le 12/01/2011

6 Comments


RSLNmag

[lecture] Gordon Bell et le projet "Total Recall" : bienvenue dans le monde de la mémoire infaillible -- http://bit.ly/idANXl

le 12 January 2011
fcinq

[RSLN] Bienvenue dans le monde de la mémoire infaillible : http://bit.ly/idANXl

le 12 January 2011
EdshelDee

Gordon Bell et le projet "Total Recall" : bienvenue dans le monde de la mémoire infaillible http://bit.ly/dL6EPr

le 12 January 2011
gip89

Lire sur @RSLNmag Gordon Bell et le projet "Total Recall" http://bit.ly/idANXl + Critique intéressante Monde des Livres http://t.co/SCoRD7w

le 12 January 2011
RichardSTRUL

RT @gip89: Lire sur @RSLNmag Gordon Bell et le projet "Total Recall" http://bit.ly/idANXl + Critique intéressante Monde des Livres http://t.co/SCoRD7w

le 12 January 2011
_omr

@samuelbausson @MayaMilky http://www.thelifelapseexperiment.com/ un outil du "Total Recall" de Gordon Bell http://goo.gl/rCKaJ ?

le 09 March 2011

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