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Économie numérique

[Débat] Les femmes prennent-elles enfin leur revanche dans le numérique?

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Si le nombre de femmes juristes, avocates, médecins ou entrepreneures n’a cessé d’augmenter ces dernières années, leur présence dans le secteur des technologies reste marginale. De nombreuses voix, y compris celles d’entreprises leaders dans le secteur, plaident pour davantage de mixité.

Les femmes représentaient environ 37% des diplômées en informatique en 1984 aux Etats-Unis, un chiffre qui s’est écroulé à 12% sur l’année 2010-2011. Et la tendance est malheureusement proche en France : alors que les femmes constituent 48% de la population active, elles ne représentaient en 2012 que 25% des effectifs des entreprises adhérentes au Syntec Numérique.

Si certains mettent en cause les stéréotypes qui entourent le secteur des nouvelles technologies, voyant là des freins majeurs à leur insertion dans le secteur, d'autres s'appuient sur la très forte médiatisation des rares femmes à la tête d'entreprises technologiques pour affirmer que les lignes bougent. De fait, les initiatives se multiplient afin d'encourager les entreprises à réagir. Alors, peut-on considérer que les femmes prennent enfin leur revanche dans le secteur numérique ?

Pour répondre à cette question, nous avons sollicité des femmes mais aussi des hommes du secteur, qui agissent pour une plus grande intégration de la gent féminine dans les nouvelles technologies. Pour découvrir l'ensemble de leurs contributions, c'est par ici. Et ci-dessous notre synthèse.
 

Encore un long chemin à parcourir

Le constat est unanime : dans le secteur des nouvelles technologies, les femmes sont encore largement minoritaires et sont confrontées à différents obstacles. Malgré des certains signes positifs, il reste du chemin à parcourir. Nathalie Andrieux, DGA du Groupe La Poste en charge du Numérique et membre du Conseil National du Numérique, explique :

« Si certaines femmes entrepreneuses ont brillamment réussi à briser le plafond de verre dans le digital, le chemin à parcourir est encore long : la part des femmes dans les métiers du numérique n’est que de 28% en France. »

Une réalité que vit quotidiennement Caroline Constantin, senior program manager à Bing :

« Nous ne sommes toujours pas très nombreuses il est vrai. Il m’arrive encore régulièrement d’être la seule femme dans une réunion de 20 personnes. »

Si le numérique a souvent promis d'être un élément favorisant la parité dans le monde du travail, il s'y reproduit pourtant les mêmes schémas d'organisation et s'y transposent les mêmes barrières qu'ailleurs. A cet égard, Nathan Matias, doctorant au MIT Media Lab explique :

« L'Internet est célébré comme une sphère de diversité qui permet d'aller au delà de la discrimination institutionnelle. Des sites comme Wikipédia, les blogs ou encore les médias sociaux (...) offrent des opportunités sans précédent aux femmes pour faire entendre leurs voix dans l'espace public connecté. Cependant, puisque les inégalités sont profondément ancrées et parfois inconscientes, les comportements collectifs en ligne peuvent parfois être aussi inégaux que les comportements au sein des institutions dominées par les hommes. »

 


Pour Sandrine Murcia,
co-fondatrice et directrice générale du Spring Lab, nous nous sommes leurrés en pensant que les cartes seraient rebattues dans le secteur :

« Certain(e)(s) ont pu penser que le numérique en tant que nouveau champ d’action professionnel allait permettre de remettre les compteurs à zéro pour les femmes; la réalité est que dans le numérique on retrouve les mêmes pesanteurs, volontaires ou pas, à l’engagement des femmes dans des métiers techniques, à des postes de haut management etc… »

Un constat que partagent Erwan Kezzar, co-fondateur de Simplon et Alix Heuer, Simplonienne :

« Ne le nions pas, dans ce domaine comme dans les autres, elles doivent pousser les murs : salaires, horaires, harcèlements ; le plafond de verre reste une réalité. »

Et les mêmes mécanismes sont à l’œuvre dans les médias : les femmes sont minoritaires parmi les journalistes qui traitent du sujet et sont très peu présentes dans les sujets traités. Un élément que Nathan Mathias, doctorant au MIT Media Lab et initiateur du projet "Global Media Monioting Project" n'a pas manqué de souligner :

« Dans les médias d'information, on sait depuis des années que les femmes sont sous-représentées, spécifiquement lorsqu'il s'agit des sciences et des technologies où aux Etats-Unis et au Royaume-Uni par exemple, une petite minorité de femmes écrivent les articles dans ces domaines. »


Un potentiel de 9 milliards d’euros pour le PIB européen

Les freins sont donc nombreux et réels, pourtant une meilleure intégration des femmes dans le numérique leur bénéficieraient tout autant qu'aux entreprises concernées. Un argument que défend Eva Fabry, Directrice du European Centre for Women and Technology (ECWT): 

« La participation active des femmes dans le secteur des nouvelles technologies est essentielle pour la croissance à long-terme et la viabilité économique de l'Europe. L'étude intitulée "Women Active in the ICT Sector" et présentée par la commission européenne en 2013 révèle qu'une meilleure intégration des femmes dans le secteur numérique en Europe pourrait apporter au PIB européen pas moins de 9 milliards d'euros par an. »

Alors, plus de parité pour une meilleure performance ? C’est ce que pense également Natacha Huhuet-Millot, co-fondatrice de la start-up Curioos, une galerie d’art numérique en ligne :

« La mixité est aujourd’hui la meilleure source de résultat et c’est un constat qui se fait de plus en plus. »

 


« Une revanche à prendre contre les stéréotypes et leur éducation »

Si les femmes sont confrontées à de nombreux freins, de nombreuses entrepreneures à l'image de Céline Lazorthes ou encore Caroline Goulard, dont nous vous avons déjà parlé sur RSLN, se distinguent aujourd'hui. Alors les femmes prennent-elles une « revanche » dans le numérique ? La réponse est assez largement négative. Et pour cause, parler de « revanche » suppose à bien des égards une bataille contre un ennemi identifié. Qui serait-il ? Les hommes ? La réponse est évidemment absurde. Comme l'affirment Erwan Kezzar et Alix Heuer, les femmes ne sont pas « en conflit contre leurs homologues masculins (...) Mais si revanche il y a, c’est sur elles-même que les femmes doivent la prendre ou plutôt sur l’éducation qu’elles ont reçu. »

Une opinion que partage Sophie Viger, directrice de la Web@cadémie :

« Nombre de femmes s’autocensurent également sans le savoir, pensant qu’il s’agit d’un domaine réservé aux hommes. Malheureusement, aujourd’hui encore, les jeunes filles sont plutôt éduquées dans l’idée que des métiers qui ont une finalité altruiste et/ou artistique leur correspondent mieux que des métiers intellectuels de pure réflexion ou plus abstraits. »

Pour Stéphanie Hertrich, évangéliste technique chez Microsoft France, la « revanche » passe par le fait de se confronter à des nouveaux domaines et à la technique :

« Une revanche ? Non, simplement du bon sens : il n’a pas plus échappé aux femmes qu’aux hommes que le numérique est aujourd’hui présent partout dans nos vies. (...) La réussite passe par le fait de se confronter à ces aspects techniques et à les apprivoiser. »

Tout aussi conscientes des enjeux que les hommes, les femmes doivent donc trouver les éléments qui leur manquent pour leur épanouissement dans le secteur. Il s'agirait avant tout de « se lancer » et de « dépasser la peur » comme l'affirme Natacha Huguet-Millot :

« Je pense au contraire qu’il s’agit d’un secteur où tout est possible et où chacun a sa place si tant est qu’il se donne les moyens de prouver  sa valeur. […] Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : seule la peur nous retient ! »

Selon Olivier Ezratty et Marie-Anne Magnac, co-auteurs du projet photographique « Quelques Femmes du Numérique ! », pour pouvoir s’imaginer dans le numérique, les femmes doivent commencer par changer le regard qu’elles portent sur elles-mêmes :

« les femmes doivent apprendre à se valoriser davantage dans leur entreprise, dans leur communication personnelle. Notre projet "Quelques Femmes du Numérique" sert à cela : leur donner confiance en elles-mêmes en leur montrant des "role models", meilleures inspiratrices pour qu'elles rêvent leur avenir dans l'univers du numérique. »

 


Et pour l’enjeu est de taille puisque l’Union Européenne cherche aujourd’hui à libérer tout le potentiel féminin dans le secteur.  Différents objectifs ont ainsi été mis à l'Agenda numérique de l’UE comme nous l'a précisé Eva Fabry, mais sur lesquels les pays membres doivent encore s'aligner :

« L'objectif est de renouveler l'image du secteur, valoriser les femmes, augmenter le nombre de femmes entrepreneures, et enfin, améliorer les conditions de travail dans le numérique. »

Mais attention, il n’est pas question ici de tomber dans des carcans misandres : ce n’est que dans une logique d’égalité des sexes que le processus doit s’opérer. Un élément majeur que ne manque pas de souligner Rayna Stamboliyska, membre du CA de l'Open Knowledge Foundation France et consultante indépendante :

« La vision de la société qui me motive n'est pas revancharde, mais collaborative et égalitaire. Je continue donc d'arguer que nous avons besoin de diversité et d'égalité plutôt que de favoritisme basé sur des caractéristiques sexuelles. »


Des modèles inspirationnels

Comment en finir avec cette tendance féminine à l'auto-censure ? Les initiatives sont désormais nombreuses pour intégrer au mieux les femmes dans le secteur, leur offrir des cours adaptés qui répondent à leurs besoins et les accompagner au mieux. Roxanne Varza, co-fondatrice de Girls in Tech, donne l'exemple des cours de code mis en place par son association :

« Nous voulons accompagner les femmes qui se lancent... et elles sont nombreuses ! [...] On cherche à agir ici avec par exemple des cours de coding et d'entrepreneuriat à destination des femmes [...] Nous avions 160 places et tout était réservé en moins de 2h par 90% de femmes. [...] C'est donc très impressionnant de voir leur motivation et leur intérêt pour le secteur. »

Et pour la jeune femme, ce sont des modèles dont les Françaises ont besoin pour sortir des carcans dans lesquels elles peuvent être enfermées :

« En France on ne "voit" pas ces exemples qui inspirent. Pourtant les femmes qui agissent sont là, mais il faut les rendre plus visibles. Regardez par exemple Marie Ekeland. Il faut citer, plus donner à voir ces femmes françaises qui sont des symboles. »
 


Des parcours qui constituent cette « revanche » dans le numérique selon Nathalie Wright, à la tête du programme « Diversité » de Microsoft France :

« Ce qui pourrait aujourd’hui autoriser à parler de "revanche", ce sont ces "success stories" de femmes entrepreneures, notamment ces créatrices de start-ups dans le numérique, comme Leetchi.com. »

Des « inspirations » qui sont nécessaires dans notre société selon Viviane Chaine-Ribeiro, co-présidente de la commission Femmes du Numérique du Syntec :

« Nous croyons beaucoup aux rôles modèles auxquelles les femmes peuvent s’identifier. La réussite des femmes et leur épanouissement dans leurs métiers sont l’illustration la plus concrète et la plus convaincante de l’attractivité du secteur pour les femmes. »

Pour Camille Bouchand, 24 ans, jeune entrepreneure de la start-up Speekr, ces « modèles » ont eu fortement influencé ses choix dans son aventure  :

« L’importance de ces réseaux de femmes est dans le pouvoir inspirant qu’ils représentent. Ils donnent envie aux femmes de s’impliquer ou bien de persévérer dans le monde du numérique. C’est grâce à ces réseaux de femmes, mais aussi de beaux exemples de femmes dans le domaine des startups [...] que je suis fière d’être cofondatrice d’une startup dans le numérique. »


Des chiffres encourageants

Et les résultats de certains programmes marquent déjà qu'un changement s'opère progressivement dans les mentalités des jeunes générations. En témoignent l'expérience de Simplon comme l'expliquent Erwan Kezzar et Alix Heuer :

« Sans quotas, sans discrimination positive, nous sommes parvenus à une première promo avec 40% de femmes et on ne compte pas s'arrêter là. C'est par l'éducation et l'action que les stéréotypes changeront, lentement mais sûrement.​ »

Dans le milieu académique également, à l'échelle internationale, le vent semble tourner en faveur des femmes. Viviane Chaine-Ribeiro cite à cet effet un article de Techcrunch publié le 21 février 2014 :

« [L'article] souligne que pour la première fois, le nombre de femmes inscrites au cours d’introduction aux sciences de l’informatique dépasse celui des hommes à la célèbre université de Berkeley. »

De même, à la Web@cadémie, le nombre de filles inscrites augmente substantiellement : 

« les mentalités évoluent, le métier de développeur est de mieux en mieux connu, se féminise et la gent masculine est plus à même de les accueillir. Preuve en est : nous sommes sur le point d’intégrer 20% de filles dans la nouvelle promotion de la Web@cadémie, ce qui est bien au-dessus des 5% habituels. »

Alors, de beaux jours se dessinent pour les femmes dans le numérique ? Caroline Constantin en est certaine, les femmes se libèrent progressivement du joug des clichés qui entourent le numérique et reste confiante quant aux générations qui suivent :

« Quand mes filles me dessinent des ordinateurs portables sur une feuille pliée en deux, je sens que la relève est assurée. »

1 Comments


Sandrine Delage

Merci de votre article très complet .
J’ai eu la chance de participer à la Journée de la Femme Digitale du 7 Mars 2014, avec la casquette de blogueuse “Mère et Fille 2.0″.
Ce qui peut apporter un autre éclairage :
www.digitaltruelife.com/.../...ns-les-talents.html

Un intervenant a indiqué qu’il y aurait une parité des salaires digitaux. Ce serait une vraie bonne nouvelle ! Je n’ai pas réussi à trouver des études ou des articles confirmant ce point. Auriez-vous des éléments à partager ?

En tout cas, malgré toutes les difficultés habituelles, le digital crée un changement profond sociétal qui remet les compteurs à zéro. Sujet donc optimiste et passionnant, me semble-t-il.  A suivre !

le 17 March 2014

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