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Mouvement « maker » : fabriquer la société de demain avec Mathilde Berchon

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RSLN a parlé avec l’une des expertes les plus actives dans la communauté de la fabrication digitale.  Entre San Francisco, Paris, Berlin, entre autres, Mathilde Berchon repère et rencontre les startups et les acteurs qui sont en train d’inventer un nouveau monde de création bâti autour de fablabs, de hackerspaces, de la fabrication collaborative et ouverte. 
Mathilde Berchon est consultante en communication spécialisée dans la fabrication digitale. Elle a fondé le blog et le podcast MakingSociety.com, qui explore les enjeux liés à la technologie de l’impression 3D et les startups basés sur le hardware open source.
Elle est également l'auteure de L'impression 3D, premier livre en français sur le sujet, paru aux Editions Eyrolles en 2013. Entretien. 

 
Vous avez créée le blog « Making Society » (faire la société). À l'avenir, quel impact pensez-vous que le mouvement maker et le «open hardware » pourront avoir sur la société au sens large ? 
 
Le mouvement maker est né de l'idée de faire se rencontrer tous ceux qui aiment fabriquer avec leurs mains (ou avec des robots), créer et comprendre comment les choses fonctionnent pour mieux les modifier.
C'est un mouvement à la fois très léger, poétique, mais aussi ancré face aux problématiques de surproduction et de consommation de masse. Les membres de cette communauté, qui est très ouverte et accueillante, aiment partager leurs savoirs, apprendre et construire ensemble. Ils sont naturellement enclins à choisir de placer leurs projets sous licence libre.
L'open source hardware est l'idée de donner le droit à l'utilisateur de comprendre comment un objet est fabriqué, de quoi il est fait, et de le reproduire. Depuis moins de deux ans, de nombreux "makers" se rendent compte qu'ils ont maintenant tous les outils en main pour faire de leur passion du week-end une véritable activité rémunérée.
Les plateformes de crowdfunding comme KissKissBankBank en en France, pour qui je suis mentor des projets hardware, permettent de financer leurs projets. Associé à cela, des outils de prototypage rapide comme Arduino, Rasberry Pi, les découpe-laser ou les imprimantes 3D et vous obtenez un formidable terreau de créativité.
L'arrivée tonitruante de l'impression 3D dans nos vies est un exemple frappant : de technologie propriétaire réservée au monde industriel, elle est devenue machine utilisable à la maison, accessible à moins de 500 euros. Des chercheurs et contributeurs passionnés, les fameux "makers", du monde entier collaborent pour inventer des modèles les moins chers possibles, de nouveaux matériaux, améliorer les performances...
C'est le cycle vertueux d'innovation qu'a démarré Adrian Bowyer, co-inventeur de la RepRap, en plaçant son modèle d'imprimante 3D auto-réplicante sous licence libre en 2006.
 
 
Vous êtes également l'auteur du premier livre en français sur le thème de l'impression 3D. Comment, au départ, avez-vous découvert cette technologie et pouvez-vous nous expliquer l'avènement du livre? 
 
Début 2011, j'ai exploré la baie de San Francisco pendant trois mois pour partir à la rencontre des hackerspaces et membres de la communauté maker, qui est très active dans la région. Une expérience que j’ai relayé sur MakingSociety. A mon retour, j'ai collaboré avec CKAB, la première startup en France à avoir distribué l’imprimante 3D Makerbot.
La passion de l'impression 3D est née à ce moment-là, de ces différentes rencontres. J'ai rencontré l'équipe Sculpteo, le service en ligne d'impression 3D, et j'ai été chargée d'animer la communauté pendant plus d'un an et demi. 
Les Editions Eyrolles étaient à la recherche d'un auteur pour faire un panorama complet de l'impression 3D, englobant à la fois les imprimantes 3D personnelles mais aussi professionnelles et expliquant les différentes techniques, usages et impacts que l'impression 3D peut avoir sur la société. J'ai accepté avec plaisir.
Jusqu'alors, il était difficile de s'informer sur l'impression 3D sans être anglophone. J'ai aussi réuni de nombreux conseils pratiques grâce aux rencontres faites dans les différents hackerspaces et événements auxquels j'ai pu assister pendant la préparation du livre. Bertier Luyt, fondateur du FabShop, a participé à l'ouvrage en partageant ses connaissances en modélisation 3D.
 
Quelle imprimante avez-vous choisi pour votre usage personnel et pourquoi ?  Qu'avez vous crée avec ?  
 
Je suis une grande fan de Printrbot. Ces imprimantes sont parmi les moins chères du marché, elles sont open source et animées par une communauté très active. J'ai monté ma propre Printrbot Junior pour moins de 300 euros et j'en suis pour l'instant contente, même si cela demande de la patience et pas mal de bidouille pour obtenir un résultat correct.
Je ne suis malheureusement pas designer donc je télécharge surtout des modèles d’objets trouvés sur les sites d'échanges de fichiers 3D comme Thingiverse. Coquetiers, boites, sculptures, objets pour la cuisine... Je me suis procurée récemment Laywoo-d3, du filament bois, avec lequel j'ai quelques expérimentations en tête. 
 
Printerbot et Printerbot Junior (via John Abella sur Flickr)
 
Pour les personnes qui n'ont pas d'expérience en ingénierie ou design, quels outils recommandez-vous pour se lancer dans l'impression 3d? Est-ce vraiment une technologie aussi accessible qu'on le prétend ?
 
Les imprimantes 3D déjà assemblées sont quasi prêtes à l'emploi aujourd'hui, et fonctionnent de façon plutôt fiable. Les problèmes potentiels sont assez faciles à régler en général, avec un peu de patience et les bons conseils de passionnés. Je recommande de passer du temps dans un fablab ou un hackerspace équipé d'imprimantes 3D pour commencer à se familiariser.
Le frein principal n'est pas tant la machine elle-même que le design du fichier en amont. De nombreuses plateformes se sont ouvertes pour partager les fichiers d'objet mais rien de tel que de savoir dessiner son propre objet, exactement comme on le souhaite. Des logiciels gratuits et en ligne comme Tinkercad, 123D ou Sketchfab sont faciles à utiliser.
Un peu comme les logiciels de traitement de texte en leur temps, il faut simplement se plonger dedans et faire ses premiers pas par essais et erreurs.
 
Pourquoi croyez-vous autant au modèle open source hardware? 
 
 L'open source est intéressant dès lors que l'on veut développer rapidement un projet, rassembler et faire contribuer sa communauté d'utilisateurs. Aujourd'hui, l'open source hardware peut être utile à plus d'un titre : assurer la pérennité d'un projet (de nombreux projets de recherche optent pour l'open source afin de continuer le développement du projet à la fin du programme), dans le cas d'une startup, développer un produit plus rapidement. SparkFun ou Adafruit sont deux entreprises qui connaissent un immense succès de part leur nature open source. Les produits sont ouverts à modification et en améliorations constante grâce aux retours en temps réel de la communauté. 
L'open source hardware partage aussi des valeurs d'entraide fondée sur un désir de rendre le monde meilleur. Massimo Banzi, co-fondateur d'Arduino ou Brook Drumm, CEO de Printrbot ont par exemple tous deux affirmé que les bénéfices d'avoir choisi l'open source pour leurs produits sont jusqu'à maintenant bien au-dessus des risques. Le Kinect de Microsoft (qui est open source) est très utilisée dans le monde de l'impression 3D pour la réalisation de scanners 3D fait maison. Open Electronics a par exemple partagé ce rapide tutoriel, qui donne des résultats de qualité. 
 
 
 
Scanner à l'usage de l'impression 3D avec Kinect (via Open Electronics)
 
 
2013 a été particulièrement marqué par des évaluations financières faramineuses de start-ups basées sur des applications sans aucun modèle économique....
Si c'est effectivement une bulle, est-ce que les startups qui survivront sont celles basées sur le hardware ? 
 
On assiste aujourd'hui à une complète renaissance des startups hardware.
Dans "hardware", il y a "hard". C'est un credo bien connu qui résume une réalité palpable. Lancer une entreprise physique reste compliqué, coûteux et risqué.
Même si les investisseurs sont de plus en plus prêts à investir dans ce type de startups, ils sont beaucoup plus attentifs au modèle économique. Réussir une campagne de crowdfunding est un très bon atout pour prouver la validité d'une demande mais ce n'est qu'une étape dans un véritable parcours du combattant, tout à fait différent du parcours d'une startup software.
 
Vous habitez actuellement à San Francisco et vous êtes très impliquée dans la communauté des startups et nouvelles technologies. François Hollande prévoit un voyage avec Fleur Pellerin dans la Silicon Valley en Février. Si vous étiez son guide pour une journée, qu'auriez-vous envie de lui montrer sur place? 
 
La ville de San Francisco est entrain de mener une politique active pour faire d'un quartier jusqu'ici délabré le haut-coeur du mouvement maker. Le projet s'appelle 5M, on y trouve aujourd'hui Techshop, un building de deux étages rempli de machines accessibles à tous, SF Made, qui promeut la fabrication "made in San Francisco", des associations de créatifs et de makers...
Je crois beaucoup dans le pouvoir des écosystèmes locaux. Les innovations se font quand les gens se rencontrent, ont des lieux pour travailler ensemble, ont le champ libre pour expérimenter. On le voit avec l'ouverture d'un lieu comme Simplon en région parisienne à Montreuil où les projets concrets bouillonnent. San Francisco est certes la ville des startups, mais c'est surtout une ville où les habitants communiquent, se rencontrent et se saluent
 
Et vos projets pour 2014 ? 
 
J'ai lancé il y a quelques jours le 3D Printing Society Podcast, le premier podcast sur l'impression 3D, et je prépare la seconde édition de mon livre, à paraitre bientôt. En tant qu'indépendante, je souhaite continuer de collaborer sur de beaux projets, et voyager encore plus si possible!
 
 
Lire son blog, Making Society ici.

Et écouter les episodes de son podcast ici.
Chloe Rhys le 17/01/2014
Chloe Rhys
Chloe Rhys le 17/01/2014
Photographie :

2 Comments


Bernard

Bonjour,

J'ai créé le site & forum http://www.fr-3d.com pour regrouper tous les acteurs francophones dans l'impression 3d (sociétés, clubs/labs, formation,...).
Le but est de regouper à un seul endroit tous les acteurs, pour faciliter les échanges.  Il y a bien sur des rubriques jobs/stages, business models, échanges de fichiers/expériences entre les membres du forum.

Bonne visite

le 29 January 2014
CA

Pour compléter les analyses sur les effets potentiellement profonds de cette technologie, voir aussi :
Y. Rumpala, « L’impression tridimensionnelle comme vecteur de reconfiguration politique », dans la revue Cités, n° 55, 2013.
(une ancienne version est disponible sur le blog de l'auteur : yannickrumpala.wordpress.com/tag/imprimantes-3d/ )

le 10 February 2014

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