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DEBAT - Ca changera quoi de vivre dans une ville intelligente ?

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Votre ville intelligente, vous la voulez comment ? Car il y en a de toutes les sortes… et toutes ne se valent pas. Pour schématiser, il y a celles qui vous rendent intelligent, vous. Et puis il y a celles qui voient « l’intelligence » comme une série de solutions technologiques qui vous dispensent de l'effort de penser. Mais une ville dont les habitants ne pensent plus est-elle souhaitable ? Car alors, qui pense pour eux, et à qui profite l’intelligence de la ville ? En posant ainsi le problème, on peut s’entendre facilement sur la valeur de chaque modèle. Mais de là, comment mettre en place le meilleur des deux avec volontarisme et vigilance – autrement dit, comment politiser la ville intelligente ? Ce sont les questions soulevées par nos experts, interrogés sur les enjeux sociétaux du numérique dans la ville. Voici donc leurs tribunes... et ci-dessous, la synthèse de leurs contributions.
 

La ville intelligente, c’est l’affaire des citadins

C’est bien connu : à l’heure de l’économie-Internet, la production de richesses dans un univers de réseaux décentralise les pouvoirs et aplanit les inégalités. Et plus Internet descend dans la ville (d’abord via nos smartphones et puis, peu à peu, via les mille capteurs et interfaces de l’Internet des objets) plus la ville, et la vie elle-même vont s’organiser selon ces principes ! Ah, vraiment ? Comme nous tous, nos experts ont bien en tête cette vision idéale, qui accompagne la révolution numérique depuis ses débuts. 

Pour Eric Legale, directeur d’Issymedia, « la Ville rend bien ses habitants plus ingénieux en leur donnant accès à des informations plus fiables, personnalisées et en temps réel. C’est cela qui leur permettra de devenir plus créatifs. Les ‘administrés’ du vingtième siècle revendiquent leur place de co-créateurs de la Ville ». 

La vision a de quoi séduire. La preuve, c’est qu’elle semble bien faire figure d’idéal à atteindre pour chacun de nos experts. Pour autant, aucun d’eux n’est dupe : comme l’a montré Evgeny Morozov, ce scénario ne va pas de soi – on aurait tort de penser que les valeurs d’ouverture, de transparence et d’égalité sont intrinsèquement liées aux nouvelles technologies. Au contraire, cet idéal se conquiert, et « la question numérique est une question politique », rappelle Sophie Pène, professeur à l’université Paris Descartes et membre du Conseil national du numérique. Un rappel utile à ceux qui pensent que les technos ont la solution à tous les problèmes de la ville, et qu’il suffirait d'attendre une solution de ville intelligente "clés en mains" sans trop y penser.

S’il est urgent d’y penser au contraire, c’est que la ville numérique est déjà là - c’est ce que rappelle le consultant en innovation urbaine Manu Fernandez :

« Alors que certaines visions des villes intelligentes ont tendance à nous faire attendre, pour l'avenir, les promesses d'une gestion intelligente, [...] discrètement, d’une façon plus silencieuse que ne l’ont prévu les versions spectaculaires, les technologies en réseau ont colonisé notre vie quotidienne en tant que citoyens. »

Le sociologue Jérôme Denis est du même avis : pour lui, il faut « rompre avec une vision de villes intelligentes pré-programmées, entièrement calculables, qui nie la réalité urbaine toujours mouvante et incertaine » pour « penser un projet de numérisation de la ville qui ne suppose pas une politique de table rase et qui accepte en toute modestie d’équiper des pratiques et des métiers de la ville au plus près de leur propre intelligence ». En écrivant cela, le professeur à Telecom Paristech pense notamment aux personnes qui assurent au jour le jour l'entretien des villes : quelle place leur est faite ? « Comment ces "autres usagers" que sont les employés des collectivités sont-ils associés aux projets numériques ? ». 

Car comme le rappelle Manu Fernandez, « la grande majorité des gens vivent et vivront à l’avenir dans des villes déjà construites, aux contextes complètement différents ». Pour lui, les technologies sont bonnes lorsqu’elles permettent de « gagner en autonomie de pensée », et ouvrent des « processus d’engagement par lesquels [elles] peuvent servir d'excuse ou d'activateurs de la créativité sociale et civique ». Pour continuer dans cette voie, nous avons besoin, plus que jamais, d’un mélange de connaissances et d'activisme numérique, explique-t-il. D’où l’importance d’apprendre à coder, ou tout du moins de cultiver un regard critique sur les effets des technologies.
 

 


Les « coûts cachés » de la ville numérique

Car le numérique a un coût pour la collectivité, qu’il nous faut bien connaître et soupeser, « de sorte que nous pourrions les réduire si nous décidons qu'ils sont importants pour nous », prévient Patrick Lin, qui dirige un groupe de recherche sur l'éthique des sciences émergentes à l'Université Polytechnique de l'Etat de Californie. Il cite un exemple : si la dématérialisation des livres nous fait préférer le confort de notre salon à l’ambiance feutrée des bibliothèques, n’est-il pas de notre responsabilité de compenser ce supplément de solitude par de nouvelles façons de mobiliser la communauté – ici celle des lecteurs – par exemple via des applications sociales ? « L'ironie de l'habitat urbain est qu'il peut être incroyablement isolant et solitaire, malgré le nombre d'habitants », explique-t-il. 

Loin de penser que chaque problème a sa solution technique, Patrick Lin préfère se fier aux résultats, qu’il mesure sur l’échelle du « bonheur ». Et c’est une échelle fuyante : lorsqu’on pense que l’efficacité technique nous donne plus de temps de loisirs pour profiter de la vie, on consacre généralement ce gain de temps à de nouvelles corvées, « telles que le traitement des virus informatiques, la pression dans le travail, le fait de vérifier tout le temps nos mails et même pendant les vacances ». Conclusion : l’efficacité et la mesure économique sont imparfaites pour calculer le bonheur… et le chercheur d’en appeller à une « conscience sociale de ce qui compte vraiment dans la vie ».

Un avis que partage Emile Hooge, consultant en innovation et stratégies territoriales à Nova 7 :

« Tous ces services numériques innovants sont conçus pour rendre la ville plus durable, notre vie quotidienne plus facile et notre fonctionnement collectif plus efficace. Mais ne devraient-ils pas faire l’objet d’un débat démocratique, à propos de ce qu’ils mettent en jeu : Qu’a-t-on à gagner ? Qu’a-t-on à perdre !? Sinon, peut-être s’expose-t-on à quelques manifestations de résistance ou à des détournements d’usages de ces dispositifs… Car je crois que ma ville intelligente est une ville capable de se rebeller contre le solutionnisme technologique, malgré toutes ses bonnes intentions apparentes ! ».

Solutionnisme. Le mot est lâché. Il désigne la tentation de nos villes à vouloir apporter des « solutions techniques simples » à des problèmes complexes. En organisant les déplacements et les interactions, les systèmes automatisés réduisent les dilemmes, les frictions, les cas de conscience et autres choix pénibles pour les usagers – et les risques de fraude pour la collectivité. Evgeny Morozov citait par exemple le métro de New York, où des tourniquets barrent l’accès si l’on n’a pas payé… alors qu’à Berlin où l’on peut passer sans encombre, il faut toujours faire le « choix moral » de payer ou non. Dans la première ville, on a réduit les options – et donc la liberté des usagers. Mais on leur épargne un dilemme… dans ce cas de figure, « l’intelligence » de la ville consiste donc à dispenser ses citadins de penser ! 

On peut également citer, avec Patrick Lin, l’exemple des voitures à conduite automatique. Si elles ne nous mettent pas à l’abri des bugs informatiques, elles réduisent les risques humains comme ceux liés à l’alcool au volant par exemple. Est-ce que pour autant, les gens vont penser qu’ils peuvent boire davantage et plus souvent, en pouvant ainsi rentrer en vie à la maison sans problème ? « Les technologies ne s’attaquent pas aux causes profondes » des phénomènes, remarque Patrick Lin. Seulement à leurs effets. 

Il en va de même dans une ville où nous nous laisserions guider et diriger par des algorithmes, comme le remarque Emile Hooge :

« Dans ma ville, on m’offre un service de navigation personnalisé avec une application mobile qui sélectionne les données à afficher sur la carte en fonction de mon profil, de mes goûts, de mes habitudes. C’est vraiment efficace et ça me facilite la vie, mais alors est-ce que je ne ferai plus de découvertes surprises ? A quels plaisirs suis-je prêt à renoncer pour un peu d’efficacité et de confort ? ».
 



A qui profitent les intelligences de la ville ?

On le voit : les mises en garde de nos experts sur les « coûts cachés » du numérique dans la ville agitent le spectre de la cité orwellienne, où nous serions tous « plongés dans la matrice ». Car loin d’être un « cyberespace » concurrent qui détruirait l'espace physique de la ville, comme on l’avait d’abord imaginé, l’Internet « ubiquitaire » et son intelligence « ambiante » transforme et augmente profondément les lieux de la sociabilité humaine : c’est ce que remarque Carlo Ratti, le directeur du MIT Senseable Lab de Boston. Et paradoxalement, plus la technologie devient omniprésente et imprègne notre environnement « construit », moins elle devient visible... « L’intelligence d’une ville consiste à effacer la technologie », confirme Gilles Babinet. 

C’est pour cela que Carlo Ratti préfère parler d’une ville « sensible », qui doit être construite « non par des sociétés mais par des citoyens intelligents » :

« Aujourd'hui, il existe une asymétrie considérable entre ceux qui produisent les données (nous tous) et ceux qui contrôlent les données (les sociétés qui ont des ressources et des outils pour les instrumentaliser) ».

Même remarque du côté d’Emile Hooge, qui rappelle que dans nos villes, l’opérateur de transports publics collecte déjà des données sur nos déplacements (ou les achète à notre opérateur de téléphonie) pour optimiser la gestion de ses lignes en fonction de la fréquentation.

« C’est complètement anonyme et puis c’est pour améliorer le service public, mais qui d’autre aura accès à ces informations ? Quels usages de mes données sont acceptables et lesquels ne le sont pas ? [Et] si je refuse d’être pisté dans tout ce que je fais, suis-je un mauvais citoyen, voire un citoyen suspect ? Dans quelle mesure suis-je libre de choisir entre le conformisme social et le retrait ? » 

Et puis, dans une ville où les données des citadins servent de plus en plus à réguler le vivre-ensemble, qu’arrivera-t-il à ceux qui ne produisent pas de données du tout ? D’ailleurs, les Big data dans la ville ne risquent-elles pas de créer de nouvelles inégalités ? C’est la question que posait récemment Kate Crawford, directrice de recherche chez Microsoft Research, avec quelques exemples.
 


Alors, c’est quoi une ville « vraiment intelligente » ?

S’il faut donc s’assurer que le numérique est utilisé d’une façon qui préserve la démocratie, il ne s’agit pas, en s’affolant, de jeter le bébé avec l’eau du bain. Car cette nouvelle donne pour la ville donne aussi de belles occasions d’approfondir notre intelligence individuelle et collective, et de la meilleure des façons. A ce sujet, nos experts ne manquent pas d’idées.

Pour le sociologue Bruno Marzloff, les systèmes intelligents donnent enfin l’occasion de passer rapidement à une ville durable, pour peu qu’on les oriente correctement :

« Le "smart" renvoie à l'optimisation de l'infrastructure par l'information – faire plus ou mieux avec autant, voire avec moins. (…) Il est largement temps [de] réduire les déplacements subis et donc les congestions, les pollutions, les pénibilités afférentes au bénéfice d'une mobilité choisie, ou réduire la consommation des ressources primaires non renouvelables ».

Pour Gilles Babinet, le Digital Champion de la France auprès de l'Union Européenne, le numérique peut renouveler l’expression démocratique en nous donnant la possibilité de prendre part au débat public à tout instant :

« Le débat du café peut prendre un tournant contestataire : les trottoirs de l’arrondissement ne sont pas propres ? Accéder facilement à la donnée qui me permet de savoir s’ils sont balayés à la même fréquence qu’ailleurs, si le budget consacré est inférieur ou supérieur, puis participer éventuellement au débat à ce sujet, c’est la projection moderne de l’Agora issue de la Grèce Antique. 

Aujourd’hui c’est laborieux : il faut trouver la donnée, il faut trouver le lieu de débat, sans aucunement savoir si l’on sera entendu. C’est pourtant à ça que la technologie doit servir ».

Et pour que la ville intelligente s’accompagne d’un véritable élan démocratique, peut-être faut-il lui offrir des représentants élus ? C’est la proposition d’Antonin Torikian, Lead Project Manager chez Faber Novel. Constatant que les rapports entre les individus et les institutions évoluent, que les pouvoirs publics perdent en légitimité et en représentativité, il considère que le numérique permet de renégocier le contrat entre le citoyen et ses représentants locaux. Et qu’il faudrait « aller au-delà du DSI et installer un ‘Digital Officer’ dans chaque ville ou agglomération française ».

Il serait alors plus facile de poser les vraies questions : les citadins ont-ils le droit à l’opt-out, la possibilité de sortir du système sans être lésés ? Ne seront-ils pas enchantés de coopérer avec les fournisseurs des services urbains pour améliorer la ville, dès lors qu’ils auront le sentiment de contrôler leurs données dans une relation ouverte et transparente avec eux ? Et d’ailleurs, ne devraient-ils pas être rémunérés pour ces données, comme le préconisait Jaron Lanier ?

 

Tommy Pouilly le 11/12/2013
Tommy
Tommy Pouilly le 11/12/2013

1 Comments


newsoftpclab

Déjà c'est quoi une ville intelligente?Si une ville intelligente est une ville ou tous les objets sont connectés, ou est l'avancée?

le 06 March 2014

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