Économie numérique

Les "sans bureau fixe" à la conquête du mieux-vivre en ville

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Si Bruno Marzloff a commencé à penser la ville "intelligente" avant même l'apparition du numérique, les nouveaux outils du "travailleur nomade" (ordinateur portable, smartphone) sont pour lui une chance à saisir : l'occasion de nous libérer du "métro-boulot-dodo" qui nous épuise... et perturbe le fonctionnement de la ville depuis trop longtemps. Explications.


RSLN : Vous publiez aujourd'hui, 24 octobre un ouvrage, "Sans bureau fixe", consacré au futur du travail. On ne vous savait pas sociologue du travail... comment y êtes-vous venu, depuis les villes intelligentes et les nouvelles mobilités ?

Bruno Marzloff : C'est mon éditeur – Fyp, celui du 5ème écran notamment – qui m'a sollicité pour un livre sur la refondation du travail. Au départ je lui avais répondu non, lui disant que je n’étais pas spécialiste. Et puis j’ai rejoint un groupement, celui de David Mangin à l'Atelier International du Grand Paris (AIGP). Là, j'ai réalisé que la feuille de route de Cécile Duflot était fléchée sur le logement, avec des recommandations classiques (bailleurs sociaux, foncier…). Pour y ajouter une approche originale, j’ai proposé le travail. Pourquoi ? Parce que le travail est relié au logement, c’est un élément perturbateur mais aussi un moyen sur lequel agir pour surmonter les problèmes de la ville actuelle.

J'en rédige donc une courte note à l’attention de l'AIGP, et l’envoie aussi à l’éditeur... qui me demande d’en faire 100 000 signes. C'est lui qui a choisi de l’appeler « sans bureau fixe » – un titre un peu marketing dont je m’accomode bien, puisqu’il renvoit à un concept que j’anime depuis longtemps : le travail mobile.


Vous analysez donc les mutations du travail sous l'angle des mobilités et du territoire...

B.M. : Oui, on a là un triangle : il s'agit de réfléchir ensemble plusieurs problématiques. Les déplacements domicile-travail de millions de personnes aux mêmes heures créent des problèmes : embouteillages aux heures de pointe, étalement de la ville (les travailleurs devant aller vivre toujours plus loin du centre pour trouver un peu de verdure), explosion des besoins de déplacement à cause de la séparation des quartiers d'affaires, des zones commerciales et des zones résidentielles... ces nuisances sont exacerbées en Ile-de-France, où on découvre que l’on appartient à une métropole qu’on n’a jamais voulue, mais avec laquelle il faut bien composer.

Par le passé, les périmètres administratifs ont toujours été fixés sur des problématiques de mobilité : la commune, c’est ce qu’on parcourt à pied en une journée. Le département, c'est une journée à cheval. Avec la vitesse des transports d'aujourd'hui, ces découpages son obsolètes ! Et si en se concentrant sur le travail on pouvait améliorer tout ça ? On voit que l’organisation du travail se transforme, ainsi que son statut et sa nature même. Au-delà de sa localisation (le télétravail, les télécentres...), le travail pénètre tout, tous les temps et tous les lieux. A travers mon étude Wite 2.0, j'ai pu constater que les gens déploient quotidiennement des trésors d’ingéniosité pour travailler ailleurs et dans d’autres temps… pour en rendre compte, nous avons formalisé des indicateurs de mobilité. 

On peut donc tirer parti de ces bouleversements pour corriger les problèmes de la ville ?

Bien sûr, et je pose dans mon livre le décor de ces évolutions. Face à l'explosion des mobilités et notamment celles du trajet domicile-travail, on ne peut plus continuer dans cette logique d'empilement d'infrastructures (rail, routes) pour désengorger le réseau. Car à chaque fois qu'on les facilite, les déplacements se multiplient immédiatement en réponse, ce qui nous engage dans une course-poursuite infinie... c'est un cercle vicieux qui coûte cher à la collectivité - qui n'a plus les moyens - et ne résout pas le problème de fond : l’écart domicile-travail continue de grandir et la ville de s'étaler !

L'épée dans le dos, on est contraints d'innover, d'expérimenter de nouvelles solutions. Lorsqu'on agrandit le réseau pour agir sur les quelques minutes par jour où il est saturé, on laisse des taux d'occupation toujours plus faibles dans les interstices. Le numérique, au contraire, c'est la possibilité d'optimiser les flux en répartissant mieux les déplacements tout au long de la journée. Par exemple en informant, via leur smartphone, les usagers des congestions aux heures de pointe, pour qu'ils changent d'itinéraire et évitent de les aggraver.

Mais ces déplacements restent contraints collectivement, en particulier par les heures d'ouverture des bureaux. C'est là que le travail a un rôle à jouer : pourquoi ne pas écraser la pointe de 200% de remplissage à 18 heures 30, dans le Transilien par exemple, en conciliant les horaires des entreprises ? Alors qu'il lui manque 7 milliards d'euros pour modernises ses infrastructures, la directrice générale du Transilien, Bénédicte Tillois a compris ce potentiel du numérique : un fil d'info Twitter sur chaque ligne, des hackathons… c'est une démarche inédite en France. La Région Ile-de-France a aussi lancé deux appels d’offres pour développer des télécentres sur son territoire, et tout grouille d’une littérature sur le coworking, les falabs… ça bruisse et s’agite dans tous les sens ! Tous autant qu’on est, on commence à déroger au sacro-saint métro-boulot-dodo pour s’organiser différemment.


 

Alors, il faudrait désynchroniser et délocaliser une partie du travail pour une partie de la population ?

Exactement. Une petite partie suffirait. La puissance publique, les collectivités territoriales, les entreprises et les travailleurs y ont chacun leur intérêt. Pas seulement en Ile-de-France d'ailleurs : en suivant l'exemple de la municipalité d'Amsterdam, qui a mis ses agents en télétravail pour soutenir le modèle des télécentres, la Région Aquitaine organise en ce moment la délocalisation de 3000 de ses agents… qui ne travaillent plus 100% de leur temps au siège. Et une douzaine d’autres collectivités en France agissent également ou s'intéressent de près à la question.

En tout cas, la démarche doit être globale : au-delà de la désaturation des transports, il y a un enjeu d’équilibre métropolitain. Pour des raisons économiques, foncières ou de qualité de vie (on veut la ville à la campagne), on se porte de plus en plus loin. Le travail et la résidence fabriquent cet écartellement. Les travailleurs lointains vivent dans des villes dortoirs qui se vident la journée, et ont toutes les mêmes mobilités. Pourquoi ne pas en profiter pour organiser la ville différemment, redonner à chaque quartier une mixité, une centralité, une attractivité - bref, une "urbanité", pour de nouveaux équilibres au sein de la métropole ? 
 


Est-ce qu'il faudrait se déplacer moins pour vivre mieux ?

Effectivement la réflexion va plus loin, et on peut tout à fait l'inscrire sur la décroissance des mobilités, la "démobilité". En 2009, face aux préoccupations des opérateurs dont la mission était alors de "vendre du voyageur-kilomètre", nous avions organisé sur ce thème un forum qui n’a pas été très bien reçu. Et maintenant, l'idée a fait son chemin : dans le récent cahier d'Influencia sur les mobilités, Jean-louis Jourdan de la SNCF signe par exemple un article intitulé : « nous sommes demandeurs de démobilités ». Le sociologue Julien Damon a écrit en Juin dernier un cahier pour Fondapol sur la démobilité, intitulé « la démobilité : travailler, vivre autrement ». 

Pour aller dans ce sens, il faut commencer par regarder autrement la mobilité, car il n’y en a pas qu’une ! Et poser la question : est-ce que toutes les mobilités sont bonnes ? Dans un dyptique simpliste mais qui a du sens, on peut observer qu'il y a des mobilités subies, et d'autres qui sont choisies. Est-ce qu’on n'aurait pas intérêt à réduire les premières au profit des secondes ?

Ces idées tracent une voie. Dans la feuille de route de Cécile Duflot, il y a certainement la place pour une délocalisation et une désynchronisation partielle du travail. Aujourd’hui il reste trop cantonné au bureau, alors qu'il peut s'étendre au domicile et à de nouveaux lieux prévus pour lui. A ce sujet, les collectivités sont un peu schyzophrènes : elles montrent la voie mais ne l’assument pas totalement. La Région a lancé un appel d'offre pour des télécentres, mais les agents franciliens ne télétravaillent pas encore !
 


Justement, avez-vous le sentiment que ces idées sont entendues aujourd'hui, par les élus et les aménageurs ?

On arrive à un moment où nous sommes entendus, mais le système n’est pas encore tout à fait réglé pour accepter ces idées. Le chemin se fait, mais il y a encore beaucoup de contradictions à résoudre. En Seine-Saint-Denis par exemple, c'est une caricature : on y est proche de Paris, il y a de l'espace et le foncier y est encore bon marché. Les entreprises y établissent donc leur siège, et aggravent les problèmes de la métropole en accueillant ces travailleurs migrants qui ont peu de chance d’être résidents... 

En tout cas, il ne faut pas sous-estimer l'ampleur du problème. A Sao Paulo, un million de personnes sont descendues dans la rue en juin dernier pour contester l’augmentation des prix du transport. Mais il faut savoir qu'ils y passent 2h45 en moyenne tous les jours... l'étalement de la ville ne rend pas seulement malade, il est aussi un poids budgétaire pour les ménages, les collectivités et les entreprises.

Contre cette "pathologie des transports", une transformation des comportements doit venir. Elle sera largement adossée au numérique et viendra des nombreux travailleurs qui n’en peuvent plus. C’est quelque chose qui se cherche. Il ne s'agit pas de créer un divorce entre le travailleur et son entreprise : les évolutions devront être modérées, pondérées, inscrites dans le dialogue… il faut sans doute commencer par trouver de vraies solutions, et les modèles économiques viendront ensuite : après tout, les tiers-lieux sont des espaces multifonctionnels qui peuvent héberger d’autres éléments du quotidien à distance, du e-commerce, des consignes…
 


Le livre de Bruno Marzloff, "Sans bureau fixe" est disponible en librairie et chez les principaux vendeurs en ligne. Pour préparer ou enrichir votre lecture, n'hésitez pas à visiter le blog Tumblr créé pour l'occasion.

Tommy Pouilly (@5h55) le 16/10/2013
Tommy
Tommy Pouilly (@5h55) le 16/10/2013

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