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Économie numérique

Yves Rome : l'aménagement numérique du territoire doit nous préparer à une révolution sociétale

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Les 12 et 13 septembre dernier, nous avions suivi Yves Rome à Aurillac, où il était porteur d'une demande forte des élus pour que l'Etat arbitre davantage le match entre opérateurs et collectivités pour financer la couverture du territoire en Très haut débit. 

Le sénateur de l'Oise et Président de l'AVICCA s'est également exprimé le 29 novembre aux Assises du numérique sur les enjeux des usages numériques pour l'aménagement du territoire. En marge de ces deux événements, nous lui avons posé quelques questions. 

RSLN : Où en sommes-nous aujourd'hui, sur la fibre optique ? 

Le plan du précédent gouvernement divisait le territoire en deux zones : les zones AMII, qui sont suffisamment rentables pour pouvoir faire appel à des opérateurs privés, et le reste du territoire où les collectivités doivent investir elles-mêmes dans le Très Haut Débit. Pour des raisons idéologiques, l'Etat était absent de la mise en oeuvre du cadre nécessaire à l'objectif. Au vu des difficultés rencontrées, nous souhaitons qu'il revienne dans le jeu, que nous ayons un Etat stratège, qui fixe la ligne pour que le réseau de fibre optique soit interopérable, et connecte l'ensemble du territoire. 

Aujourd'hui, il y a des évolutions significatives, puisque Fleur Pellerin a créé sa « task force » qui doit explorer les voies du Très haut débit. De notre côté, nous poursuivons notre travail à l'AVICCA et au Sénat, où avec mon collègue UMP Pierre Hérisson, nous venons d'hériter d'une mission d'information sur l'application des lois qui permettent aux collectivités territoriales d'agir. Nous profitons de cette mission pour réaffirmer le rôle des collectivités territoriales, afin d'atteindre l'objectif fixé par le Président de la République de couvrir l'ensemble du territoire en Très haut débit sous dix ans.

Les collectivités ont parfois le plus grand mal à faire tenir leurs engagements aux opérateurs. D'autre part, elles manquent de moyens pour faire aboutir les chantiers de fibrage. Concrètement, comment va-t-on agir ? 

Les principaux opérateurs qui ont préempté les zones AMII ont déclaré des intentions. Nous considérons qu'une fois le cadre national posé, ceux-ci doivent, par contrat, préciser les modalités de leur déploiement. Cet accord doit être tripartite : l'Etat, les collectivités territoriales concernées, et les opérateurs. L'objectif est de sécuriser les collectivités, en garantissant que le réseau construit par elles sera exploité par les opérateurs, et qu'en cas de défaillance de l'opérateur, elles puissent se retourner vers un rôle de collectivité territoriale hors zone AMII.

On entre là dans une autre dynamique qui est celle de l'aménagement et de l'attractivité du territoire : on ne peut pas supporter qu'il y ait une segmentation du territoire entre zones éligibles et zones délaissées. Les collectivités ont adopté en nombre des Schémas d'aménagement numérique, et depuis 2004, elles ont montré qu'elles étaient capables de s'organiser pour financer ces investissements. Il faut les y encourager, et pour cela, il faut que l'Etat donne non seulement le guide technique, mais aussi les éléments de péréquation - les territoires étant inégaux par essence. Je pense qu'on peut faire naître ainsi un « enchaînement vertueux » de la mobilisation des énergies qui conviendrait à toutes les parties.

On estime que le français sera urbain à 92% en 2030. Pensez-vous que l'aménagement numérique du territoire ait une vision différente de l'aménagement à proposer ? Et si oui, quelle serait-elle ? 

Je ne partage pas complètement cette vision de la métropolisation de la France : si on arrive à faire vivre 90% de la population sur 10% du territoire, que deviendraient les 90% du territoire restants ? En voyant comment la métropolisation se passe, je ne trouve pas cela très satisfaisant. L'engorgement automobile, l'empilement de l'habitat... Moi, je plaide pour une revitalisation des territoires abandonnés jusqu'alors. Et contrarier la métropolisation, pour un aménagement plus équilibré et harmonieux du territoire, cela impose obligatoirement qu'au coeur de l'Ardèche ou des Cévennes, le signal 500 Mbps du Très haut débit puisse éclairer ces zones désertées.

Mais ne génère-t-on pas des effets pervers à empiler ainsi des infrastructures ? Certains experts alertent par exemple sur l'existence d'une spirale inflationniste de la demande, qui porte les menaces de l'étalement urbain et de l'habitat diffus...

En fait, on a par les usages, qui sont la deuxième face de la même pièce, la possibilité de modifier en profondeur l'attractivité du territoire, la compétitivité, l'emploi... mais aussi la manière de vivre ensemble. Toutes les régions de France, qui ont chacune leur territoire, leurs particularités, doivent accueillir des activités. Et on peut le faire via le numérique, par le télétravail, la télémédecine, l'e-éducation... bref, en développant tous ces usages qui sont devant nous, et qu'on a du mal à déterminer aujourd'hui.

Au Web12, j'ai retenu ce chiffre : dans un horizon de 5 à 10 ans, il y aura 50 milliards d'objets connectés ! On voit bien que nous sommes devant une révolution du fonctionnement général de notre société, et de l'organisation du travail et des déplacements. Donc on se rend compte, très intuitivement, qu'il faut réagir si on ne veut pas prendre du retard - même si c'est déjà le cas en France, malgré les 3,5 milliards d'euros investis par les collectivités locales dans ce domaine.

Que faites-vous pour développer ces usages, par exemple dans votre territoire de l'Oise, et quels projets seriez-vous prêt à soutenir au niveau national pour favoriser des usages vertueux du numérique ?

J'ai commencé à développer des usages concomitamment au développement d'un réseau d'initiative publique. D'abord, c'est le fibrage de tous les collèges de mon département, ainsi que de ses zones d'activités économiques, ce qui m'a permis de fixer, déjà, de l'emploi qui aurait disparu du territoire si la fibre n'avait pas été là pour répondre à leurs besoins. Par exemple, l'organisation syndicale des transporteurs routiers, qui diffuse grâce à la fibre des documents de formation à l'ensemble des chauffeurs à l'échelle nationale et Européenne. A Beauvais, on a aussi un petit Amazon français, qui travaille sur l'e-commerce.  

Il y a d'autres éléments sur lesquels on réfléchit avec les autres opérateurs, c'est sur la domotique et le maintien à domicile des personnes agées. C'est un champ d'économies potentielles et de bien-être pour les habitants. 

Et plus puissamment, je considère que numériser l'ensemble de la société passe par la jeunesse : je vais reprendre la cinquième campagne de distribution d'ordinateurs portables à tous les collégiens de mon département. Pour contribuer à l'appropriation de cet outil par les jeunes générations, on favorise aussi l'e-éducation : on a développé des espaces numériques de travail, et en travaillant avec l'ensemble du système éducatif, on a installé des logiciels éducatifs, dont un logiciel de soutien scolaire qui permet à chaque élève, du CM2 à la seconde, d'avoir des exercices de rattrapage pour se remettre au niveau sur toutes les matières au programme.

Avez-vous déjà des premiers retours d'expérience de ces nouveaux usages ? 

Oui bien sûr, les équipes éducatives s'en emparent de plus en plus, avec bien sûr les freins qui sont ceux du système : vous vous souvenez que dans une période récente, la RGPP était passé par là. Le souci comptable des précédents gouvernements avaient fait disparaître tous les postes de conseiller pédagogique qui doivent accompagner les enseignants en la matière... mais j'ai cru comprendre que Vincent Peillon, l'actuel Ministre de l'Education nationale, allait appuyer très fort sur la variable numérique à l'intérieur du système éducatif. 

Alors, pour vous, l'e-learning serait l'avenir de l'éducation ? 

Oui, trois fois oui ! Si l'université était plus dématérialisée, elle permettrait de toucher de nouveaux publics, en leur proposant des cours de haute qualité à des coûts limités. Vous voyez ici le lien entre numérique et démocratie ! Aux Etats-Unis, de belles initiatives sont menées, dont on pourrait s'inspirer. Il y a des universités qui sont entièrement dédiées au numérique, comme seule variable de transition. C'est intéressant de voir que lorsque vous avez des options qui réunissent un nombre insuffisant d'élèves, la télétransmission pourrait par exemple permettre d'apprendre le chinois à toute la France ! Au lieu d'avoir des amphithéâtres où on empile les étudiants, on pourrait avoir des points de visioconférence dans des lieux de service public, qui pourraient servir à la diffusion de l'enseignement universitaire.

 

En somme, ces usages numériques sont un véritable enjeu d'attractivité des territoires ?

Bien sûr ! Derrière, il y a les enjeux de mobilité, d'encombrement des périphéries de nos agglomérations... venir à Paris le matin, pour les personnes qui résident à vingt ou trente kilomètres, qui ont une piètre offre de transports en commun, le seul choix possible, c'est la voiture... vous voyez ces flots de véhicules où des individus seuls attendent patiemment en brûlant du gazole, pour accomplir des tâches dont la valeur ajoutée reste à prouver... je pense qu'on pourrait faire mieux ! Le numérique n'est pas la seule réponse, mais c'en est une. A un moment, on a bien délocalisé les plateformes d'appel pour la téléphonie, et ça fonctionnait. Demain, au lieu de délocaliser dans des pays du Tiers-Monde, j'aimerais qu'on puisse délocaliser dans les déserts verts de la République française ! 

Avez-vous mis en place des centres de télétravail dans l'Oise ?

On a des projets : on veut créer des centres de télétravail concomitamment d'espaces de covoiturage. Nous avons dans l'Oise une population dont les mouvements pendulaires domicile/travail sont parmi les plus élevés de France ! Donc pour lutter contre cet engorgement des centres urbains - et notamment de l'agglomération parisienne - nous allons créer dans l'Oise des centres de covoiturage identifiés, sécurisés, que nos concitoyens pourront utiliser pour se rendre sur leur lieu de travail. Dans cette vocation, on va expérimenter quelques bureaux permettant l'organisation du télétravail. 

Tommy Pouilly (@5h55) le 26/12/2012
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Tommy Pouilly (@5h55) le 26/12/2012
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