Société

Au Mexique, dénoncer les crimes grâce au crowdsourcing n'arrêtera pas les cartels

0

En l’espace de six ans, depuis que le président mexicain Felipe Calderon a lancé sa « guerre contre le trafic de la drogue », la lutte entre les cartels et les militaires mexicains a coûté la vie à plus de 50 000 personnes. Entre une administration en partie corrompue et les pressions de la part des narcotrafiquants, la population se sent souvent bien seule pour faire face.

Est-ce que les progrès technologiques peuvent donner les moyens aux citoyens de lutter contre ce conflit larvé ? Par exemple, en dénonçant les « planques » des criminels à la police, et en effectuant ces signalements directement sur Internet. Pour Andrés Monroy-Hernandez, chercheur en sciences sociales à Microsoft Research, ces initiatives sont malheureusement de fausses bonnes idées, et peuvent parfois s’avérer contre-productives pour la sécurité de la population. Explications.

Ce billet a été initialement publié le 27 juillet 2012 par Andres Monroy-Hernandez, chercheur à Microsoft Research, sur SocialMediaCollective.org. Ce blog est édité par des chercheurs du labo « Social Media Collective » de Microsoft Research New England.

Nous traduisons régulièrement une sélection de billets issus de ce blog, choisis en fonction de leur capacité à importer, dans le débat français, quelques-uns des questionnements au cœur des recherches actuellement menées outre-Atlantique, où les réseaux sociaux sont l’objet de véritables recherches universitaires.

Il y a eu beaucoup d’enthousiasme à l’idée d’utiliser la technologie pour résoudre les problèmes liés à la guerre de la drogue au Mexique. En tant que personne impliquée dans les nouvelles technologies, je trouve cela exaltant que d’autres geeks essayent de faire quelque chose pour mettre un terme à ce conflit. Cependant, je m’inquiète aussi à la lecture de certaines idées basées sur des hypothèses imparfaites.

Par exemple, le fait que les « gentils » auraient juste besoin d’une façon sûre de dénoncer les « méchants » auprès des flics. Cette supposition transforme la réalité de ce qui se passe au Mexique en un conte pour enfants, dans lequel les lignes de fracture seraient trop simplement et nettement dessinées.

Pour vous le démontrer, je vous propose quelques raisons qui montrent pourquoi construire des outils donnant la possibilité aux citoyens de signaler les crimes au Mexique est non seulement problématique mais aussi dangereux.

1. L’anonymat ne repose que sur le cryptage. Les criminels n’ont pas besoin d’exploiter des techniques de cryptage avancées quand l’information elle-même suffit à trouver d’où vient l’émetteur. De telles idées sont d’ailleurs actuellement débattues par des chercheurs qui tentent de deviner l’identité des prochains collaborateurs de Wikileaks et consorts, une activité qu’ils appellent le Fog Computing.

Pour aller droit au but, les dynamiques sociales à l’œuvre dans cette guerre de la drogue sont telles que chaque individu est vulnérable dès qu’il publiera quelque chose à un niveau local.

A l’ère des big data, il est facile de rassembler les informations, même si leur source est encodée. Et de toute façon, hélas, quand la terreur est votre métier, se tromper de cible ne compte pas vraiment.

2. Les organisations criminelles, l’application de la loi et les citoyens ne sont pas des entités indépendantes. Les hors-la-loi cooptent à tous les niveaux, des personnes à la tête du gouvernement jusqu’aux citoyens lambdas travaillent pour eux – ils sont surnommés les « halcones » [des « faucons » qui sont les yeux et les oreilles des cartels].

3. Arrestation ne rime pas avec condamnation. Selon certaines données, « 78% des crimes ne sont pas répertoriés au Mexique, et moins de 1% entraînent des condamnations. » Ce pays détient un des plus fort taux d’impunité, même dans des cas pourtant très visibles comme les meurtres de journalistes. Une situation liée à une importante corruption.

4. Les criminels ont déjà découvert comment manipuler l’Etat contre les groupes concurrents – il y a même une expression pour cela : « calentar la plaza » - cela consiste à alimenter de façon soudaine et soutenue la violence dans des endroits contrôler par ses adversaires, dans le seul but d’attirer l’attention des militaires, qui, le cas échéant, peuvent répliquer et ainsi affaiblir l’ennemi.

L’échec du crowdsourcing est devenu évident il y a quelques semaines quand de nombreuses irrégularités ont été apparemment recensées lors de l’élection présidentielle. Les citoyens ont activement dénoncé les fraudes électorales et ont apporté de nombreuses preuves sur YouTube, Twitter et Facebook. Que ces incidents aient ou non eu un impact majeur sur le résultat final, les institutions actuelles les ont de toute façon largement ignorés. On peut seulement imaginer ce qu’il en serait dans le cas du signalement d’activités criminelles aussi lucratives que le trafic de drogue.

Le crowdsourcing n’est toutefois pas complètement vain dans le contexte mexicain. De nombreuses personnes dans différentes villes se sont déjà organisées afin d’alerter tout un chacun d’événements violents, et ce en temps réel. Mais ces réseaux de gestion de crises urbaines n’ont pas besoin d’institutions pour fonctionner. Le respect de la loi, si. A moins d’accepter de se livrer à des lynchages et autres actions basées sur la vindicte populaire.

Pour résumer, comme l’a remarqué Damien Cave [correspondant du New York times au Mexique], le Mexique a d’abord besoin d’institutions, et d’un peuple qui réclame le changement de cette culture de l’impunité. Les technologies qui supportent ce genre de changement seraient bien plus efficaces que celles imaginées par et pour des pays démocratiques et industrialisés.

RSLN le 22/08/2012
rsln
RSLN le 22/08/2012

Pingbacks and trackbacks (1)+

Ajouter un commentaire


Loading
biuquote
  • Comment
  • Preview

S'abonner à la newsletter

Votre adresse email sera uniquement utilisée pour vous envoyer la newsletter de RSLN. Microsoft ne l'utilisera pour aucune autre communication, qu'elle soit commerciale ou institutionnelle. Microsoft ne vend ni ne loue ses listes d'abonnées à des tiers.