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Économie numérique

Les données nous rendent-elles plus responsables ?

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Les Américains mangent en moyenne trois hamburgers par semaine. Cela fait 156 hamburgers par personne, chaque année. Combien coûte à l'environnement une telle consommation ? C'est ce que le Center for Investigate Reporting a calculé, avec une cascade de chiffres impressionnants... et des unités de mesure plutôt inattendues.

> Des données pour révéler les coûts cachés

Par exemple, saviez-vous qu'il faut plus de 18 000 litres d'eau pour produire un seul kilo de viande de bœuf ? C'est dix fois la quantité nécessaire pour produire une livre de blé.

Au total, que se passe-t-il si l'on prend en compte la surface nécessaire pour nourrir le bétail (sachant que près d'un tiers de la surface de la terre est utilisé à cette fin, soit une surface huit fois supérieure à celle nécessaire pour nourrir l'humanité), que l'on ajoute la production annuelle de CO² par les vaches américaines (équivalente à ce que rejettent 22 millions de voitures en un an), et tous les autres intrants dans la production du steack que vous trouverez dans votre assiette ?

Et bien, ces quelque cent grammes de viande s'avèrent, à eux tout seuls, responsable du rejet de 3kg de C0² dans l'atmosphère, nous apprend la vidéo ci-dessous.

Et si tous les Américains renonçaient à la viande et au fromage juste un jour par semaine ? Et bien, ce serait comme retirer 7,6 millions de voitures des routes pendant une année entière.

> Des données au service d'une utopie écologiste ?

Ce que l'on découvre, ou redécouvre ici, c'est une autre vertu des données à profusion : non contentes de nous révéler des interactions insoupçonnées lorsque l'on croise des informations que l'on croyait isolées, elles se font pédagogues lorsqu'elles sont utilisées pour nous faire prendre conscience de la valeur de certaines informations, par l'intermédiaire d'équivalents plus qualitatifs. 

Par exemple, combien faudrait-il de planètes Terre pour nourrir tout le monde, si chacun vivait comme les Américains ? Un blogueurTim de Chant, a représenté la réponse à cette question dans une infographie présentée par FAST Co.Exist : ce serait 4,1 planètes comme la nôtre, dont nous aurions besoin. Et comme les Français ? Tout de même 2,5... Cette information n'est-elle pas plus marquante que si vous appreniez simplement le nombre total de tonnes de CO² émises ? Un chiffre qui, bien que colossal, sera vite oublié. 

Ainsi parées de vertus éducatives, les données nous orientent vers l'action, et deviennent un guide pour l'action publique. La capacité de décomposer ainsi tous les coûts cachés, pour l'humanité, de la production de chaque bien ou service est à la base de la création d'un marché des droits à polluer, et un pillier de l'économie du développement durable.

Que se passerait-il en effet si tous les acteurs économiques se mettaient à inclure dans leurs coûts de production ces coûts autrefois cachés, mais aujourd'hui révélés par les modélisations informatiques ? Les biens et services les plus respectueux de l'environnement seraient probablement les moins chers, et le système de prix, en nous incitant ainsi naturellement à des comportements plus responsables, « régulerait » mieux la collectivité. Un doux rêve ? Sachant qu'aujourd'hui, une tonne de CO² libérée dans l'atmosphère coûte environ 20 $ à la collectivité, les comptables du monde entier n'auraient pas tant de mal à effectuer le calcul. 

Ainsi, les données massives recèlent-elles le secret du développement durable ? Certains le pensent. Et d'autres, comme Bruno Marzloff, envisagent déjà ce que serait une ville, voire même une société « vraiment » intelligente : un monde dans lequel la pleine connaissance des conséquences de nos actions nous responsabilise... et nous rend meilleurs ?

 

> Pousser la logique à l'extrême : bientôt un « simulateur planétaire » en temps réel ?

Si les données sont vraiment « bonnes pour la planète », jusqu'où peut aller leur utilisation en ce sens ? Car à présent que le monde entier est réuni dans un « village global », aux économies interdépendantes et aux ressources limitées, il faudrait agir au niveau planétaire pour que cette « régulation » par les données fonctionne. Pour cela, des chercheurs suisses ont peut-être la solution : ils se proposent de mettre au point un système informatique incroyablement ambitieux, capable de modéliser et simuler l'ensemble du fonctionnement de la planète. 

L'idée est que, avec suffisamment de données et de puissance de calcul, un même superordinateur pourrait nous permettre de prévoir aussi bien une tempête tropicale à venir, qu'un effondrement économique, une épidémie émergente ou un conflit armé.

Il y a encore quelques années, ce projet titanesque aurait pu sembler vraiment farfelu : en effet, jusqu'à une période récente en effet, la technologie ne permettait pas d'envisager un tel projet. A présent, nous disposons d'énormes bases de données sur toutes sortes de sujets, ainsi que des capteurs et des laboratoires partout dans le monde, explique NBCnews. Alors, pourquoi ne pas voir les choses en grand ?

L'équipement progressif de la population mondiale en smartphones pourrait également servir le projet : les accéléromètres, thermomètres, caméras et autres capteurs présents dans nos téléphones peignent une image du monde en temps réel, à laquelle les chercheurs pourraient accéder rapidement. Tous ces points d'entrées dans la « matrice » du monde composent ce que les porteurs du projet appellent le « système nerveux planétaire ». Centralisées dans le « simulateur », des interactions impliquant jusqu'à 10 milliards d'agents seraient ainsi modélisées et transformées en modèles prédictifs.

Ce projet, baptisé FuturITC, est en lice pour obtenir un financement européen pouvant aller jusqu'à 100 millions de dollars par an. Pour prouver leur sérieux, les chercheurs se sont entourés de prestigieux partenaires, grandes entreprises et universités.

Alors, les données massives recèlent-elles le secret du développement durable ? Si FutureICT venait à être à la « gestion du monde en temps réel » ce qu'Internet est aujourd'hui à la communication, nous pourrions bientôt être fixés. Toutefois, une question subsiste - et elle est de taille : doit-on confier nos vies à un tel superordinateur ? Autrement dit, ce règne des algorithmes ne nous prépare-t-il pas un monde un peu trop orwellien...?

> Eviter le piège de l'idéologie techniciste. Les prescriptions des données sont-elles indiscutables ?

Mise au service du développement durable, les données pourraient bien nous aider à discipliner nos modes de vie. Pour le meilleur... et pour le pire ?

Nous avons déjà abordé avec Kevin Slavin notamment : les algorithmes, qui brassent des immenses quantités de données selon des règles mathématiques, dessinent une société dans laquelle la notion de bug, d'imprévisible n'a plus sa place. Surtout, comme l'a rappelé Ilad Lotan au Personal Democracy Forum 2012, on a tort de penser que « si c'est basé sur des données, c'est forcément vrai »

Car les données ne sont pas neutres elles sont toujours employées d'une certaine façon, pour appuyer un discours ou une démarche dont les présupposés peuvent varier. Et elles contribuent à créer, souvent, la réalité qu'elles veulent décrire. Y compris celles que nous remettons le moins en question : par exemple, le PIB sert généralement à mesurer la bonne santé de notre économie. Mais à cause de la manière dont est forgé cet indicateur, une marée noire semble stimuler la croissance (car le fait de réparer les dégâts augmente le PIB). De la même manière, une tonne de CO² de moins dans l'atmosphère a beau être un gain pour l'humanité, c'est aussi un peu de PIB en moins... Doit-on s'en inquiéter, et continuer à privilégier cet indicateur pour mesurer notre richesse ? Ou devrait-on utiliser d'autres modes de calcul pour surmonter ce paradoxe ? 

Face à une même « donnée » (le PIB), nous pouvons donc avoir deux réactions radicalement différentes. En pensant qu'elle va de soi, nous ressentons au mieux de l'impuissance (« préserver l'environnement n'augmente pas la richesse »). Le fait de questionner les principes sur lesquels elle repose, en revanche, laisse intactes nos perspectives d'action et de transformation du monde : en l'occurrence, il suffirait de revoir notre manière de mesurer les richesses (avec des indicateurs plus complets, par exemple) pour mieux rendre compte des progrès réels, pour la société, d'une gestion améliorée des ressources... Et pour mesurer cette nouvelle forme de richesse, les données à profusion ne seraient-elles pas également utiles ?

Mises au service du développement durable, les données massives peuvent donc certainement nous aider à préparer un futur meilleur pour les générations à venir. Mais si nous ne voulons pas vivre l'économie sur le mode de la contrainte, soumis en permanence à des règles face auxquelles nous nous sentirions impuissants, nous ne devrions pas nous couper de toute réflexion.

D'ailleurs cela reste vrai, y compris s'il s'agissait d'appliquer systématiquement les principes « mathématiques » du développement durable. Car en économie, comme dans beaucoup d'autres domaines, la tentation est grande de convertir les doutes et les difficultés en principes d'explication simples, qui fourniront des solutions séduisantes pour répondre aux peurs les plus profondes. Pourtant, c'est justement lorsqu'elles sont utilisées au service d'idéologies, que les données peuvent nous couper du réel. 

Vécue sur le mode de l'idéologie, l'économie - tout comme l'Histoire - est très exposée à des utilisations discutables des données. Mais à la différence de cette dernière, la « science économique » a la lourde tâche d'inspirer la plupart de nos politiques. Il y a donc de quoi rester vigilant, car après tout, c'est aussi sur la foi de prétendues « données prédictives » que certains nous prévoient, pour dans vingt ans, l'immortalité... 

> Alors, les données rendent-elles plus responsable ?

La morale de cette histoire ? Par leurs vertus pédagogiques, il semblerait bien que les données à profusion nous donnent le pouvoir d'agir de manière plus responsable... à certaines conditions, toutefois : la démarche de celui qui les déploie, les idées sous-jacentes, doivent toujours être remises en question. Les idéologies, les croyances qui les sous-tendent doivent être mises à jour, et discutées.

Bien entendu, la technologie n'est pas bonne ou mauvaise en soi : elle préfigure un monde en accord avec ce que nous en faisons. Pour ne pas payer le prix d'une confiance béate dans les machines et les algorithmes, c'est donc en remettant l'Homme au centre de la technologie qu'un « monde de données » sera aussi, dans une
« société de la connaissance » réunissant des citoyens avisés, un monde plus démocratique.

Dans cette optique, une pratique émergente du web de données telle que le fact-checking, cette habitude de vérifier les informations issues des médias en croisant plusieurs sources, sont probablement de bon augure. Mais si vivre parmi les données s'apprend, l'éducation au numérique reste un défi pour l'avenir... et un important chantier pour nos politiques.

Tommy Pouilly (@5h55) le 07/08/2012
Tommy
Tommy Pouilly (@5h55) le 07/08/2012

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