Médias

Datavisualisation : peut-on tout dire en images ?

0

Pour redonner du sens l’ère des données, il faut trouver de nouvelles façons de dire le réel. A ce titre, la visualisation des données, ou datavisualisation, s’est imposée comme un puissant outil qui ouvre des champs d’exploration inédits afin de renouveler notre représentation du monde. Formes et couleurs sont ainsi mobilisées pour expliquer de façon simple des chiffres, faits ou événements de plus en plus complexes.

A tel point que David McCandless, le « pape de la datavisualisation », n’hésite pas à dire qu’une bonne image est celle qui « verse directement l’information dans nos yeux », presque sans avoir besoin de l’analyser. En bref, une information liquide, limpide, sans aspérité.

Mais peut-on rendre le monde simple comme une image ? Suffit-il de rendre lisibles les données pour les rendre compréhensibles ? Autrement dit, même si l’esthétisme peut apporter une valeur ajoutée à l’information, il n’est pas pour autant interdit de s’interroger si elle peut, à l’inverse, en dénaturer le sens.

> La folie « dataviz »

A l’origine, la visualisation des données était une discipline presque poussiéreuse, réservée à quelques universitaires qui s’intéressaient au sujet. Il faut maîtriser les statistiques, disposer de temps et de moyens importants pour rassembler, recouper puis représenter les données.

Depuis le début des années 2000, avec l’apparition et le perfectionnement des outils numériques, la donne a changé. David McCandless est une des preuves les plus éclatantes de la démocratisation de cette discipline : autodidacte, il n’était « que » journaliste avant de se lancer dans cette entreprise qui demande aussi des notions en graphisme et en développement.

Puis, avec la publication de Datavision en 2009, traduit en français l’année dernière, il fait l’unanimité parmi les professionnels de l’information :

« Nous avons vendu 30 000 exemplaires dans la foulée du lancement, ce qui est énorme. Les directeurs artistiques des journaux s’en sont emparés, inspirés. Depuis, on voit fleurir des graphiques qui ressemblent beaucoup à son travail », commente Dorothée Cuneo, éditrice du livre chez Robert Laffont.

Aujourd’hui, pas une semaine sans qu’un média ne sorte une nouvelle infographie, comme cette carte de la répartition des pouvoirs par Lemonde.fr. Même les institutions s’y mettent, comme ici la CNIL, ou les entreprises, pour rendre compte d’une étude, d’un résultat.

Les raisons du succès ? Tout simplement l’éloquence des images, qui, lorsque cela est bien fait, se lisent sans peine, « coulent » dirait McCandless, directement sur la rétine des lecteurs.

On touche là à une forme de narration profondément universelle : tout comme l’Eglise peignait le martyr de Jésus dans les églises pour raconter son chemin de croix à ses fidèles illettrés, les « dataviz » nous dispensent d’une lecture, parfois fastidieuse ou absconse, d’un tas de données pour nous en livrer ce qui serait leur substantifique moelle.

> Visuel informatif ou objet d’art ?

Mais rendre beau suffit-il pour dire vrai ? Pour Manuel Lima, autre pointure dans ce domaine, il est important de garder à l’esprit que la dimension esthétique doit être une conséquence, et non une cause de chaque projet de visualisation :

« L’enjeu esthétique n’est pas le but initial des projets de visualisation de données. Son but, c’est de rendre certains phénomènes plus compréhensibles. », explique-t-il en vidéo.

Si cela échoue (effet raté, trop d’audace, agencement obscure des données etc.), alors la visualisation se rapproche plus selon lui « de l’art génératif ». Si l’on tient à une certaine véracité de l’information, mieux vaut donc faire moche et vrai que l’inverse.

Et ce, surtout quand on connaît des exemples de visualisations très séduisantes, au verdict en apparence implacable, mais au sens très mis en scène, pour ne pas dire carrément orienté, comme dans le cas de l’infographie The road to recovery publiée par l’administration Obama (décryptage ici). Le Parti Socialiste et l’UMP s’étant également tous deux livrés à des exercices similaires : le premier pour lyncher un bilan, le second afin de faire briller cinq ans d’actions.

C’est justement parce le pouvoir des images est peut-être plus fort, plus immédiat, que celui d’un texte, qu’il faut redoubler de vigilance devant chaque dataviz. Profiter de l'information facile et accessible qu’elle montre, certes, mais penser aussi à ce qu’elle cache, ou ne montre pas.

Interroger les données, les croiser, voilà un travail qui dépasse la simple représentation. Un internaute pointait à juste titre les quelques carences d’Expoviz, une exposition par ailleurs intéressante sur le sujet, toujours visible en ligne :

« Ce qui crevait les yeux sur pas mal de posters, c'était à quel point la simplicité des images ne reflétait finalement que la simplicité des données brutes. Un chiffre ou une série de chiffres de même nature. Pas de mise en relation des chiffres entre eux, pas de recherche de causalité ou de conséquences à travers la mise en scène d'autres chiffres, pas d'explication, pas d'interprétation, pas d'analyse », soupire Hiblou sur Ecrans.fr.

Un visiteur particulièrement exigeant ? Ou peut-être le signe que cette discipline reste encore jeune, et que son potentiel n’est pas encore pleinement exploité.

> « Un peu de recul, s’il vous plaît »

 

Celui qui parle peut-être le mieux de ces défis, grâce à sa longue expérience de la matière, par son recul aussi, est peut-être Edward Tufte, âgé de 70 ans et professeur à Yale en design de l’information. Dans Envisioning Information, jamais traduit en français, il dit ceci :

 

« Malgré la beauté et l’utilité des meilleurs travaux, le design de l’information n’a généré que peu de critiques ou de mises en garde esthétiques. »

A la jeunesse de la discipline s’ajoute une autre raison pour expliquer ce constat. C'est le fait que la visualisation de données se retrouve in fine à la croisée des chemins entre plusieurs métiers : journaliste, graphiste, développeur, photographe.

A eux de se parler, de comprendre les enjeux de leurs différents métiers pour produire des visualisations qui joignent l’utile à l’agréable, voire de nous dévoiler des réalités jusque-là difficile à se représenter.

Jason Wiels le 05/07/2012
jason
Jason Wiels le 05/07/2012

Pingbacks and trackbacks (2)+

Ajouter un commentaire


Loading
biuquote
  • Comment
  • Preview

S'abonner à la newsletter

Votre adresse email sera uniquement utilisée pour vous envoyer la newsletter de RSLN. Microsoft ne l'utilisera pour aucune autre communication, qu'elle soit commerciale ou institutionnelle. Microsoft ne vend ni ne loue ses listes d'abonnées à des tiers.