Économie numérique

Rémunérer les données pour sauver la démocratie ?

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« Nous assistons à deux phénomènes parallèles. Le premier est un important mouvement de concentration des pouvoirs aux mains de quelques acteurs. Le second est la possibilité croissante que nous avons à nous connecter aux réseaux de manière fluide et ouverte. Ma question est : le second mouvement peut-il contrebalancer la puissance du premier ? »

C’est cette équation plutôt compliquée que Jaron Lanier a essayé de résoudre lors de la neuvième édition du Personal Democracy Forum, le 11 juin dernier, à New-York.

Difficile également de présenter ce « gourou-geek » en quelques mots : pionnier et père de la réalité virtuelle, musicien, artiste, chercheur chez Microsoft Research… il aime brouiller les pistes pour proposer sa vision de « témoin » sur l’émergence du Web et des changements radicaux qu’il a entrainé aussi bien pour le commerce, que pour la pensée, l’art ou la culture.

Cette fois, il s'attaque au nouveau pouvoir politique d'Internet.

> Internet et la concentration des richesses

Pour Jaron Lanier, l’essor d’Internet coïncide avec un accroissement des inégalités. La faute n’est pas imputable au réseau des réseaux lui-même, mais à l’utilisation qui en est faite :

« Le monde d’aujourd’hui est fondé sur l’économie de l’information. Avant Internet, la montée du capitalisme et du marché était en phase avec des systèmes d’informations dans lesquels l’argent se répandait de manière circulaire », explique-t-il.

Le problème, dans notre système actuel qu’il qualifie de « fluide et ouvert » – soit celui permis par l’émergence des réseaux – serait que l’argent, lui-même devenu de « plus en plus liquide », entraîne des « phénomènes de tourbillons ascendants et descendants. »

En haut du vortex, des situations monopolistiques et des milliardaires. En bas, la majorité manque de protection : « si vous ne voulez pas de ce job, il y a toujours quelqu’un d’autres pour le faire à votre place », entend-elle tous les jours.

Pourquoi ? Car l’appropriation par les plus aisés des systèmes informatiques, dès qu’ils furent « abordables » – pendant les années 80 –, aurait joué le rôle d’un formidable accélérateur dans la course à l’information, créant des distorsions de plus en plus grandes entre les « haves » – ceux qui ont – et « haves nots » – ceux qui n'ont rien.

En résulte l'existence aujourd'hui de situations monopolistiques, le fameux « 1% » dénoncé par le mouvement Occupy Wall Street. Et en face, la classe moyenne (« ceux qui travaillent et ont un crédit immobilier ») s’enfoncerait petit à petit, avec des moyens de protections traditionnels de moins en moins efficaces (syndicats, lois, diplômes etc.).

Or pour lui, il y a urgence à ne pas laisser la classe moyenne s’appauvrir, elle qui serait selon lui l’épine dorsale de la démocratie :

« La démocratie et de grandes concentrations de pouvoir entre les mains de peu d’acteurs sont deux phénomènes qui s’excluent mutuellement », analyse Jaron Lanier.

> Sauver les classes moyennes grâce aux données

Comment redonner alors à cette classe moyenne la part de richesse qui lui filerait entre les doigts ?

Pour lui éviter « la noyade », Lanier juge que nos données, celles-là même qui nourrissent les algorithmes et qui créent une valeur actuellement en très forte croissance, devraient nous rapporter légitimement un petit pécule :

« Que vous soyez doué en jardinage, pour organiser des rencontres, faire des cocktails ou quoi que ce soit, des algorithmes s’intéressent à vous », lâche-t-il.

Certains vont crier et parler d’une taxe contraire à l’esprit de libre circulation de l’information sur Internet, prévient Jaron Lanier. En l’état, il s’agirait en effet d’acter une paternité payante, par défaut, des données que chacun d’entre nous émet sur Internet.

Pourtant, il imagine son système comme « très progressif et égalitaire ». Pour le mettre en place, il invoque sur scène un autre pionnier du web, Ted Nelson, à l’origine du concept de lien hypertexte. Ce dernier avait déjà imaginé une norme réciproque grâce à laquelle chaque clic, chaque partage d’une information remonterait en même temps à sa source.

Un bon moyen de retrouver puis de rémunérer, « d’un centime ou quelque chose comme ça », la personne à l’origine de l’information. A terme, chacun se constituerait alors une sorte de « flux de royalties », à même de répartir à nouveau les richesses.

On imagine déjà bien les difficultés, voire les protestations, que la mise en place d’un tel système pourrait susciter : les entreprises sont-elles prêtes à racheter les données ? Les utilisateurs à être, finalement, rémunérés mais tracés de leur plein gré ? Les sommes gagnées seraient-elle suffisantes ou, au contraire, dérisoires ?

Mais au-delà de la faisabilité ou non d’une telle idée, Jaron Lanier cherche surtout à faire réfléchir, à faire réagir pour sortir des grandes théories classiques. C’était déjà l’idée principale derrière son livre You are not a gadget, un manifeste dans lequel il reconnaissait lui-même « grossir les traits » pour proposer une vision alternative du monde à l’heure du numérique.

On suivra donc avec attention la sortie de son prochain brulot qui devrait très largement revenir sur cette idée :

« Un monde de citoyens privés de richesses mais libre de dire ce qu’ils veulent, à qui ils le souhaitent, avec en face des pouvoirs concentrés entre les mêmes mains, peut vous sembler démocratique […]. Mais il ne l’est pas du tout. »

> Revivre l'intervention de Jaron Lanier au PDF' 12 (en anglais)

Jason Wiels le 03/07/2012
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Jason Wiels le 03/07/2012

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