Société

Le désencombrement numérique contre l'infobésité ?

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Comment faire en sorte que les technologies libèrent du temps et de la disponibilité d'esprit, plutôt que d'augmenter le sentiment d'urgence ? C'est la question que se posent de nombreux salariés, à l'heure où la gestion « à flux tendus » des emails pose un vrai problème de productivité dans les entreprises.

> L'email : une source de stress au travail ? 

L'email offre une parfaite expérience de ce que Hartmut Rosa appelle une « technologie de l'accélération » : conçu à l'origine pour communiquer plus vite, il a cristallisé l'espoir de libérer du temps pour faire autre chose. En inventant l'email, le temps passé en moins à écrire une lettre et à attendre sa réponse dans les délais postaux aurait pu être autant de gagné pour libérer l'esprit, et éventuellement se concentrer sur ce qui nous importe davantage.

Mais en réalité, la généralisation de l'usage de l'email lance une véritable spirale de l'accélération. Car communiquer plus vite revient à communiquer davantage : les messages exigeant des délais de réponse de plus en plus courts s'accumulent rapidement. Les stratégies que chacun est tenté de mettre au point pour se montrer réactif renforcent le problème : plus vous êtes efficace dans le traitement de vos emails, et plus vite votre boite de réception se remplira en retour. 

La généralisation des smartphones n'arrange pas les choses : « le courrier électronique s'est maintenant infiltré dans notre temps de loisirs, en famille et même dans notre temps de sommeil », note ainsi John Naughton dans Le Guardian. Au final, ces sollicitations (qui interrompent le salarié du tertiaire toutes les trois minutes en moyenne, selon une étude de l'institut de recherche américain Basex), nuisent à la productivité et à l'équilibre des meilleurs travailleurs.

Cet effet de saturation n'est pas sans rappeler le stress de l'hyperinformation dans laquelle baignent certains individus hyper-connectés. Baptisée infobésité, ce mal moderne (pas si nouveau en réalité) peut causer des états d'angoisses, de blocage des capacités cognitives. L'action efficace n'est possible en effet qu'à condition d'oser se lancer en connaissance imparfaite des informations utiles. Or, en laissant penser qu'on a, à portée de main, toutes les informations - et qu'on pourrait les exploiter indéfiniment avant d'agir, l'hyperinformation peut nous détourner de l'action et favoriser la procrastination

Une fatalité ? Pas du tout, et en soi, les technologies n'en sont d'ailleurs pas la cause : tout comme l'excès de nourriture engendre l'obésité, ce serait plutôt l'usage qu'on fait de l'information qui peut être orienté pour réduire l'infobésité. 
Pour comprendre, faire connaître et résoudre le problème de la « pollution informationnelle », une association a été fondée : l'« Information Overload Research Group », qui réunit des universités et quelques-uns des principaux acteurs du numérique. L'enjeu est de tirer le meileur des technologies en encourageant les usages vertueux : par exemple, des comportements qui capitalisent au contraire sur le formidable pouvoir qu'a le web de nous aider à « trouver ce que l’on ne cherche pas en cherchant ce que l’on ne trouve pas » (la définition de la sérendipité, selon Philippe Quéau).

 

> L'aménagement de «paliers de décompression numérique », une bonne solution ?

Pour remédier au stress des emails et vaincre l'infobésité, la clé pourrait être dans les usages. Parmi les bonnes pratiques que retiennent les chercheurs, on trouve notamment des expériences réussies de « désencombrement numérique » : à l'image des « vacances déconnectées » que s'offrent certains, il s'agit d'aménager, dans le temps de travail des salariés, des « temps libres prévisibles » pendant lesquels chaque membre d'une équipe débranche ses appareils numériques. 

Cette expérience que le professeur John Naughton - dont nous avons déjà relayé le manifeste pour le code à l'école - relate dans le Guardian a été réalisée par une universitaire de Harvard, Leslie Perlow, sur des cadres du Boston Consulting Group (BCG). Le résultat a surpris tout le monde : les consultants ont indiqué qu'ils se sentaient plus motivés, prenaient davantage de plaisir à travailler et étaient plus satisfaits de leur équilibre vie professionnelle / vie personnelle. Ils se sont aussi sentis plus efficaces et collaboratifs dans leurs équipes de travail. 

De cette expérience qui a été généralisée dans toutes les agences BCG de la côte est des Etats-Unis, Leslie Perlow a tiré un livre : « dormir avec votre smartphone », paru aux éditions Harvard Business Review Press. Le volume rejoint une bibliothèque en cours de construction sur les « usages vertueux du numérique », qu'alimentent de nombreux adeptes de la déconnexion.

Pour ces auteurs qui, comme Sherry Turkle, militent pour des « zones franches » et des « temps spéciaux » dans notre quotidien, la rupture temporaire avec les outils numériques n'est pas un renoncement à leurs bienfaits, mais au contraire, un moyen de les accorder avec nos rythmes biologiques. L'enjeu ? « Mettre la technologie au service de l'individu... pour ne pas que ce soit l'inverse qui arrive ».

Tommy Pouilly (@5h55) le 29/05/2012
Tommy
Tommy Pouilly (@5h55) le 29/05/2012

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