Société

La BD numérique, de l'art de se transformer

0

« Les choses ont complètement changé. Je me sens désorienté, bousculé dans ce monde, mais dans le bon sens du terme » constatait Art Spiegelman, célèbre auteur de Maus, en janvier dernier à Angoulême. Comme la photographie ou la musique, la bande dessinée effectue elle aussi, à sa façon, sa mutation numérique.

C’est pour tenter de penser ce moment important de l’histoire du neuvième art qu’EspritBD, une plateforme de diffusion de BD numériques, a organisé une conférence le 12 avril 2012 dans les locaux de l’ISEG, autour du thème « BD : créer pour les médias numériques », avec deux autres écoles partenaires, e-artsup et Sup'Internet.

Autour de la table, six invités : cinq auteurs, Thomas Cadène, Malec, Thomas Mathieu, Pierre-Yves Gabrion, Anthony Rageul (voir un panorama de leurs œuvres) et un doctorant sur le sujet, Julien Falgas.

> Flou artistique sur la définition de la BD

La première partie du débat s’est largement concentrée autour de la (re)définition de ce qu’est la bande dessinée, traditionnelle et numérique. En effet, pas facile de caractériser cet objet qui finalement navigue entre le livre, par le texte, et le jeu vidéo, par l’animation.

« Les gens sont parfois déboussolés si on ne dessine pas à la Tintin. Mais il faut que la BD ‘sorte de la case’ ! Il existe beaucoup de débats pour savoir ce qu’est la BD. Si l’on se réfère à Scott McCloud, c’est deux cases l’une à côté de l’autre », explique Thomas Mathieu.

Pierre-Yves Gabrion met en avant un autre critère important : « que le lecteur ait la maîtrise du temps de lecture ». Un aspect que l’on ne retrouve pas, par exemple, au cinéma ou dans les dessins animés.

Ainsi, pour sauvegarder cet héritage des exemplaires papiers, la plupart des BD numériques offrent aux lecteurs un bouton (ou équivalent) pour naviguer d’une case à l’autre.

Julien Falgas, qui a consacré une thèse à la BD numérique, va encore plus loin :

« C’est vrai que dès qu’il y a ajout de son, d’animations, est-ce encore de la BD ? Je dis, quelque soit l’avis du puriste, que s’appelle BD numérique tout récit apparenté par ses auteurs ou ses lecteurs à de la bande dessinée, même si ça peut ressembler à première vue à du jeu vidéo. Dans un cadre où émergent de nouvelles formes narratives, sur un même écran (cinéma, jeux, micro-blogging etc.), faisons confiance aux gens qui en font, qui en lisent. »

Et Malec de tenter une synthèse légèrement expéditive, mais qui a le mérite de faire avancer le débat : « au-delà du média, c’est le contenu qui est primordial. Si vous racontez de la merde, ça n’intéressera personne ».

> « La grande revanche des créatifs »

On le sait : transposer numériquement les médias traditionnels sans utiliser les spécificités de la technologie est souvent d’un intérêt limité. Alors, pourquoi le lecteur devrait trouver un plaisir nouveau à lire des bulles sur un écran ?

« Dans l’esprit de beaucoup, BD numérique = bande dessinée numérisée, or non, ça ne peut pas, ça ne doit pas être que ça », pense Pierre-Yves Gabrion.

Selon lui, le passage au dématérialisé constitue une véritable chance pour son art :

« Pour nous, auteurs, c’est un champ de création où il y a tout à explorer, tout à essayer. C’est un moment rare, quand la technique est en avance, et les techniciens en recherche de sens : c’est la grande revanche des créatifs. »

Prise de tête, la bande dessinée à « découper soi-même » de Tony, alias Anthony Rageul

La BD numérique se doit donc d’apporter une valeur ajoutée pour justifier son existence en dehors du papier. Les auteurs présents ont ainsi reconnu que le fait de pouvoir animer certaines images constituait « un plus indéniable ». A condition cependant que ce ne soit pas « trop envahissant », car en abuser reviendrait à créer « une attente chez le lecteur, alors qu’il faut au contraire le surprendre ».

Julien Falgas trouve par exemple que le turbo media apporte la bonne dose d’animation, pour un rendu « très convaincant ». Cette technologie, inventée par le Balak, par ailleurs dessinateur et consultant artistique chez Marvel, cumule les avantages : très flexible, peu gourmande en ressources et parfaitement adaptée à la lecture sur smartphone, elle permet de retrouver la « trace de la case » tout en offrant des possibilités nouvelles.

Vous pouvez voir ce que ça donne par ici avec Monsieur To, ou par avec Malec.

L’introduction de sons, voire de musiques, est en revanche plus sujette à caution : « le son ? Peu l’ose, chacun peut l’imaginer dans sa tête », explique Pierre-Yves Gabrion.

> Communauté connectée

Enfin, dématérialiser la BD, c’est aussi la connecter à Internet. L’œuvre peut alors rassembler potentiellement une communauté de fans autour d’elle. Des fans prêts à commenter, « liker » ou… critiquer.

Thomas Cadène, papa de la série à succès Les autres gens, pense qu’il est important de se protéger des avis de ses fans, et essayer de ne pas céder à leurs demandes de réécriture :

« Je ressens directement les débats à la suite de la publication d’un épisode. Mais le public est aussi le premier danger : en tant que lecteur, j’ai envie d’être manipulé par l’auteur ! L’intention narrative, le récit, il faut que ça emporte, surprenne, déçoive, rende heureux, malheureux, pour une fin qui n’est pas forcément celle attendue », justifie-t-il.

« Je me suis refusé à changer la trame dans Les autres gens, sauf pour un seul élément : Mathilde, l’héroïne, parce que tout le monde la déteste. J’ai essayé de la réhabiliter discrètement, mais ça n’a pas marché longtemps ! En résumé, l’auteur est toujours confronté face à ses propres choix devant son lectorat ».

Pierre-Yves Gabrion, lui, trouve que c’est « le retour du courrier des lecteurs », mais avec une intensité beaucoup plus forte. Ce lien avec le public, « c’est stimulant, on sent qu’on travaille pour quelqu’un. En plus je travaille pour un public jeune. Moi, ça m’émeut. » 

> Un modèle économique à inventer

Les organisateurs de la conférence ont volontairement fait l’impasse sur la question de l’argent pour se concentrer sur les enjeux artistiques et transformatifs de la BD numérique. Il n’en reste pas moins que de nouveaux modèles économiques sont en train de se dessiner, et que rien n’est encore figé.

Car si le numérique a permis à de nombreuses jeunes pousses de se faire remarquer plus facilement, monétiser son art reste parfois, à l’image de ce qui se passe dans l’industrie musicale, un vrai défi. L’exemple de ce qu’a réussi à faire Thomas Cadène, en embauchant des dessinateurs différents pour chacun des épisodes de sa série, est à ce titre très intéressant, mais reste l’exception.

La BD numérique n’a donc pas fini de se transformer, ni de nous surprendre.

Jason Wiels le 11/05/2012
jason
Jason Wiels le 11/05/2012

Ajouter un commentaire


Loading
biuquote
  • Comment
  • Preview

S'abonner à la newsletter

Votre adresse email sera uniquement utilisée pour vous envoyer la newsletter de RSLN. Microsoft ne l'utilisera pour aucune autre communication, qu'elle soit commerciale ou institutionnelle. Microsoft ne vend ni ne loue ses listes d'abonnées à des tiers.