Politique

BercyCamp : l'administration à l'heure des réseaux sociaux

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A l’heure du web 2.0, les citoyens attendent de leurs administrations plus d’ouverture, de dialogue et de transparence. Eh bien celles-ci ne font pas la sourde oreille, à en juger par l’initiative des communicants des ministères de Bercy, qui organisaient ce mardi 27 avril à la Cantine le premier barcamp de l’administration publique : le BercyCamp

Pour ces professionnels de la communication publique, les réseaux sociaux représentent une  préoccupation concrète qui interroge la nature même de leur activité. Car étant soumise à l'intérêt général, cette communication-là répond à des règles et à des objectifs spécifiques. Quelles doivent être les modalités de la présence des administrations sur les réseaux ? Quelles sont les limites à (se) fixer ? 
 

> Un événement original : le BercyCamp, ou la non-conférence de Bercy

L’initiative mérite d’être saluée : c’est la première fois qu’une administration centrale accepte de se laisser déconstruire par des profanes, citoyens experts ou amateurs intéressés, dans un événement aussi ouvert qu’un BarCamp. Aux commandes se trouve le Club Com de Bercy, épaulé par le réseau des JCP, les Jeunes Communicateurs Publics. La Direction Générale de la Modernisation de l’Etat (DGME) suit également l’événement de très près. 

Pour les représentants du ministère présents, c’est un moyen de « sortir des circuits fermés », en allant chercher les idées innovantes là où elles se trouvent. Nombreux à s’être déplacés, les communicants de diverses administrations publiques (les ministères de la Défense, du Travail, de l’Education nationale, et des Affaires étrangères,  un centre hospitalier,  l’Insee, la CNIL, la Banque de France, etc.) déclarent être venus pour rechercher des solutions, et échanger des bonnes pratiques. Ils trouvent en face d’eux des consultants et des communicants du privé, ainsi que quelques curieux.  

L’ambiance conviviale du BarCamp est propice à des conversations très libres entre des professionnels d’univers variés. En accord avec la méthodologie de la non-conférence (« pas de spectateurs, tous participants »), tout le monde participe au choix des thématiques et des sujets à aborder. Les sujets n’étant pas bornés au préalable, dans chaque atelier des voix s’élevaient pour canaliser l’enthousiasme des « campeurs » : pour contribuer à définir ce que sera demain la « com’ publique », il s’agit d’avoir bien conscience de ce qu’elle ne peut pas être.



 
Moment clé d'un BarCamp à la Cantine : le choix des sujets. 
Photo : Luc Legay sur Flickr (licence CC)
 

> Un (re)cadrage nécessaire : qu’est-ce que la communication publique ? Qu’est-ce qu’elle
n’est pas ?

Tout d’abord l’intitulé du Barcamp (« Communication publique : de l’information à l’e-influence ») peut surprendre : les communicateurs publics doivent-ils vraiment avoir une stratégie d’e-influence, tout comme des sociétés privées ?

Cela n’est pas certain, à en croire les participants de l’atelier intitulé « participatif, interaction : comment fait-on ? ». Les experts présents rappellent que la relation entre une administration et ses administrés ne repose pas sur des affinités particulières ou des intérêts communs. Les usagers ont avec celle-ci une « relation de guichet » : ils veulent souvent être renseignés sur des démarches administratives par exemple. Et lorsqu’ils s’adressent aux institutions par l’intermédiaire des réseaux sociaux, comme s’il s’agissait de véritables guichets virtuels, cela peut s’avérer un peu difficile à gérer pour l’administration.

Ainsi, même si l’e-influence peut avoir du sens pour les administrations dans certains cas (elles sont par exemple les seules à pouvoir légalement influencer les gens dans des domaines comme la santé publique), elles ne doivent pas chercher à créer le débat à tout prix. Les administrations ne sont pas tenues de « dialoguer » avec leurs administrés : elles ont par contre au minimum un devoir d’écoute pour contrebalancer leur pouvoir de décision. 

C’est en cela que les réseaux sociaux s’avèrent utiles : ils peuvent être l’outil d’une politique d’écoute active des usagers – à condition d’être bien utilisés. L’administration ne doit pas être trop présente sur ses espaces de débat en ligne, ni chercher à répondre à tout : elle gagne à favoriser les relations d’entraide entre usagers, en laissant le dialogue se nouer et en intervenant à la marge. Elle doit garder en tête que si elle contraint trop le débat, celui-ci se fera ailleurs (sur des forums par exemple).
 

 
Un atelier BarCamp à la Cantine. Photo : lucbyhet sur Flickr (licence CC). 

> Co-construire l’action publique grâce aux réseaux sociaux ? 

Dans ces conditions, une administration peut-elle proposer de « co-construire » l’action publique avec les citoyens ? La question n’est pas évidente. Les initiatives de participation en ligne rencontrent souvent les mêmes problèmes que les dispositifs de démocratie participative plus classiques, comme les conseils de quartier. Claude Virlogeux, de la Fonderie, l’agence numérique d’Ile de France, rappelle que la représentativité des participants n’est pas garantie : « Pour 100 personnes présentes sur nos réseaux, on doit avoir 5% de militants qui s’intéressent à tout, 10% de ‘compagnons de route’ évoluant dans notre sphère et intervenant ponctuellement, et 85% de consommateurs, qui reçoivent des informations mais ne participent jamais. Les 5% restants sont des isolés, qui cherchent à s’inclure via Internet dans des réseaux qu’ils ne peuvent atteindre physiquement ».

Certaines administrations ont tout de même fait le pari d’une véritable stratégie de co-construction de politiques en ligne. On retiendra l’exemple d’ensemble-simplifions.fr : créé dans le cadre de la modernisation de l’Etat, ce service invite les citoyens à communiquer leurs idées pour simplifier les procédures administratives. Les meilleures propositions sont testées par un panel de 5000 personnes représentatives de la population française. Les « panelistes » disposent d’un espace d’échanges réservé sur le site de l’administration, et sont réunis régulièrement par la DGME.

« Doit-on rétribuer les usagers qui donnent de leur temps pour participer à la construction de l’action publique ? », demande quelqu’un. La DGME a réfléchi à la question : les usagers qui participent ont avant tout le sentiment de faire un acte citoyen. Elle travaille donc à un moyen de les rétribuer en restant dans cet esprit, grâce à un système de points convertibles en dons à des associations caritatives.

 
Un principe du BarCamp : la table ronde, où chacun peut s'exprimer.
Photo : musigny sur Flickr (licence CC)
 

> Le fonctionnaire peut-il se faire l’ambassadeur de son administration ?

La présence des administrations sur les réseaux sociaux pose également des questions pratiques en interne. Par exemple, qui tweete au nom de l’organisation ? Autrement dit, qui a légitimité pour porter les messages d’une institution ? La chose ne va pas de soi, et dans leur empressement à être présents sur les réseaux, certaines organisations publiques ont « appris sur le tas ». Une responsable de la communication de Bercy raconte : « le premier message que nous avons reçu après avoir ouvert notre page Twitter ‘Ministères de Bercy’ nous demandait : Qui êtes-vous ?. Nous avons alors précisé de quel service  émanaient les tweets ». Comme pour les entreprises, la communication des administrations sur les réseaux sociaux doit être encadrée.  Les responsables doivent être clairement identifiés, et leur action encadrée par une charte éditoriale doublée d’un processus de validation auprès de la hiérarchie et des services concernés. La chose est à prendre très au sérieux, car les administrations sont de plus en plus souvent interpellées directement sur Facebook ou Twitter.

Mais aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, un grand nombre d’agents sont des communicants, et certains peuvent avoir plus de force de frappe que l’administration. Pour nombre d’entre eux, il s’agit de faire sans cesse la part des choses afin de bien dissocier leur compte personnel et leurs intérêts professionnels. Soumis au devoir de réserve, certains agents résolvent le problème en twittant anonymement. Mais l’administration peut-elle bénéficier des qualités de ces grands communicants pour porter fièrement son image sur les réseaux sociaux ? 

Etre ambassadeur à titre personnel de son employeur, c’est une idée nouvelle pour les agents de la fonction publique. La DGME a commencé à réfléchir à une charte encadrant ces pratiques, mais ses représentants avouent « se lancer dans l’inconnu » : « Il n’est pas certain qu’être nos ambassadeurs intéresse nos employés. Ce qui pose problème pour notre communication sur les réseaux sociaux : on a beaucoup d’interactions avec l’extérieur, mais on a trop peu de répondant en interne pour donner du corps à ces échanges ». 

L’« ambassadorat » est donc une question de culture et d’organisation des équipes de travail. Comment responsabiliser les agents vis-à-vis de leur communication personnelle, tout en offrant un cadre stimulant à ceux d’entre eux qui veulent porter fièrement la « marque » de leur employeur public ? Les participants du BarCamp sont unanimes : il faut que cette tâche d’ambassadeur soit connue, reconnue, encadrée… et rétribuée à hauteur de l’engagement des agents qui se portent volontaires. 

A Bercy, un autre BarCamp, interne celui-là, est envisagé. L’occasion de mesurer l’engouement des agents pour ces nouvelles pratiques… et de construire collectivement les règles de la communication publique de demain. 

Tommy Pouilly (@5h55) le 02/04/2012
Tommy
Tommy Pouilly (@5h55) le 02/04/2012
Photographie :

1 Comments


@giniouxe

Article intéressant Je ne sais pas si elle est issue des débats ou propre à votre article car je n'ai malheureusement pas pu y aller, mais il y a une confusion entre participation et consultation dans votre passage consacré à la co-constructions des politiques par les usagers. Par exemple, les conseils de quartier ne sont pas (ou très rarement) des dispositifs participatifs. Ce sont des dispositifs consultatifs, ils relèvent de la démocratie de proximité et non de la démocratie participative.
La différence essentielle, c'est le partage de la décision politique : dans les consultations en ligne comme dans les conseils de quartier, les participants n'ont pas de véritable pouvoir de décision (contrairement aux dispositifs participatifs de Porto Allegre, aux budgets participatifs des lycées de Poitou-Charentes...).
La définition en sciences politique de la démocratie participative est d'ailleurs qu'il s'agit de l'introduction de procédures de démocratie directe au sein de structures politiques relevant de la démocratie participative.
Ce n'est d'ailleurs pas par hasard je pense que la question de la rétribution de la participation est apparue dans les débats : quand il s'agit de "simple" consultation, la rétribution ne peut se trouver dans la satisfaction d'avoir influé le processus de décision politique.  D'où les problèmes de recrutement des participants, dont découlent en partie les problèmes de représentativité d'ailleurs.

le 25 April 2012

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