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Éducation

RSLN - Social Media Collective : Partager ses mots de passe, une idée banalisée par les parents ?

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Les adolescents américains partagent de plus en plus leurs mots de passe avec leurs proches : c’est ce que révèle Matt Richtel, journaliste au New York Times, dans un article du 17 janvier dernier. Dans un billet intitulé « Comment les parents ont rendu banal l’échange de mot de passe des adolescents », danah boyd, chercheuse en sciences sociales à Microsoft Research New England, et spécialiste des réseaux sociaux, décrypte le phénomène.

Ce billet a été initialement publié le 9 février 2012 par danah boyd sur SocialMediaCollective.org, blog édité par des chercheurs du labo « Social Media Collective » de Microsoft Research New England.

Nous traduisons régulièrement une sélection de billets issus de ce blog, choisis en fonction de leur capacité à importer, dans le débat français, quelques-uns des questionnements au cœur des recherches actuellement menées outre-Atlantique, où les réseaux sociaux sont l’objet de véritables recherches universitaires.

En 2005, j’ai commencé à interroger les adolescents sur leurs habitudes concernant leurs mots de passe. Ma première série de questions se concentrait sur leur pratique qui consiste à donner leurs mots de passe à leurs parents, mais je me suis rapidement passionnée pour les adolescents qui partageaient leurs mots de passe avec leurs amis et petit(e)s ami(e)s. J'étais donc enthousiaste lorsque l’institut de recherche Pew Internet & American Life Project a décidé de mener une étude sur ce phénomène. Pew a montré qu’un tiers des 12-17 ans partage ses mots de passe avec leurs amis ou leur petit(e) ami(e) et le chiffre monte à près d’un sur deux pour les 14-17 ans. J’adore quand les données vont dans le même sens.

Matt Richtel a publié dans le New York Times un article très intéressant, revenant sur l’une des raisons qui pousse les adolescents à partager leurs mots de passe : le partage est alors perçu en tant que preuve d’amour. Ces données qui soutiennent le discours de Richtel – et qui le compliquent – m’amusent beaucoup. Regardons de plus près l’explication de Meixing, 17 ans, sur le partage de son mot de passe avec son petit ami :

« Je me sens plus en sécurité, simplement parce que quelqu’un est là pour m’aider. Je me sens plus connectée et moins seule. Facebook est comme un sport solitaire, c’est l’impression que j’ai lorsque vous êtes assis derrière un écran et que vous observez les gens dans votre coin. Mais si quelqu’un d’autre connait votre mot de passe, c’est plus facile. »

Pour Meixing, partager son mot de passe avec son petit ami est une façon d’être connectée. Mais c’est exactement ce genre d’explications qui a provoqué toutes sortes de réactions horrifiées de la part des parents depuis la parution de l’article du New York Times. Je n’arrive plus à compter combien de personne s’en sont insurgées auprès de moi : « Mais comment osent-ils ?! » me disaient-ils. Pour cette raison, j’ai ressenti le besoin de développer un point que le New York Times avait complétement laissé de côté.

L’idée des adolescents de partager leurs mots de passe n’est pas venue de nulle part. En fait, elle a été banalisée par les adultes. Et pas n’importe lesquels. Cette pratique est le produit de règles de sécurité en ligne imposées par les parents. Dans la plupart des foyers, il est assez commun pour les enfants de donner leurs mots de passe à leurs parents. Avec les enfants à l’école primaire ou au collège, il y a une raison pratique : les enfants oublient vite leur mot de passe. De plus, les parents pensent qu’en ligne les enfants doivent être surveillés. Puis, lorsqu’il s’agit d’adolescents, le discours change. Certains parents continuent à exiger de connaître le mot de passe de leurs enfants, en se basant sur des explications comme « parce que je suis ta mère ». Mais beaucoup de parents utilisent un langage basé sur les termes de « confiance » pour expliquer à leurs adolescents pourquoi ils devraient partager leur mot de passe avec eux.

 

Il y a différentes façons pour les parents de gérer la question du mot de passe, mais la plupart d’entre eux s’appuient sur un discours autour de la confiance. (Remarque : ma stratégie préférée est celle qui consiste à demander aux enfants de mettre leur mot de passe dans une tirelire qui doit être cassée pour récupérer le petit papier où sont notés les mots de passe. Ces parents expliquent alors ne pas vouloir avoir accès aux comptes de leurs adolescents, mais qu’ils veulent avoir une solution « en cas d’urgence ». La tirelire représente alors une sorte de contrat social incarné dans un petit cochon rose.)

Lorsque les adolescents partagent leur mot de passe avec leurs amis ou leur petit(e) ami(e), ils utilisent constamment les termes de confiance, comme l’a montré Richtel dans son article. Les adolescents calquent leurs comportements sur ce qu’ils ont vécu à la maison et s’en servent avec leurs amis, de façon à comprendre comment les relations sociales fonctionnent à plus grande échelle. Cela ne devrait surprendre personne, parce que c’est un fait extrêmement commun dans les comportements des adolescents. Les normes familiales influencent les normes sociales.

Il y a une autre tendance qui est importante ici. Rappelez-vous l’époque où vous aviez un casier à l’école. Si vous étiez un peu comme moi ou mes amis, vous donniez le code de votre casier à vos amis ou votre petit(e) ami(e). Vous aviez plusieurs raisons de faire cela. Vous vouliez que vos amis récupèrent un livre lorsque vous deviez partir plus tôt parce que vous étiez malade. Vous faisiez partie d’un club où la décoration des casiers était courante. Vous espériez que votre petit(e) ami(e) vous y laisse une surprise. Ou (pour être complétement honnête) vous laissiez de l’alcool dans votre casier pour que vos amis boivent en passant par là. (L’un de mes amis proches a été expulsé pour cette raison). Nous partagions les codes de nos casiers avec toutes sortes d’objectifs sociaux, des plus pratiques aux plus risqués.

En quoi le mot de passe sur Facebook serait-il si différent du code pour notre casier ? La vérité pour la plupart des adolescents, c’est qu’ils ne le sont pas. Ils partagent leurs mots de passe pour que leurs amis puissent vérifier leurs messages quand ils n’ont pas accès à leur ordinateur, pour que leurs amis puissent poster des photos sympas et parce que c’est une façon de se montrer qu’ils tiennent les uns aux autres et qu’ils sont amis. Tout comme pour les codes des casiers.

Est-ce que le partage des mots de passe peut conduire à des abus ? Bien sûr. J’ai des exemples innombrables d’amis s’étripant respectivement grâce à leurs mots de passe. Et j’ai été témoin de toutes sortes de violence entre adolescents lorsque le partage de mots de passe est obligatoire et devient une forme de surveillance et d’abus entre eux. Toutefois, pour la majorité d’entre eux, un partage d’identifiants n’est pas plus risqué qu’un partage de code de casier. C’est pourquoi, bien qu’un tiers des adolescents partage leurs mots de passe, nous entendons seulement quelques histoires horribles par-ci par-là.

Je sais que cette pratique frappe les parents par son incongruité, mais cela m’énerve lorsque ceux-ci émettent un jugement sur cette pratique adolescente, comme si c’était la « preuve » que les adolescents ne peuvent vraiment pas juger correctement de la fiabilité de leurs relations. D’abord, c’est exactement dans ce genre de situation que les adolescents apprennent. Ensuite, les adultes sont tout aussi peu pertinents dans l’évaluation de leurs relations sociales (cf. le taux de divorce), je n’ai donc pas énormément de patience avec ce genre d’approche hautaine et toute puissante. Et enfin, je suis bien plus à l’aise avec l’idée que les adolescents partagent des mots de passe pour se prouver leurs liens plutôt que de partager d’autres choses.

Il n’y a aucune raison d’être horrifié par le partage de mots de passe chez les adolescents. L’histoire de Richtel est dépassée. Elle est plutôt sacrément généralisée. Cela est en fait totalement sensé étant donné la façon dont la notion de confiance a été construite chez les adolescents.

Pour aller plus loin :

danah boyd le 07/03/2012
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danah boyd le 07/03/2012

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