Politique

Reportage en « e-Estonie » (3) : la société civile connectée n'est pas qu'un mythe

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(visuel : capture d'écran du site osale.ee)

Un électeur sur cinq qui vote en ligne, un conseil des ministres zéro papier, et, de manière générale, une utilisation des nouvelles technos dans la vie politique absolument inégalée : RSLN poursuit la publication d’une enquête en quatre volets sur la manière dont l’Estonie donne corps au concept de « citoyenneté électronique », domaine où la jeune République parlementaire a des années-lumières d’avance sur nos pratiques.

Vous ne le savez sans doute pas, mais, en ces derniers jours de mai, Tallinn est en proie à une énorme polémique. Pas une personne rencontrée pendant les deux jours passés dans la capitale de l’Etat Balte qui n’aborde le sujet, vous demande si vous avez bien compris les derniers développements de l’affaire.

Voici les grandes lignes du scandale local : le maire de la ville, Edgar Savisaar, l’un des poids lourd de la vie politique estonienne  - il a même été le Premier ministre du pays - est accusé d’avoir cédé à un véritable caprice narcissique. Jugez plutôt : dans le courant du mois de mars, il a tout simplement … doublé le budget annuel de la télévision municipale. Rien que ça. 

Evidemment, Edgar Savisaar a été chahuté, en plein conseil municipal. Evidemment, ses opposants politiques ont multiplié les communiqués de presse rageurs. Mais, au jour le jour, la vraie colère et la vraie mobilisation contre cette augmentation de budget ne passent pas par ces relais très « classiques » - des élus, des articles de presse.

Non. Elle est le fait des habitants de Tallin directement, qui font savoir tout le mal qu’ils pensent de cette mesure, en temps de rigueur budgétaire généralisée. Leur colère ne s’exprime pas par des manifestations, ou des sit-in sauvages dans le bureau du maire. Elle prend corps d’abord et avant tout en ligne. Sur une page Facebook riche de 15.000 membres, partis en guerre contre cette décision. Mais également sur une page « anti Edgar Savisaar », regroupant plus de 50.000 opposants au maire – dans une ville de 410.000 habitants, cela commence à faire beaucoup. 

« Se mobiliser en ligne est devenu la manière la plus facile pour intervenir dans le processus politique »

Liia Hänni, de la "e-gouvernance academy"

Pourquoi cette mobilisation en ligne, plutôt que dans la « vraie vie » ? « Il y quelque chose de culturel là-dedans : nous ne sommes pas un peuple qui a l’habitude de descendre dans la rue facilement, ou de nous faire remarquer », analyse Liia Hänni, qui dirige la « e-Governance Academy », à Tallinn.

Cette ancienne ministre – elle aussi ! -, qui a participé à la rédaction de la Constitution estonienne en temps que parlementaire en 1991, diagnostique une évolution assez fondamentale dans l’exercice de la citoyenneté dans son pays :

« Aujourd’hui, se mobiliser en ligne est devenu la manière la plus facile pour intervenir dans le processus politique. Les nouvelles technos ne nous servent pas seulement à voter – ça, c’est juste normal. Elles nous servent à exercer quelque chose de l’ordre d’une citoyenneté « étendue », qui permet au citoyen d’intervenir dans les processus de décision. »

Illustration de cette soif de participation en ligne, on compte environ 54.000 blogs actifs tenus en estonien, d’après la dernière livraison sur « La liberté sur internet », du think-tank américain Freedom House (PDF, fiche sur l’Estonie, pages 126 à 130).

Voter pour des propositions de loi, c'est possible 

 Que les nouvelles technos servent à de nouvelles formes de protestations en ligne, soit. A des degrés divers, c’est ce que l’on retrouve dans toutes les formes de mobilisations en ligne, et la fonction de centralisation de la protestation est l’une des plus connues en ligne.

La véritable spécificité estonienne en la matière, c’est de s’être ouvert à la participation citoyenne en ligne dans un cadre plus « institutionnel ». En l’occurrence, celui du design législatif, avec le portail « Osale.ee » - on vous met le lien, mais tout est rédigé en estonien.

Osale.ee, lancé en 2007 et successeur d’un premier programme de participation baptisé « Today I Decide », c’est un peu comme si le site « gouvernement.fr » lançait une plateforme ouverte où vous pourriez :

• Moyennant la création d’un compte, éventuellement sous pseudonyme lancer des idées de nouvelles lois, suggérer des idées, voire soumettre des pétitions,

• Commenter des ébauches de projets de loi, soumis, sur la base du volontariat toutefois, par les différentes administrations,

• Rechercher et visualiser des projets de lois, sur la base de la solution développée par le conseil des ministres – la présentation est clairement assez aride pour l’utilisateur.

La participation est là. Limitée, évidemment – seuls 3764 comptes utilisateurs ont été créés en avril 2011, et, d’après un sondage réalisé par le « e-governance academy », seuls 8% des Estoniens connaissent le service, malgré le lancement d’une campagne par une société spécialisée. Et les 10 contributeurs les plus actifs du portail représentent 25% du volume des nouvelles idées proposées.

En attendant, les exemples qualitatifs sont là. « L’une des mobilisations les plus fortes a par exemple consisté en la rédaction d’une charte des droits du e-citoyen, qui est en cours d’examen par le Parlement », détaille Liia Hänni.

En son temps, le portail « Today I decide » avait permis l’adoption de sept idées, dont l’introduction de l’heure d’été, ou la création d’une fondation indépendante pour soutenir les ONG (lire : « L’Estonie, patrie de la démocratie numérique », dans La Croix).

La littératie numérique au sein de l’administration

Retour aux concepts, pour déterminer la prochaine étape. Dans un article de recherche universitaire (PDF, 12 pages, en anglais), citant les travaux de Kristina Rensalu, Liia Laanes détaille les trois stades du développement de la e-démocratie en Estonie : 

« La première, c’est celle de la création d’une démocratie représentative, institutionnelle, qui correspond au moment où l’on jette les bases technologiques. La deuxième, c’est celle de la démocratie numérique du « consommateur », soit le développement de nombreux e-services. La dernière, qui est encore en train de se produire en Estonie, est centrée sur la participation citoyenne. »

Liia Laanes avance une raison à cela :

« Les citoyens ont passé les deux premières étapes. Les politiques et les fonctionnaires, eux, sont encore bloqués dans la première phase. Le secteur public a développé les services, mais il ne motive pas les citoyens à les utiliser, ne fournit ni aide, ni bonnes pratiques », écrit-elle.

Dans les locaux de la e-Governance Academy, installée dans la librairie nationale, l’ancienne ministre Liia Hänni confirme : 

« Ce qu’il manque, désormais, c’est la création d’une véritable « littératie » au sein de l’administration. Celle-ci existe au sein de la population, il ne manque plus qu’à lui faire passer les murs des administrations et du Parlement. »

>> Pour aller plus loin : 
  • Sur RSLN :
Notre série de reportages sur l’e-Estonie sur RSLN :
 
- Une gouvernance public-privé enfin partagée (à venir)
 
- Tous nos articles sur le e-gouvernement, la e-administration, et, thème connexe, l’opendata.
Pour une « littératie » numérique, par Francis Pisani
 
  • Et ailleurs, en ligne :

- « Building an Inclusive Information Society at the Local Level in Estonia », article de recherche de Liia Laanes, thésarde à l’université d’Helsinki (12 pages, en anglais)  
- « La démocratie électronique : quelles attentes ? », article publiée par La Doumentation Française
- « L’E-stonie : le pays numérique », sur le blog Urbaltic
- Une note de la CNIL de 2006 (attention, données un peu périmées, du coup !), sur les enjeux du vote électronique (PDF).
- Une description générale du vote par internet en Estonie (PDF, anglais)
-  L'Estonie, patrie de la démocratie numérique : un reportage de Stéphane Dreyfus, pour La Croix
- Estonie: la politique en temps réel : un reportage de Maud Descamps, pour 20minutes.fr
Estonie : Législatives du 6 mars 2011 - une note d'analyse de la fondation Robert Schuman)
- La note « Estonia: A Sustainable Success in Networked Readiness? », de Soumitra Dutta (Insead), sur le site du Forum économique mondial (format PDF)
- La dernière édition du rapport annuel du Forum économique mondial sur l’adoption des nouvelles technos : The Global Information Technology Report 2010-2011

Antoine Bayet le 01/06/2011
antoine
Antoine Bayet le 01/06/2011

9 Comments


RSLNmag

Quand un pays ouvre son processus législatif à la participation en ligne, ça donne ça : http://bit.ly/lGT7qH (#eEstonie, encore)

le 01 June 2011
Eurovilles

RT @RSLNmag: Quand un pays ouvre son processus législatif à la participation en ligne, ça donne ça : http://bit.ly/lGT7qH (#eEstonie, en ...

le 01 June 2011
marcthebault

« e-Estonie » : la société civile connectée n'est pas un mythe. Mobilisation citoyenne contre le maire http://ow.ly/57tk2 via @RSLNmag

le 01 June 2011
gautron

j aime beaucoup l antagonisme feutré qui se dessine via le commentaire il resta faire franchir « Ce qu’il manque, désormais, c’est la création d’une véritable « littératie » au sein de l’administration. Celle-ci existe au sein de la population, il ne manque plus qu’à lui faire passer les murs des administrations et du Parlement. » et le manque d encouragement que nous connaissons bien http://www.charentesreseaux.com/magazine.html

le 01 June 2011
Eurovilles

RT @marcthebault: « e-Estonie » : la société civile connectée n'est pas un mythe. Mobilisation citoyenne contre le maire http://ow.ly/57 ...

le 01 June 2011
arnaud_thurudev

Reportage en « e-Estonie » (3) : la société civile connectée n'est pas qu'un mythe http://bit.ly/kEwy75

le 01 June 2011
alraffestin

RT: @arnaud_thurudev: Reportage en « e-Estonie » (3) : la société civile connectée n'est pas qu'un mythe http://bit.ly/kEwy75

le 01 June 2011
Yannick_ch

Regards sur le numérique - Reportage en   e-Estonie   (3) : la société civile connectée n'est pas qu'un mythe http://bit.ly/kaJVwX

le 02 June 2011
AgenceAngie

L'Estonie ou la société civile connectée http://ow.ly/5h9nM

le 14 June 2011

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