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Santé

La santé de demain en débat

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Imagerie 4D, prothèses connectées, formation dans des espaces virtuels, canne intelligente … Ces dernières années, les exploits rendus possibles par les progrès des nouvelles technologies dans le domaine médical sont devenus légion.

Face à ces avancées spectaculaires, nous avons lancé le débat autour de la question : « Et si la santé du futur était déjà là ? », que nos experts ont largement développée ici.

Premier constat, pour la majorité de nos pundits :

« Bien sûr que la médecine de demain est déjà là ! », s’exclame Marcel Desvergne, président d’Aquitaine Europe Communication (AEC).

Pour preuve, Charles Delaunay, designer industriel, spécialisé dans les systèmes et objets interactifs, dresse une liste de ces avancées :

« Colonisées par cyber réalités, réseaux, objets intelligents, plus intelligents, les techniques médicales se sont vues largement épaulées voire remplacées par les technologies. Citons : rayons X (1895), IRM (2003) robots chirurgiens tels que Da Vinci (2003) [pour en savoir plus sur Da Vinci] Aujourd'hui les praticiens font de l'imagerie 4D (simulation dans l'espace et le temps) et télé-chirurgient  pour diagnostiquer et traiter leur patients. Sans mentionner l'usage d'implants et autres prothèses. »

Sans compter, rappelle Antoine Flahault, directeur de l’EHESP (qui forme les cadres supérieurs de la santé publique) que « nous côtoyons probablement dans notre quotidien des technologies, dispositifs ou molécules connus et répertoriés, sans que personne n’ait encore pensé à leurs applications qui révolutionneraient peut-être la santé de demain ».

Pourtant, si la discussion s’engage, c’est bien que la médecine du futur soulève un certain nombre de questions, tant dans le corps médical que pour le patient, et dans le fonctionnement du système de santé. La santé de demain est une question qui concerne l’ensemble de la société.

Antonio Casilli, sociologue et chercheur au centre Edgar-Morin (EHESS), expose le contexte de ce débat :

« Une complexité sociale grandissante entoure la transition de la "médecine de chevet" à l’e-santé. Nous ne sommes pas en train d’observer un processus linéaire, mais un concert de voix discordantes, un champ de tensions. »

Alors : entre nouvelles pratiques médicales, enjeux éthiques et sociaux, modifications des rapports entre le médecin et le patient, à quoi ressemblera la santé du futur ?

>> Quand les nouvelles technologies révolutionnent la médecine …

  • Les révolutions médicales

Le constat est le même pour la majorité de nos experts du milieu médical : les nouvelles technologies sont d’ores et déjà présentes dans nos hôpitaux, et les médecins s’en servent quotidiennement pour réaliser des prouesses médicales.

« Aujourd’hui, les applications des « mondes virtuels » peuvent prendre en charge et soigner des personnes qui sont – elles - bien réelles. Des systèmes experts et des robots aident au diagnostic médical et aux interventions du chirurgien … », annonce Jacques Lucas, vice-président du Conseil national de l’Ordre des Médecins.

Charles Delaunay, présente ainsi à titre d’exemple le projet « Tapping the Human Signal Engine », du Docteur Patrick Soon-Shiong :

« De manière très simple, [d]es puces électroniques nous permettent dorénavant de dialoguer directement avec le cerveau humain et de parer ainsi dégénérescences ou handicap en apportant des solutions innovantes. A titre d’exemple, si l’on considère la vue et plus précisément le cortex visuel, il est aujourd’hui possible via l'usage de hardware de remplacer une rétine déficiente. Et l'usage de software nous permet de remplacer le cortex visuel par la caméra de votre smartphone.

Dans le cas d’une personne paraplégique, la capture des ondes électromagnétiques de son cerveau a permis de développer des interfaces directes, en d’autres termes, lui permettre simplement en y pensant, de composer un numéro et passer un coup de fil ! »

Même constat pour Laurent Gout, médecin urgentiste au CHU de Toulouse et auteur du blog UrgenTIC, qui constate chaque jour ce que le numérique apporte à l’exercice de la médecine, de la formation du docteur jusqu’aux soins du patient :

« L’étudiant peut naviguer  en 3D sur un modèle humain avec un simple navigateur. Le chirurgien ayant appris un geste sur simulateur pourra être guidé lors de ses interventions. Aux urgences, les mannequins de réanimation ou les univers 3D permettent de maintenir le niveau des équipes face aux situations rares.

Les mondes virtuels permettent également de faire interagir de nombreux professionnels en immersion complète dans un environnement réaliste pour tester le fonctionnement de la chaîne des secours en cas de catastrophe comme lors d’une expérience récente. Les solutions disponibles sont nombreuses qui, s’appuyant sur la 3D ou les mondes virtuels, permettent au corps médical d’acquérir des connaissances et de les maintenir. »

Moins technique, mais tout aussi révolutionnaire, Yann Leroux, psychanalyste et auteur du blog Psyetgeek, explique le rôle que peut avoir Internet dans le traitement psychiatrique de certains patients :

« La vie des patients et de leurs familles est documentée sur l’Internet. Les comptes de réseaux sociaux seront demain les équivalents des albums de famille d’aujourd’hui. On y trouvera plus que dans les albums photographiques, puisque les sorties cinéma, les lectures, les achats, les déplacements pourront être reconstitués avec Gomiso, Glue, ou et Foursquare. Ces informations sont en train de changer les paysages des psychothérapies. »

  • Un système de santé repensé

Mais le numérique apporte également une révolution via les technologies de l’information et de la communication.

Antoine Flahault, rappelle leur importance dans le fonctionnement du système de santé :

« Selon [une étude publiée par des chercheurs de la Rand Corporation dans la revue Health Affairs], les nouvelles technologies de l’information pourraient faire économiser aux USA entre 80 et 160 milliards de dollars par an dans le champ de la santé, et réduire grandement la morbidité et la mortalité des citoyens nord-américains.

Ces gains en efficience [...] seraient obtenus en généralisant massivement l’utilisation du dossier informatisé du patient. [...] Et les économies générées financeraient mécaniquement une partie de la protection sociale défaillante des citoyens des Etats-Unis. […]La promotion en France du dossier médical partagé (DMP) procède de la même analyse. »

Et les nouvelles technologies peuvent permettre d’aller encore plus loin :

« On voit par des exemples récents, que ce sont des fouilles réalisées à partir des bases de données de l’Assurance Maladie, qui ont permis de détecter des problèmes dramatiques de sécurité médicamenteuse. Malheureusement ces études ont été menées tardivement dans la vie de ces médicaments incriminés, car l’accès à ces bases reste insuffisamment disponible aux chercheurs, encore actuellement trop peu nombreux à avoir la compétence pour le faire. »

La santé de demain révolutionnée par les technologies de l'information ? C'est également l'avis que formule Nathalie Wright, directrice du secteur public chez Microsoft France [éditeur de RSLN] :

« La santé du futur, c’est aussi une médecine préventive plus efficace car intégrée au cœur de nos objets communicants. Imaginons demain que nos smartphones nous envoient des alertes médicales personnalisées et nous aident à suivre, au quotidien, notre état de santé, en analysant nos fonctions physiologiques et en nous aidant à adopter l’hygiène de vie ad hoc par exemple.

Ça n’a l’air de rien mais c’est en réalité une révolution copernicienne, dans laquelle le patient sera amené à jouer un rôle de plus en plus important, à se responsabiliser et à devenir acteur, en collaboration avec son médecin, de sa santé. »

>> Un nouveau couple médecin / patient

  • Un rapport différent à la maladie

Les nouvelles technologies révolutionnent également le traitement de l’information liée aux pratiques de médecine, permettant aux malades de se renseigner et de partager sur leurs symptômes, leurs souffrances, etc.

« Les malades ont anticipé en quelque sorte la médecine à distance ! » résume Marcel Desvergne.

Et Yann Leroux le détaille :

« Ce sont des patients qui ont utilisé des newsgroups pour discuter ensemble des difficultés que leur posaient leurs maladies, pour trouver des informations, et pour trouver en ligne aide et réconfort. […] Récemment, l’accélération du web 2.0 s’est fait également sentir dans le domaine de la santé avec des réseaux sociaux comme Patients Like Me, qui permettent d’organiser des flux d’information autour d’une affection ou d’un patient. » [sur ce sujet, lire aussi l'analyse de Patrice Flichy sur les amateurs]

  • Quel rôle pour le médecin ?

Ces changements posent évidemment la question de la place du médecin et de son rapport aux patients :

Antonio Casilli analyse la place du professionnel de santé dans un système où son statut d’expert est justement concurrencé par les données échangées sur le Web :

« Les médecins ne seraient plus qu’une ressource parmi d’autres, concurrencés par les communautés épistémiques à la Wikipédia, les groupes d’entraide en ligne et les bases de données ‘open’ » […] Surtout, les communautés de patients du Web restituent de façon originale un ensemble de conflictualités entre institutions médicales et savoirs profanes du corps. »

Evidemment, Jacques Lucas, de l’Ordre des Médecins, tempère :

« Aucun système automatisé, ni un « robot agile », ne remplacera la relation humaine entre un médecin et une personne souffrante. [..] Toute décision pratique doit être prise dans l’intérêt  singulier de la personne qui consulte, en fonction du pronostic naturel de la maladie et de la balance bénéfice /risque dans le cas individuel. »

>> De grands enjeux de société

  • Accepter une nouvelle forme de médecin

Nouvelles pratiques de médecine, « robotisation » des soins, évolution du rôle du médecin, … La révolution numérique de la santé n’est pas évidente pour tous.

C’est ce que rappelle Christian Saout, président du collectif d’associations de patients (CISS), lorsqu’il explique que « pour commencer, il faut rendre acceptables les nouvelles technologies dans la santé : individuellement et collectivement. »

Une dimension d’acceptation également au cœur du débat, pour Marcel Desvergne :

« La question culturelle est essentielle. Comment faire confiance … à distance, alors que les soins en présenciel sont rassurants ? Comment accepter des robots traitant malades et personnes âgées alors que notre approche judéo-chrétienne « élimine » la représentation humaine d’objets. Nous ne sommes pas en culture japonaise. »

Témoin de ces inquiétudes, Kenza Boda, auteure numérique, s’interroge sur les risques d’une médecine plus virtuelle :

« C'est d'une véritable substance éthique dont on prive le futur médecin qui apprend sur un support de réalité virtuelle. […] La question est : une console est-elle propre à former des médecins, ou des ingénieurs du vivant ? Le contact avec une réalité médicale virtuelle, au cours de l'apprentissage de la médecine, porte-t-elle atteinte au fondement de la profession, ancrée plus que tout autre au cœur concret de la vie ? »

  • De fracture numérique à fracture médicale ?

Autre enjeu : la dimension sociale et l’accès aux soins dans un système médical toujours plus numérisé.

Un point fondamental dans le débat, que développe Antonio Casilli :

« De manière paradoxale, la démocratisation croissante des usages numériques ne va pas sans soulever plusieurs interrogations quant aux biais qu'elle peut introduire dans l'accès aux soins. La question des inégalités en matière de santé reste plus que jamais ouverte. Un déplacement progressif des scènes de l’exclusion et de l’isolement social pourrait s’opérer si la « fracture numérique » finissait par  recouper une « fracture sanitaire » entre usagers ayant accès à de l’aide en ligne et à de l’information de qualité et des couches de population progressivement évincées de cette démarche d' 'empowerment' des malades. Le risque est que les usages numériques contribuent à exacerber ces inégalités. »

Un risque d’exclusion que souligne également Christian Saout :

« A qui ce futur sera-t-il accessible ? Car l’assurance maladie ne pourra pas financer toutes les innovations. Une bonne part d’entre elles ne sera donc accessible que dans l’espace marchand. Eventuellement dans le cadre des assurances complémentaires. Mais à quel prix ? Va-t-il y avoir deux France(s) : celle qui dispose des moyens d’une télésanté astucieuse et pertinente et celle qui sera contrainte de s’en priver ? »

  • Une éthique à développer

Enfin, les nouvelles technologies appliquées à la médecine posent évidemment une question d’éthique, car elles rendent possibles de nouvelles méthodes dans les soins et le traitement des patients.

Selon Jacques Lucas, « le sujet de la santé du futur, avec les espoirs et les appréhensions que les connaissances suscitent, doit permettre l’ouverture d’un débat éthique dans le corps social ».

La question de la numérisation des données personnelles, par exemple, revêt une importante toute particulière dans le domaine médicale, rappelle le vice-président de l’Ordre des Médecins :

« La protection des données personnelles des citoyens, et tout spécialement celles qui concernent leur état de santé, est une exigence fondamentale dans une société qui doit être respectueuse du droit des personnes ».

Avec une exigence fondamentale : « ne pas céder à la fascination technologique sans bénéfice de l’inventaire éthique de son application », et ne pas oublier que « cette exigence n’est pas antagoniste du progrès, au contraire. Les libertés peuvent s’épanouir dans la société de l’information et de la communication, si les secrets des personnes sont protégés contre les intrusions et ne sont pas dispersés à l’encan ».

Mais les progrès et les découvertes toujours plus incroyables que les nouvelles technologies rendent possibles dans le domaine de la santé soulèvent une autre question éthique, toute aussi essentielle, que formule Charles Delaunay :

« La question n'est plus de savoir à quoi ressemblera la médecine du futur mais qu'en sera t'il de l'humain? Serons-nous transhumanisés ? »

Le débat reste ouvert …

 > Pour aller plus loin :

> Visuels utilisés dans ce billet :

 

Yvane Jacob le 28/04/2011
yvane
Yvane Jacob le 28/04/2011

8 Comments


RSLNmag

Et si la santé du futur était déjà là ? http://bit.ly/ms3Ipe - Nouveau débat RSLN avec @bodyspacesoc, @yannleroux, @UrgenTic, @kenzaboda...

le 28 April 2011
yannleroux

RT @RSLNmag: Et si la santé du futur était déjà là ? http://bit.ly/ms3Ipe - Nouveau débat RSLN avec @bodyspacesoc, @yannleroux, @UrgenTi ...

le 28 April 2011
UrgenTic

RT @RSLNmag: Et si la santé du futur était déjà là ? http://bit.ly/ms3Ipe - Nouveau débat RSLN avec @bodyspacesoc, @yannleroux, @UrgenTi ...

le 28 April 2011
Systonic

REGARDS SUR LE NUMERIQUE: Blog - La santé de demain en débat  http://ow.ly/4JkZO

le 29 April 2011
millenaire3

la-sante-de-demain-en-debat www.rslnmag.fr/.../

le 29 April 2011
oliviergoujon

La santé de demain en débat http://bit.ly/l4mJvX via @RSLN #rcbb

le 02 May 2011
Tommy

You’ve got it in one. Couldn’t have put it betetr.

le 15 May 2011
flem

Je suis complètement d'accord avec Jacques Lucas, de l’Ordre des Médecins. Aucun système automatisé, ni un « robot agile », ne remplacera la relation humaine entre un médecin et une personne souffrante.

le 25 July 2011

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