« La télévision doit faire mieux »

« La télévision doit faire mieux » Médias

Newt Minow est un grand homme des médias américains. Nommé en 1961 par John F. Kennedy à la présidence de la Federal communications commission (FCC, la commission fédérale des communications), il n’a eu de cesse de chercher à tirer la télévision vers le haut.

Cinquante ans après avoir prononcé un discours historique exhortant les chaînes à considérer le service qu’elles devaient offrir aux téléspectateurs et les politiques à engager un vrai débat sur la responsabilité publique de la télévision, Newt Minow a donné une conférence à Harvard pour repenser la place de la télé à l’heure du numérique.

« Quand la télévision est bonne, alors il n’y a rien de mieux. Mais quand la télévision est mauvaise, alors il n’y a rien de pire. » Cette phrase (« When television is good, nothing is better. When it's bad, nothing is worse. ») a été prononcée en 1961 par Newt Minow devant l’association des chaînes américaines de l’époque lors d’un discours, resté historique, qui fustigeait le « vast wasteland » (le vaste gâchis) d’une télévision à l’abandon (à lire ici ou à écouter là).
 

Cinquante ans plus tard, la prestigieuse université de Harvard l’a invité à dresser le bilan d’une télévision qui doit aujourd’hui composer avec le web. Newt Minow s’est plié à l’exercice lors d’une conférence le 12 septembre dernier, aidé par différents experts issus des industries culturelles et des médias (la vidéo de leurs échanges ici). Voici les pistes qui ont été évoquées.

 
Investir dans l’info de qualité
 

Pour Newt Minow, la télévision des années 1960 était le média majeur des foyers américains, « bien qu’il n’y ait eu que de rares discussions à propos de sa mission, en termes de responsabilité d’intérêt publics ». Cinquante ans plus tard, les choses ont peu évolué et le vieil homme estime toujours nécessaire que les politiques s’emparent du débat. D’autant que la télévision doit composer avec un nouveau média, Internet, et de nouvelles habitudes.


 

(Newt Minow lors de son discours d'introduction à Harvard, le 12 septembre 2011. Photo par Berkman Center for Internet & Society, Flickr, licence CC)

« Il y a encore 10 ans, Youtube n’existait pas, les téléphones portables n’avaient pas de caméra et on ne pouvait pas poster de tweet », a-t-il rappelé.

La télévision est aujourd’hui contrainte de repenser ce qu’elle a à offrir. « Nous devrions faire mieux, nous devons faire mieux », selon lui. Comment ?

 
En repensant le business modèle de l’information, selon Jonathan Alter, éditorialiste à Bloomberg View et ancien journaliste chez Newsweek.
 

« Ce business modèle est dysfonctionnel puisque le reportage est cher alors que le « talk » est bon marché. (…) Dans ce contexte, comment faire pour offrir aux consommateurs des contenus de qualité, afin qu’ils prennent des décisions rationnelles ? »
 

Car de l’avis de beaucoup de participants,  Ann Marie Lipinski (Nieman) en tête, Internet a certes démocratisé l’accès à l’information mais celle-ci a toujours un coût.
 

« L’information tend peut-être à être gratuite, mais le journalisme reste cher. Il y a un fossé entre le financement qu’elle nécessite et ce que les consommateurs sont prêts à payer.»

 
(Ann Marie Lipinski (G) et Yochai Benkler, deux participants à la conférence d'Harvard. Photo par Berkman Center for Internet & Society, Flickr, licence CC)
 
Le journalisme, c’est tout ce travail en coulisse pour vérifier, recouper et (re)contextualiser, éventuellement traduire, une information ou une vidéo. Impossible de s’en passer, mais difficile à financer, même si les participants prennent le pari qu’une info de meilleure qualité est un gage de fidélité.

Le téléspectateur comme point de départ

Autre notion revenue très souvent dans les échanges, celle du service public, cher à Newt Minow. Pour lui, la principale question que doit se poser une chaîne concerne le service qu’elle va rendre à son téléspectateur, l’intérêt citoyen de sa programmation. Au point de s’interroger sur la nécessité de créer une nouvelle chaîne publique.
 
Il faut s’avoir qu’aux Etats-Unis, il n’en existe qu’une (PBS - Public Broadcasting Service) qui se trouve noyée au milieu de ses puissantes rivales, les cinq chaînes privées qui dominent le petit écran (les trois historiques ABC, CBS et NBC + Fox et Th CW).
 
Le postulat de Newt Minow est donc que c’est aux chaînes privées de prendre cette responsabilité et d'assurer un service public. Et c’est là que la technologie à un rôle à jouer.
 
S’adapter au web ou périr
 

« Parce que nous transportons tous du son, de la vidéo et que nous pouvons générer des textes – grâce à nos téléphones -, nous avons une opportunité sans précédent de combler l'écart entre ce qui coûte beaucoup d'argent et ce dont nous avons besoin en tant que citoyens », estime le journaliste Jonathan Alter.
 

Le succès des réseaux sociaux et l’explosion de leur nombre ses dernières années interroge évidemment la télévision. Que faire de cette matière ? Comment l’intégrer à ses flux et élargir ainsi le champ du seul petit écran ? Interrogé sur Twitter, (« menace ou pas pour la télévision ? »), Newt Minow défend une politique d’ouverture. « Plus il y a de moyens de communication, meilleur c’est », a-t-il estimé.
 

Quant aux vidéos sur le net, elles sont une source intéressante mais qui nécessite un encadrement éditorial. Et peuvent, une fois authentifiées, apporter un complément d’information parfois salutaire. Le cas s’est présenté lors de l’exécution de Saddam Hussein.
 

« Notre bureau à un million de dollars à Bagdad n’a pas réussi à savoir ce qui c’était passé durant l’exécution », révèle ainsi  Virginia Heffernan, critique culturelle pour le New York Times.

 
Tout simplement parce que les reporters sur place s’étaient appuyés sur les déclarations des témoins oculaires directs de la scène. Et que leur témoignage était faux. Les journalistes n’ont vraiment découvert les derniers mots prononcés par Saddam Hussein que lorsque la vidéo de son exécution a été mise en ligne. Un bel exemple de renversement de la hiérarchie informative qui souligne bien l’évolution, « impossible à arrêter » selon Terry Fisher -professeur spécialiste de la propriété intellectuelle-, de la consommation de l’information.
 

« Les nouvelles technologies et certaines de leurs pratiques bougent les lignes de dichotomies existant depuis longtemps : public/privé, professionnel/amateur, speaker/audience, information/divertissement, université/société.»
 

Avec pour résultat, selon Terry Fisher, d’offrir de nouvelles opportunités (montée de l’information citoyenne et participative, démocratisation de l’accès à l’information, effondrement des oligarchies de l’info) mais de créer aussi de nouveaux défis (fragmentation de l’information, l’émergence d’une nouvelle tour de Babel, la superficialité due à la profusion de programmes). La télévision, cette « terre en friche » comme la qualifiait Newt Minow en 1961, a encore bien des graines à planter.

 

(Visuel: "Throw away your television" par CraigOppy, Flickr, ilcence CC)

Dans médias
sandrine Sandrine Cochard le 22/09/2011

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