Société

RSLN - Social Media Collective : « peut-on crier au feu dans un hashtag bondé ? »

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(screenshot RSLN du hashtag #mtyfollow)

Ce billet a été initialement publié le 31 août 2011 par Andrés Monroy-Hernandez, sur SocialMediaCollective.org, blog édité par des chercheurs du labo « Social Media Collective » de Microsoft Research New England. Nous traduisons et diffusons régulièrement une sélection de leurs articles.

> La censure des narcos

La presse est l’une des nombreuses victimes des violences qui ont lieu à Mexico, et en particulier la presse locale. Les journaux et les chaines de TV sont pris dans la bataille entre la censure, le contrôle et les menaces des cartels de drogue, et les gouvernements locaux. Dans certaines villes, les habitants sont parfois témoins de fusillades, d’attaques à la grenade et d’autres évènements violents… mais quand ils essaient de savoir ce qui c’est passé, les informations locales n’ont rien à leur proposer. Certains journaux ont officiellement annoncé une politique d’autocensure quand il s’agit de rapporter des informations liées à cette guerre de la drogue.

Résultat, pour de nombreux mexicains, les médias locaux ne sont plus une source d’information. Certains citoyens affirment que leurs sources d’information locales sont corrompues par le gouvernement pour minimiser les violences ; d’autres avancent qu’elles sont payées par les cartels ; pendant que d’autres encore, et en particulier les journalistes, disent qu’ils sont menacés et contraints de garder le silence. Ce qui est certain c’est que des journalistes sont assassinés et que ces meurtres restent souvent impunis.

> Des hashtags qui sauvent des vies

Pourtant, savoir s’il y a une fusillade dans une certaine partie de la ville n’est pas qu’une simple question de curiosité : c’est assurer sa sécurité. Nombre des récents épisodes de violence à Mexico durent suffisamment longtemps, pour que la simple connaissance de leur existence puisse sauver des vies. Et, puisque les médias grand public ne remplissent plus leur rôle d’information auprès des citoyens, les habitants se sont tournés vers les médias sociaux.

Twitter en particulier, avec son système de followers [NDLR : les personnes qui reçoivent vos messages, vos « abonnés »] à sens unique et ses hashtags [NDLR : qui commence par # et qui permettent de regrouper des tweets sur un même thème], est devenu l’une des sources principales d’information alimentée par les citoyens de Mexico.

Les gens « rapportent », « confirment » et relayent des informations sur des évènements violents, en utilisant des hashtags. Dans plusieurs villes, les hashtags ont émergé comme un moyen de faire circuler l’information. Une des premières villes où ces hashtags ont été utilisés est Reynosa, avec #reynosafollow, suivie par Monterrey avec #mtyfollow, et, plus récemment, #verfollow pour la ville côtière de Veracruz.

Une analyse sémantique de plus de 250.000 tweets utilisant le hashtag #mtyfollow au cours des neufs derniers mois [de novembre 2010 à août 2011] montre la manière dont ces hashtags sont utilisés. Les utilisateurs de twitter utilisent ainsi le hashtag pour « rapporter » (« reportan » en espagnol), pour « prévenir » (« precaucion », « cuidado ») et pour « demander confirmation » (« confirmar ») sur les fusillades (« balacera », « detonaciones », « balazos ») dans certaines zones de la ville (« zona », « cumbres », « Av », « Sada »).

Vous pouvez également voir la popularité de certains utilisateurs dans les messages. Des personnes comme @trackmty, @AnaRent et @cicmty ont, une fois réunis, plus de 85 000 followers et 65 000 tweets. Et ces personnes sont devenues des sources d’information fiables.

Mots les plus utilisés dans les 252 431 messages portant le hashtag #mtyfollow

 

> Les terroristes de Twitter

Jeudi 25 août, à 11h56, @gilius_22 poste un message sur Twitter avec le hashtag #verfollow. Il affirme que cinq enfants ont été kidnappés dans une école :

#verfollow Je confirme que dans l’école « Jorge Arroyo » dans le quartier de Carranza, cinq enfants ont été kidnappés, groupe armé, panique dans la zone

Le message est repris par douze personnes, et notamment par @VerFollow, un compte populaire avec plus de 5000 followers et qui avait été créé pour signaler les violences dans la ville. Immédiatement à la suite de ces messages, la rumeur se répand comme une trainée de poudre. Des annonces affirment qu’un des cartels de drogue menaçe de tuer un enfant pour chaque membre du cartel tué.

Les utilisateurs de Twitter relaient l’information : via Facebook, par email et par SMS. @gilius_22 annonce alors que le réseau téléphonique est inaccessible. En plus de tout ça, d’autres utilisateurs de Twitter rapportent différents incidents impliquant des écoles et indiquent que des hélicoptères volent à basse altitude.

A midi – seulement quatre minutes après – le gouverneur envoie un message sur Twitter pour arrêter la rumeur. Mais à ce moment, il est soit déjà trop tard, soit le gouverneur n’est pas considéré comme une source fiable d’information – probablement un peu des deux.

De nombreux parents se précipitent pour récupérer leurs enfants à l’école, causant des embouteillages monstres, le chaos et la panique se répandant dans la ville. Beaucoup de parents n’ont d’ailleurs pas envoyé leurs enfants à l’école le jour suivant et les entreprises ont signalé une perte de 70% de productivité due à cet incident.

Mentions du hashtag #verfollow au mois d'août 2011. À noter le pic le 25 août, le jour des rumeurs (source : Topsy)

A 12h05, le gouverneur envoie un message affichant son soutien à la liberté d’expression mais demandant aux gens d’être surs de leurs informations avant de réagir de telle manière. Trois heures après, il indique que le gouvernement poursuivra ceux qui propagent la rumeur, sur la base du « terrorisme » :

« Nous avons identifié les sources de désinformation, je veux informer qu’il y aura des conséquences légales, suivant l’article 311 (terrorisme) »

Le même jour, le site du gouvernement publie un communiqué listant seize comptes Twitter impliqués dans la rumeur et les menacede poursuites légales. Le communiqué mentionne également le nom de la personne associée avec le compte @gilius_22.

Dès le samedi, @gilius_22 et @maruchibravo sont arrêtés et accusés de terrorisme. Le 31 août, il y avait eu trois arrestations. Certains ont annoncéavoir été torturés par la police et forcés à signer des confessions.

Au même moment, de nombreux utilisateurs de Twitter à travers le pays protestent contre ces arrestations. D’autres se moquent du gouvernement en s’appelant les « twitteroristas ». Une vidéo des Anonymous est même publiée, « dénonçant la réaction du gouvernement contre les médias sociaux et le manque de courage des médias locaux pour rapporter ce qui se passe dans la ville ».

> Le fail des médias sociaux ?

Les motifs et les rôles des seize personnes mises en causes pour avoir propagé la rumeur sont obscurs. Ont-ils crié au feu parce qu’il pensait qu’il se passait réellement quelque chose, ou ont-ils tout inventé délibérément ? Qu’est-ce qui a mené à cette spirale rapide de diffusion de la rumeur ?

La rumeur ne se serait pas aussi rapidement répandue s’il n’y avait pas déjà eu un sentiment fort de vulnérabilité. Ce qui s’est passé est obscur. Il y a eu plusieurs annonces de mobilisations militaires au moment des messages. Si c’est vrai, cela a probablement ajouté de la crédibilité aux rumeurs : crier au feu dans un cinéma a beaucoup plus d’impact que de le faire dans une piscine.

Les rumeurs se sont répandues rapidement à cause d’un faible « système immunitaire » de l’information. Les médias de masse et le gouvernement ne sont plus considérés comme des sources fiables d’information dans certaines de ces villes. Les médias sociaux ont récupéré le rôle de ces médias et cela ne se fait pas sans conséquences.

Les médias sociaux (Twitter ici) reposent sur des mécanismes de réputation, ce qui est positif parce que cela aide à protéger leur anonymat, en opposition avec les journalistes qui risquent leurs vies car leurs identités sont connues. D’un autre côté, c’est un problème pour qualifier la fiabilité d’une information.

Beaucoup de citoyens ne croient pas le gouvernement. Un exemple, avec le compte officiel Twitter créé par le gouvernement local pour informer des évènements violents qui a six fois moins d’abonnés que certains journalistes-citoyens. Nombreux sont ceux qui affirment que le gouvernement minimise souvent, voire nie, l’existence des violences. Le gouverneur lui-même a explicitement nié avoir dit cela :

« Je n’ai jamais dit qu’il ne s’était rien passé à Veracruz, nous nous battons contre le crime avec tous nos moyens pour que nous puissions vivre libres, c’est ce qui se passe. »

Les circonstances étaient propices pour répandre de fausses informations. Cependant, poursuivre les utilisateurs de Twitter pose certaines questions.

Oui, leurs actions ont causé la panique, mais est-ce que c’est pour autant du terrorisme ? Ces arrestations vont probablement effrayer les utilisateurs des médias sociaux à Veracruz et peut-être dans d’autres villes, détruisant la dernière source d’information pour les citoyens.

Autre possibilité : que les médias sociaux soient poussés à la clandestinité, rendant encore plus difficile le développement de mécanismes de construction de réputation.

 Auteur : Andrés Monroy-Hernàndez (Arthur Jauffret pour la version française)

> Pour aller plus loin :

RSLN le 14/09/2011
rsln
RSLN le 14/09/2011

2 Comments


Boris

Mots&Co Mexique affirme que deux corps ont été retrouvés avec des menaces contre les utilisateurs des médias sociaux : www.facebook.com/.../10150332483709489Cette information est-elle confirmée ?

le 14 September 2011
Boris

Mise à jour : il semblerait que ce soit confirmé : http://twitpic.com/6kyr3q

le 15 September 2011

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