« Les médias sociaux sont des outils, pas des déclencheurs d'émeute »

« Les médias sociaux sont des outils, pas des déclencheurs d'émeute » Société
Jeudi 25 août, le gouvernement britannique convoquait les sociétés Facebook, Twitter et RIM (BlackBerry) pour évoquer leur rôle dans les émeutes qui ont secoué Londres, début août.
 
Avec un postulat de départ très simple : les émeutiers ayant recours à leurs services pour orchestrer certaines violences, les réseaux sociaux étaient indirectement complices de trouble à l’ordre public et devaient être placés sous surveillance, voire totalement interdits à certains citoyens.
 
C’était sans compter sur une étude, intitulée « Pourquoi la censure du Net en période de troubles politique aboutit à plus de pics de violence». Réalisée par Antonio Casilli (EHESS) et Paola Tubaro (Université de Greenwich, R-U), deux sociologues reconnus et experts des réseaux sociaux, elle souligne que la censure ne règle pas le problème de la violence. Interview.
 
RSLN : Qu’est-ce qui a motivé cette étude ?
 
Paola Tubaro : Au cœur de l’été, quand tout le monde pense plutôt à ses vacances, nous avons découvert un débat qui se déroulait dans l’urgence et nous nous sommes demandés comment nous pouvions y contribuer. L’opinion publique s’est trouvée prise au dépourvu. Nous étions à l’étranger et nous nous sommes empressés de regagner Londres.
Antonio Casilli : C’est un événement qui s’est imposé à nous. Autour de nous, l’incrédulité, la peur et l’incompréhension ont été les premières réactions. Mais encore fallait-il expliquer ces manifestations, leur donner un sens. Pourquoi ces émeutes ? Pourquoi cette longue traîne de violence et de rupture apparente du lien social ? C’est ce que nous avons cherché à savoir.
 

Double page du Sun pointant acusant les réseaux sociaux d'avoir accéléré les pillages (photo du site : wallblog)

RSLN : Très vite, les médias sociaux ont été montrés du doigt…
 
P. T. : Oui et d’une manière d’autant plus hypocrite que l’utilisation de ces mêmes médias sociaux avait été saluée dans les soulèvements des pays du Moyen-Orient. En optant pour un discours de diabolisation des réseaux, le gouvernement britannique a surtout voulu montrer qu’il reprenait le pouvoir et remettait de l’ordre dans une situation qui avait dégénérée.
A. C. : Le gouvernement britannique s’est acharné, du moins sur le papier, afin de ne pas revivre la même situation que dans les dans les 1980, quand certains médias autonomes (comme les radios pirates) avaient effectivement instrumenté et donné une voix aux émeutiers de Brixton, de Birmingham...
  
RSLN : Les médias sociaux peuvent-ils déclencher une émeute ?
 
A. C. : On a beaucoup insisté sur le fait que les médias sociaux puissent être des déclencheurs de conflictualité, de radicalisation politique. Or, je crois que nous avons surestimé le rôle de Facebook et Twitter, y compris dans les révolutions arabes, en oubliant les facteurs socio-économiques sous-jacents... Les médias sociaux sont des outils. Dans le cas de Londres, ils ont accompagné une manifestation sociale qui partait de la détresse et du mécontentement général vis-à-vis des coupes budgétaires et du gouvernement Cameron, mais ils n’en ont pas été le déclencheur.
P. T. : L’attention s’est focalisée sur un certain usage de ces réseaux. Or, ils ont également été utilisés par d’autres personnes qui se mobilisaient pour nettoyer les rues par exemple. A côté de la violence civile a éclos une autre réaction, celle d’une civilité citoyenne.
A.C. : Ces deux réactions sont complémentaires : comme dans chaque mouvement il y a une partie constructive et une partie destructive.
 
« Nous avons surestimé le rôle des médias sociaux dans les révolutions arabes »
 
RSLN : La thèse défendue par votre étude est que la censure du net a un impact sur les violences qui éclatent au sein d’une société. De quelle manière ?
 
A. C. : Notre étude ne montre pas une simple corrélation entre la censure et la violence mais un mécanisme complexe de cause à effet. Concrètement, nous nous sommes aperçus que lorsqu’il y a censure, l’enchaînement des violences se modifie, pas en quantité mais en qualité.
P. T. : Lorsqu’il n’y a pas ou peu de censure, on observe des pics de violences entrecoupés d’intervalles de paix sociale. A l’inverse, lorsque la censure est la règle, on ne trouve pas ces phases d’apaisement. Eliminer la censure n’équivaut pas à éliminer la violence mais donne la possibilité à la société de jouir d’intervalles de paix sociale. C’est un système qui offre plus de liberté au citoyen, même si cette liberté peut parfois prendre la forme de manifestations violentes.
 
Figure extraite de l'étude qui illustre une situation sans censure: des périodes de calme (en vert)succèdent aux pics de violence (en rouge) 
 
RSLN : Pour mener cette étude, vous vous êtes appuyés sur une méthodologie particulière. Pouvez-vous nous en parler ?
 
A. C. : Il s’agit d’une méthodologie de simulation sociale multi-agents. Nous utilisons un logiciel qui fait « pousser » des faits sociaux, pour reprendre une expression de Josh Epstein. En simulant des comportements en société nous pouvons évaluer les conséquences dans des situations différentes (censure ou pas) sans devoir attendre des années pour qu’elles se manifestent. Cela génère des scénarios que l’on peut comparer pour comprendre quels sont les facteurs qui influencent le niveau de la violence civile. 
P. T. : C’est une méthodologie récente qui est appliquée en sciences sociales, mais aussi en biologie ou en physique. Elle permet de simuler sur ordinateur des situations complexes, avec un contexte et des individus (ou « agents ») qui s’influencent mutuellement. Prenons l’exemple d’un individu en état de calme. S’il se trouve au milieu d’un groupe d’individus en colère, il peut décider de passer à l’action ou pas. Nous avons créé une population d’agents modélisés avec des caractéristiques de comportement basiques puis nous les avons laissé interagir, en ne modifiant que leur « vision » : en cas de censure, leur vision était rétrécie tandis que sans censure, leur vision était élargie.
 
 
Figure extraite de l'étude: les agents sociaux modélisés sont confrontés à des vision d'officiers de police (triangle bleu) et des émeutiers (les points rouges).
 
A. C. : Un paramètre de vision plus élevé permet aux agents d’être influencés par un réseau plus large que leur seul environnement proche, notamment grâce aux réseaux sociaux. Cela permet de faire un choix mieux renseigné. Appliquée aux émeutes, cette méthodologie souligne que voir quelqu’un de violent peut nous pousser à être violent mais peut aussi nous pousser à nous éloigner. Les influences négatives ne sont pas les seules à se transmettre, il existe aussi des influences positives que les simulations prennent en compte mieux que d’autres méthodologies, plus déterministes.
 
RSLN : En quoi cette méthodologie se distingue-t-elle d’une autre ?
 
A. C. : Ce modèle de simulation par agent nous permet de voir des comportements sociaux de manière plus complexe que la simple diffusion sociale. La vision de la police britannique était celle de l’épidémie : elle estimait que quiconque se trouvait en contact avec des émeutiers était automatiquement « infecté » par la violence. Or, ce n’est pas aussi simple.
 
« Les autorités britanniques ont une conception anachronique de la sociologie »
 
RSLN : Comment l’étude a-t-elle été accueillie au Royaume-Uni ?
 
P. T. : Nous avons reçu un très bon accueil de la blogosphère, de l’intérêt de la part des médias. Le gouvernement en revanche n’a pas donné suite…
A. C. : Il faut comprendre qu’il existe en ce moment même au Royaume-Uni une sorte de haine de la sociologie. Avec les émeutes, le maire de Londres, Boris Johnson (conservateur), a eu des propos incendiaires contre les sociologues, les accusant de vouloir justifier les violences sous prétexte de les expliquer.
P. T. : Les autorités britanniques ont une conception anachronique de la sociologie. Ils pensent qu'une explication sociologique reviendrait à dire que ce sont les grandes variables, comme la pauvreté ou l’exclusion, qui expliquent ce qui s’est passé. C'est effectivement ce que faisait souvent la sociologie dans le passé, et qui a montré ses limites aujourd'hui : tous les pauvres ne sont pas des émeutiers ! Or, la sociologie actuelle développe des approches beaucoup plus fines, qui nécessitent de regarder les dynamiques de groupes et les microdéterminants des comportements individuels de beaucoup plus près.

>> Retrouvez les résultats de cette étude sur le blog de Paola Tubaro et sur celui d'Antonio Casilli.

> Pour aller plus loin:

> Image de une: Croydon Riot, par tgeasland, licence CC - photo prise le 8 août 2011
sandrine Sandrine Cochard le 30/08/2011

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