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Économie numérique

Le design numérique, ou l'art « d'élever tout notre monde au carré »

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Nous poursuivons la publication d'un dossier consacré au design numérique, qui occupe largement les colonnes de RSLN #10. Dans ce long billet, nous faisons un point complet sur cette jeune discipline ... .

Il y a ce qui existe et ce qui pourrait (peut-être) devenir notre banal quotidien (un jour lointain). Ce dont on peut sans grand mal imaginer devenir vite un utilisateur averti, et ce qui nous semble tout bonnement inconcevable, tant la rupture avec ce que nous connaissons aujourd’hui est considérable.

Prenez cette application pour smartphones, développée par l’agence de design IDSL pour Orange : elle permet de visionner un match de football à l’aide d’une courbe d’intensité émotionnelle, construite, entre autres, à partir du volume sonore dans le stade.
 
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Facile, dans ces conditions, de retrouver quasi instantanément les moments forts de la rencontre, de se construire son propre résumé, et même de ne revoir que les buts en dessinant avec ses doigts un rond sur l’écran.
 
Et puis il y a cette vidéoLiving Kitchen, de Michaël Harboun, dont nous vous avons déjà parlé. Cet étudiant de 23 ans, qui vient d’achever son cursus de cinq années au Strate Collège, l’une des meilleures écoles françaises de design, et fanatique de prospective, y met en scène une cuisine entièrement constituée de matière numérique, donc programmable, vivante :

 
Dans une pièce d’un blanc immaculé émerge d’un mur vierge, sous l’effet d’un pointage lumineux, un robinet d’où coulent de l’eau, puis des pâtes, sur une tablette qui se creuse pour les recueillir. Une source de chaleur, elle aussi venue de nulle part, va assurer la cuisson…
 
Deux exemples, deux symboles d’une « patte française » dans une révolution qui bouleverse notre quotidien.
 
« Il n’y a plus beaucoup d’objets qui ne puissent intégrer une dimension numérique et donc être communicants », assure Alain Cadix, directeur de l’ENSCI (École nationale supérieure de création industrielle), la grande école publique française de design industriel.
 
Dominique Sciamma, directeur du développement et de la recherche au Strate Collège, et contributeur régulier des débats RSLN, renchérit :
 
« Ces objets qui deviennent intelligents ne sont pas isolés, mais reliés pour former des systèmes. »
 
Un mur, un miroir de salle de bain, le pare-brise d’une voiture, un panneau indicateur dans une ville : l’espace des dialogues numériques n’a plus de limites. Ce qui pose inévitablement la question de notre rapport à ce nouveau monde.
 
Les objets vont développer des comportements
 
La réponse ? Le design numérique, que certains préfèrent qualifier d’interactif, ou design d’interaction. Qu’importe la sémantique : l’essentiel est bien que nous puissions évoluer dans ces univers en mutation permanente de façon, sinon automatique, à tout le moins intuitive.
 
Eh oui : paradoxe mais nécessité, cette abondance technologique ne sera acceptée et optimisée que si elle apparaît naturelle, transparente. Mieux : invisible.
 
Quoi de plus naturel alors que notre corps pour dialoguer avec ces objets vivants : en touchant de ses doigts, en bougeant ses membres, ses yeux, ou même tout simplement en pensant (si, si, c’est déjà possible grâce à des petits capteurs posés sur la tête)…
 
Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui :
 
« Plus que des fonctionnalités, les objets vont désormais développer des comportements, l’environnement humain va être partagé avec des objets intelligents », précise Dominique Sciamma, pour qui « le designer doit se saisir d’enjeux de nature sociétale ».
 
L’éclosion d’une nouvelle grammaire des sens
 
Le design d’interaction ouvre sur la nécessité d’« inventer de nouvelles grammaires », comme le dit joliment Vincent Puig, directeur adjoint de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou. L’un des exemples les plus parlants est sans doute cette gestuelle des doigts que nous imposent désormais les écrans tactiles des smartphones.
 
« Plus qu’à un âge du changement, c’est à un véritable changement d’âge que nous assistons », s’enthousiasme Jean-Louis Frechin, directeur de la prospective et de l’innovation numérique à l’ENSCI et fondateur de l’agence NoDesign.
 
C’est lui et son équipe qui ont inventé le « Fabwall », un papier peint interactif grâce aux informations numériques (son, vidéo, images…) mémorisées sous forme de tags, qui constituent le motif dudit papier et sont lisibles par un smartphone :

Cette faculté de procurer des fonctions modernes à des matériaux ou à des environnements traditionnels est d’ailleurs aussi une des missions cardinales du design numérique. Comme l’est sa capacité « à prendre en compte et à mixer les modes d’attention », renchérit Vincent Puig.
 
Tous nos sens peuvent en effet être sollicités par le numérique, qui « élève tout notre monde au carré », résume Michaël Harboun, pour exprimer son formidable pouvoir. 
 
Ce bouleversement, qui touche le processus de création industrielle et de services, place le designer dans une position déterminante. Il est indispensable pour « repenser en permanence la manière d’interagir », selon l’expression de Dick Lantim, qui, avec son compère Mitsu Furuta, a créé l’agence Sensorit afin d’accompagner tous ceux qui participent à ce mouvement. Il y a en effet des précautions à prendre avant de labourer ce champ des possibles, d’apparence infini.
 
« La puissance informatique peut donner le vertige et nous faire oublier l’essentiel : quels sont ou seront les usages réels que nous pouvons créer et, au-delà de ces usages, quels en sont les enjeux humains et sociaux. Car cette interaction permanente avec l’environnement n’est pas une panacée », prévient Dominique Sciamma.
 
Autrement dit, le design interactif, comme le design tout court, « nécessite à la fois un dessin et un dessein », souligne avec une certaine malice Jean-Louis Frechin.
 
Le plus généraliste des spécialistes
 
Comment alors s’accommoder de ces contraintes ? D’abord en convoquant toutes les compétences possibles. Il n’est pas une agence de design, un département de recherche efficient d’une grande entreprise qui ne s’attachent les services de spécialistes en fonction du projet étudié. Ici un anthropologue ou un linguiste, là un ergonome ou un sociologue.
 
A la charge du designer de faire l’interface, si l’on ose dire, entre ces fonctions et, d’un côté, le marketing, de l’autre, les techniciens ou les ingénieurs. Il devient ainsi le plus spécialisé des généralistes et le plus généraliste des spécialistes…
 
Explications de Jean-Louis Frechin :
 
« Dans une équipe incluant un commercial et un ingénieur, l’arrivée d’un designer peut tout changer et rendre le trio vertueux. On est capable de proposer un agencement entre le design produit et le design numérique. C’est ce métissage qui est intéressant, cette synthèse créative, qui propose un petit truc en plus, quelque chose de nouveau. »
 
Un enjeu créatif autant que managérial. C’est dans cet équilibre subtil, mais évidemment toujours imparfait, que les meilleures solutions peuvent être trouvées. Pour notamment prévenir l’élaboration de produits ou de services d’une formidable technicité, d’une intelligence extrême, mais qui ne trouveront pas leurs débouchés faute d’être « compris » ou tout simplement d’avoir une utilité.
 
C’est là qu’intervient la deuxième condition à respecter pour éviter les déconvenues : sonder et resonder les utilisateurs.
 
L’expérience racontée par Nicolas Gaudron, codirigeant avec Virginia Cruz de l’agence IDSL, est à cet égard édifiante : sollicités pour plancher sur une radio dont le volume d’émission devait varier en fonction de l’éloignement de celui qui la manipulerait, ce tandem avait a priori songé que la demande naturelle des auditeurs serait que le son augmente avec la distance du poste pour conserver le même confort d’écoute. Tous leurs tests ont prouvé le contraire !
 
Faire dialoguer les arts et les sciences
 
Sur le papier, la révolution paraît inévitable. Mais, dans les faits, les conservatismes dans une nation d’ingénieurs ont la peau dure. Le partage des savoir-faire, la reconnaissance de l’opinion de celui qui tente de s’aventurer sur un terrain où on ne lui reconnaît a priori pas de compétences ne sont pas inscrits dans les gènes des entreprises françaises.
 
Pour faire évoluer les comportements, Jean-Louis Frechin poursuit inlassablement son travail d’évangélisation des acteurs :
 
« Les grosses entreprises françaises ne savent pas encore ce qu’est le design. Et les start-up en manquent cruellement. Or le design propose des solutions… et ça marche ! »
 
Le rôle des écoles va être déterminant, comme en témoignent leurs efforts pour favoriser cette mixité entre compétences, indispensable à l’évolution des comportements. C’est le cas notamment de l’ENSCI, qui, au titre de ses partenariats avec les écoles de commerce et d’ingénieurs, en a développé un particulièrement symbolique.
 
Dix-huit élèves, soit un bon tiers d’une promotion, viennent de passer un semestre au LETI, laboratoire spécialisé en micro et nanotechnologies du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), à Grenoble, au contact d’une équipe de scientifiques travaillant sur les interfaces cerveau-machine.
 
Confrontation des cultures et des savoirs, à travers laquelle Alain Cadix, le directeur de l’école, ambitionne de perpétuer la tradition bien française du dialogue fructueux entre les arts et les sciences, héritée des Lumières. La « conversation » entre sciences et design est pour l’ENSCI porteuse d’innovations radicales. Elle en est un axe stratégique.
 
Tradition française… De là à dire qu’il existerait une « French touch » dans ce monde agité du design numérique, il n’y a qu’un pas, que d’aucuns n’hésitent pas à franchir. Pas très étonnant si l’on se rappelle que, dans des univers finalement assez proches comme le film d’animation ou les jeux vidéo, la spécificité française a été internationalement reconnue.
 
Le secteur du design numérique s’engouffrerait- il dans la même brèche ? Oui, il existe une approche spécifiquement française de la discipline, assure Jean-Louis Frechin :
 
« En France, on pense stratégie, on prend de la hauteur, on fait très attention au processus de conception. On parle de conception innovante. Dans le monde anglo-saxon, on est plus tactique : on traite de problèmes concrets, d’interfaces. C’est ce qu’on appelle le ‘problem solving’. C’est la même différence qu’entre la guerre et la bataille. »
 
Conséquence, les Français craindraient moins de « mélanger même les compétences les plus éloignées », estime Johanna Rowe, jeune designer industriel et interactif chez Winwise, société de conseil et de services informatiques.
 
De l’avis des experts, la patte française trouverait ses racines dans la solide formation dispensée à l’école, liée notamment au poids des sciences humaines. La diffusion d’un socle de culture générale, renforcé par un parcours scolaire traditionnellement généraliste, doterait les étudiants d’une bonne capacité d’abstraction et de conceptualisation.
 
Jean-Louis Frechin, encore :
 
« La nature même de l’esprit français, c’est d’être généraliste. Cela se voit jusque dans les termes : en anglais, on est forcément designer de quelque chose. En France, on est designer. »
 
Michaël Harboun évoque, lui, une forte propension à vouloir « mettre du sens » dans les projets, même les plus triviaux. Dick Lantim parle d’une poésie créative, plus rare chez les Anglo-saxons.
 
N’oublions pas « notre impertinence, notre esprit critique, indispensables pour oser la transgression que nécessite l’innovation », selon les mots d’Alain Cadix, ainsi que la collaboration active d’excellentes écoles.
 
Bref, il faut parier que les Français n’ont pas fini d’illustrer de nouvelles tendances ...
 
> Pour aller plus loin : 
 
- Explorez notre tag "design numérique"
 
- L'intégralité du magazine à feuilleter : 

Pierre Bro le 19/07/2011
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Pierre Bro le 19/07/2011

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