Souvenez-vous. En avril 2010,
nous nous étions longuement arrêtés sur le palmarès du prix Pulitzer, et, plus particulièrement sa composante «
nouveaux formats, nouveaux supports » : sur
les quatorze prix ès journalisme décernés en 2010, cinq s’accompagnaient en effet de motivations saluant une qualité particulièrement remarquable dans le traitement
de l’info en ligne.
Le
palmarès 2011, qui a été révélé ce lundi 18 avril, s’inscrit résolument dans la même veine,
et décerne encore une fois cinq récompenses à des productions faisant l’objet d’un traitement web innovant et particulier – et ne vous arrêtez surtout pas à la lecture qu’en fait l’AFP,
qui affirme un peu rapidement que «
les sites d'informations en ligne sont absents à l'exception de ProPublica, dont deux reporters […] sont récompensés dans la catégorie "reportage national". »
« Nous n’avons pas créé de catégorie spécifique pour le journalisme en ligne, car notre objectif n’est pas de saluer l’utilisation du médium web en tant que tel […]. Le journalisme en ligne a atteint sa maturité [et] fait désormais partie intégrante du journalisme de qualité que récompensent les prix Pulitzer. »
Nous avons donc fouillé les mentions en toutes lettres du « web » dans les motivations des jurys. Mais également les mises en scène de l’information proposées par les journaux autour des sujets primés. Ceux-ci sont en effet souvent lourds, compliqués, et les infos traitées ou révélées doivent faire l’objet d’un double traitement, avec une attention particulière sur la réception en ligne. Nous sommes donc allés chercher les productions pensées en vraie complémentarité, celles qui donnent un sens particulier au journalisme web.
>> Motivations des jurys, sujets primés, URL, total des distinctions 2010-2011 : on a tout répertorié dans un tableau de synthèse, que vous pouvez retrouver ci-dessous (on est allés un peu vite, c’est pas forcément super lisible, mais tout est là) :
Et on prend aussi le temps d’une lecture dans le détail des cinq productions web qui ont retenu l’attention du board, sous la forme de quatre grands enseignements :
1. Rendre des données sexy et accessibles via une application, c’est aussi ça, l’investigation
Spontanément, si l’on vous évoque une plongée dans le monde des polices d’assurance en Floride, ça vous évoque sans doute des montagnes de documents à éplucher. Tous écrits en petits caractères, avec moults astérisques de rigueur.
Paige St. John [@
paigestjohn] du
Sarasota Herald Tribune (quotidien local tirant à 120.000 exemplaires, propriété de la
New York Times Company), n’est pas d’accord avec cette fatalité. Et elle a précisément pris le temps de plonger, des heures durant, dans des montagnes de documents.
Résultat de ce travail : plusieurs articles, montrant notamment :
- que des assurances privées refusent d’assurer des propriétaires de maisons ;
- qu'ils augmentent de 350% leurs tarifs ;
- et laissent deux millions d’habitants de Floride avec, pour tout choix, celui d’une assurance d’Etat, qui ne pourrait vraisemblablement pas payer ses dettes en cas de grosse tornade, par exemple.
Mais en plus de ce dossier bien traditionnel, le journal a également développé
une application, permettant à tout habitant de Floride de visualiser cela, en fonction de son canton de résidence :
Cette info définitivement «
concernante » et à forte valeur ajoutée, traitée sous la forme d’une «
application de dataviz » (pardon pour les
buzzwords) a été récompensée dans la catégorie du prix «
d’investigation ». Le jury
a salué l’effort consistant à mettre à la disposition des lecteurs des «
données pratiques ».
2. La pédago, c’est pas que les mots : de l’art de bien raconter des histoires avec des supports variés
Un enfant de quatre ans qui se bat contre une maladie inconnue : non, le traitement journalistique qui en sera fait ne consistera pas forcément à du super-émotif, dégoulinant de bons sentiments.
Une équipe du
Milwaukee Journal Sentinel (quotidien fondé en 1837, 220.000 exemplaires en semaine, 380.000 le week-end) a relevé le challenge. Et, avec
un webdocu (car il faut bien donner un nom à leur production), a pris le temps de raconter ce combat quotidien. Cela s'accompagne également de vidéos en série, sans oublier des couches de décryptages à coup d’infographies (bon, OK,
au format PDF, mais
pas seulement).
Cette info pédago a été récompensée dans la catégorie du prix «
de décryptage ». Le jury
a salué le soucis d’une histoire «
racontée avec des mots, des graphiques, des vidéos, et des images ».
3. Des « outils numériques », sur un support web only (tant qu’à faire)
C’est sans aucun doute
le plus « numérique » de tous les prix décernés cette année : un traitement à coups «
d’outils digitaux » (
dixit le jury), diffusé sur un pure-player (un site exclusivement accessible en ligne). Et qui plus est sur
ProPublica, site d’infos appuyé sur une fondation,
business model d’un genre particulier qui avait
déjà été récompensé en 2010.
En mots, bien sûr, mais également à coups de graphiques soignés, léchés même :
Ou bien encore … :
4. L'info en temps long n'est pas forcément l'ennemi du web
Place maintenant à deux projets qui, au départ, n’ont rien de web : un reportage en immersion dans les coulisses de la justice en Russie, et l’enquête sur le naufrage d’un chalutier, dans l’océan Atlantique, avec six marins à bord.
Elles ont fait l’objet de la même attention lors de leur mise en ligne, et accompagnées de vidéos - dont on peut remarquer que la diffusion a été visiblement très synchronisée avec la sortie du papier.
Il s'agit de productions plutôt longues - 15 minutes, par exemple, dans le cas du reportage du Star-Ledger :
L'entrée vidéo « multimédia » n’est donc pas (forcément) celle de la petite phrase et du buzz du jour : elle peut aussi être une porte d’entrée d'accès aux infos à très forte valeur ajoutée, celles qui font l’identité même d’un journal – le grand reportage pour le NYT, l’investigation locale pour une quotidien régional.
Quelques enseignements : les catégories « reines » font la part belle au web...
Si l’on introduit la variable « temps » (enfin, deux années), le tableau est sans appel : c’est dans les catégories « reines », celles des faits, du « breaking news », du grand reportage, que le webjournalisme se retrouve particulièrement mis à l’honneur. Et évidemment moins du côté des éditoriaux, ou des meilleures critiques, ou couvertures photos … . Mais à vrai dire, on s’en doutait un peu.
> Pour aller plus loin en ligne :
> Et sur RSLN :