Société

Open data : pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques ? (2/3)

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Pour accompagner l'atelier de réflexion autour du phénomène open data que nous organisons le 17 mars (inscriptions), nous poursuivons la publication d'une série d'articles, de reportages, et d'analyses, autour de la question de la libération des données.

Dans la première partie de notre enquête sur l’Open data, nous sommes revenu sur ses origines et sur les perspectives offertes par ce phénomène.

Mais, concrètement, comment ce « mouvement de libération » des données prend-il forme ?

D'abord, un constat. Difficile d’établir une communauté d’objectifs entre l’application, pour le moins douteuse, vendue aux États-Unis par Beenverified.com, qui permet de localiser sur l’écran de son smartphone, par un système de réalité augmentée, les adresses des délinquants sexuels répertoriées dans les registres publics, et cette autre, développée en Grande-Bretagne, qui recense toutes les dépenses supérieures à 500 livres des 326 collectivités territoriales.

Ou encore entre Trees near you, qui localise et décrit chacun des 500 000 arbres de la ville de New- York tout en mesurant leur contribution environnementale, et Whoslobbying, sorte d’agenda répertoriant les rendez-vous des ministres britanniques avec tout ce qui peut ressembler à un groupe d’influence (industriels, syndicats…).

Voilà sans doute là la particularité majeure du phénomène de l’open data : son caractère diffus, imprévisible et hétérogène.

La promesse d’avancées dans la recherche

La recherche d’une cohérence dans toutes ces initiatives semble d’ailleurs prématurée, voire inutile, aux yeux des défenseurs de ce mouvement :

« Bien sûr, certaines applications peuvent être considérées comme des gadgets. Mais nous n’en sommes qu’au tout début », plaide Bruno Walther, cofondateur de Captain Dash, une start-up qui fournit aux directions marketing un tableau de bord dynamique permettant de croiser données internes et externes. Il suggère de revisiter les premiers sites Internet, ceux qui furent créés il y a une quinzaine d’années.

« Ce désordre apparent peut devenir vertueux », assure quant à lui Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing). Et de souligner que le secteur du transport constitue à lui seul un champ d’utilisation considérable pour l’Open data.

Les applications dans ce domaine sont de plus en plus sophistiquées. Le jour n’est pas loin où l’on pourra savoir quel est, à l’instant T, le meilleur moyen – du point de vue de la rapidité, de la sécurité, de l’empreinte carbone… – de se rendre d’un endroit à un autre.

Comment donner une visibilité aux données ?

L’Open data promet aussi des avancées considérables dans la recherche, car le volume des données rend possibles des corrélations nouvelles et de beaucoup plus grande ampleur. Voilà pour les projets les plus ambitieux.

Il en est de plus modestes, tout aussi utiles. Ainsi Xavier Crouan, le monsieur Open data de la ville de Rennes, songe à un service qui permettrait d’établir un parcours optimisé, évitant les pièges de la rue, pour les personnes handicapées, par exemple les non-voyants.

Le gisement est énorme, reste à en extraire le bon minerai et à le valoriser. L’une des premières difficultés est de donner une visibilité à ces données. Délivrées brutes, elles sont dans le meilleur des cas indigestes, et la plupart du temps illisibles (c’est le cas, par exemple, des données géographiques et urbanistiques), faute, pour la majorité des citoyens, de posséder et de maîtriser les outils informatiques indispensables à leur traitement.

« La valorisation passe par l’animation d’une communauté transversale des acteurs »

D’où la nécessité de passer par l’étape des développeurs, qui, par leur travail de défrichage et de mise en scène des données, dessinent le champ de leurs utilisations possibles. Cela s’est beaucoup fait outre-Atlantique grâce à des rencontres baptisées « hackhaton », pendant lesquelles les participants doivent développer des applications dans un temps limité (souvent une journée).

Ou bien dans le cadre de concours d’une durée plus longue lancés par des collectivités locales. La France n’échappe pas à la règle. La compétition ouverte par Rennes a fait émerger une cinquantaine de projets, et Paris a organisé la sienne à la fin du mois de février.

Mais cela suffira-t-il à créer une dynamique suffisante pour que l’enthousiasme des débuts ne retombe pas ? Claire Gallon, de LiberTIC, une association nantaise qui milite pour l’ouverture des données publiques et le développement de l’e-démocratie, est formelle :

« La valorisation des données passe par l’animation d’une communauté transversale des acteurs du territoire : designers, développeurs, entreprises, associations, citoyens et usagers. »

En d’autres termes, il faut trouver les moyens de faire se rencontrer et fonctionner ensemble ces différentes sources d’invention, afin de mixer les données et les idées de façon originale.

L’Open data, porté par les volontés politiques ?

La volonté politique peut aussi jouer un rôle-clef dans cette entreprise. Avec des ressorts idéologiques de natures très différentes, comme l'analyse Bernard Stiegler :

« Pour Barack Obama, il s’agit d’essayer de faire vivre une utopie progressiste, forgée par une idée précise de ce que doit être une véritable démocratie citoyenne. 

Aors que dans l’esprit du néolibéral David Cameron, en Grande-Bretagne, l’objectif est assez différent dans la mesure où la démarche consiste, en partie, à court-circuiter les services publics. »

Et en France ? Pour l'instant, les initiatives nationales ont été plutôt timorées. Un paradoxe pour un pays qui, comme le rappelle Bruno Walther, a été « pionnier en matière de collecte de données publiques. Depuis Colbert, on compte les arbres au bord des routes ! Et nous avons une école statistique reconnue dans le monde entier. »

Danielle Bourlange, directrice générale adjointe de l’Agence du patrimoine immatériel de l’État (APIE), réfute toute pusillanimité en la matière :

« De nombreuses initiatives ont été prises, et certains ministères ont déjà ouvert des répertoires de données et des portails d’accès. C’est le cas de Bercy, ou de la Justice avec Justimemo, une plateforme multimédia qui permet de mieux comprendre le fonctionnement de la justice en France. »

En réponse à ceux qui reprochent à l’administration de trop tergiverser, notamment sur le thème de la gratuité des données, Danielle Bourlange précise :

« Nos réflexions continuent, car la matière est complexe. D’ailleurs, la Commission européenne a lancé une étude sur ce sujet, dont les résultats devraient être disponibles à la fin du premier semestre 2011. »

Mais, les choses sont peut-être en train de changer : preuve de l’importance désormais accordée au sujet, le Premier ministre a créé par décret, le 21 février 2011, une mission « Etalab », « chargée de la création d'un portail unique interministériel des données publiques ».

Cette équipe qui pilote le "data.gouv.fr" est directement rattachée à Matignon, et conduite par Séverin Naudet, qui occupait jusqu'à présent le poste de conseiller web de François Fillon.

Vaincre les réticences de l’administration

La tâche des décideurs politiques est aussi de convaincre une administration parfois rétive à lâcher ce qui « fait » son pouvoir.

Un travail d’éducation indispensable, comme en convient Danielle Bourlange :

« Nous faisons beaucoup de sensibilisation afin d’expliquer aux services les enjeux économiques et sociaux de l’Open data. Nous les rassurons notamment sur les garanties qu’un système de licences adapté peut apporter pour la bonne utilisation de certaines données. »

Au niveau local, s’ajoute une contrainte politique encore plus prégnante. Xavier Crouan le reconnaît bien volontiers :

« Dans un premier temps, nous avons décidé de rendre gratuitement accessibles des données publiques très pratiques liées au territoire. Notamment celles qui concernent le transport, la vie quotidienne, la géolocalisation de services ou d’objets sur l’espace public. C’était indispensable pour lancer la dynamique et convaincre les services de la collectivité du bien-fondé de ces initiatives. Nous devrions ensuite passer à des informations plus en relation avec la décision politique, comme des données budgétaires précises. »

>> Cet article est issu du prochain numéro de Regards sur le numérique, version papier, qui sera très prochainement disponible en téléchargement en ligne.

> Pour aller plus loin :

Pierre Bro le 08/03/2011
pierrebro
Pierre Bro le 08/03/2011

8 Comments


RSLNmag

[Enquête #opendata, suite] Pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques : http://bit.ly/f3gHu9

le 08 March 2011
simplymoua

RT @RSLNmag: [Enquête #opendata, suite] Pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques : http://bit.ly/f3gHu9

le 08 March 2011
Gbursachi

RT @RSLNmag: [Enquête #opendata, suite] Pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques : http://bit.ly/f3gHu9

le 08 March 2011
ehooge

Pourquoi mettre à disposition de tous les données publiques ? Quelles volontés politiques ? http://ow.ly/4aFWV (via @rslnmag)

le 09 March 2011
Yann_B

Open data : pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques ? http://j.mp/hUZ0dJ

le 09 March 2011
LiberTIC

Rennes publierait ses données budgetaires: pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques? http://bit.ly/eKlowv #opendata

le 12 March 2011
tangi

RT @LiberTIC: Rennes publierait ses données budgetaires: pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques? http://bit.ly/e ...

le 12 March 2011
romainmazon

RT @LiberTIC: Rennes publierait ses données budgetaires: pourquoi mettre à la disposition de tous les données publiques? http://bit.ly/e ...

le 12 March 2011

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