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Société

« L'open data n'est plus une chimère » : entretien avec Nigel Shadbolt

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 (illustration : Nigel Shadbolt WWW 2010, flickr, licence CC, ElonUinversity)

Pour accompagner l'atelier de réflexion autour du phénomène open data que nous organisons le 17 mars (inscriptions), nous poursuivons la publication d'une série d'articles, de reportages, et d'analyses, autour de la question de la libération des données.

Deuxième étape : après le bilan en demi-teinte de Data.gov, focus sur son équivalent anglais, data.gov.uk qui vient de fêter son premier anniversaire.

Nigel Shadbolt, son co-créateur avec Sir Tim Berners-Lee et professeur d’intelligence artificielle à l’Université de Southamptonnous livre sa vision du chemin parcouru par le mouvement de l'open data et nous propose des pistes de réflexion pour son futur.

RSLN : Pouvez-vous nous expliquer dans quelles conditions et avec quelles ambitions est né le projet data.gov.uk ?

Nigel Shadbolt : A l’origine du projet, on trouve la volonté de l’Office of Public Sector Information (OPSI) [NDLR : qui a fusionné depuis avec les Archives Nationales]  d’implémenter une directive européenne datant de 2005 et incitant les Etats à rendre accessibles les données publiques collectées. L’OPSI a pris cette directive très au sérieux et a pris contact avec notre groupe de recherche, basé à Southampton, avec lequel nous nous intéressions déjà aux informations gouvernementales locales et nationales, aux sondages et aux statistiques.

Nous avons mené un projet pilote avec eux et il a été porté à la connaissance du Parlement anglais en 2007 : l’opportunité d’utiliser de nouveaux standards du web, des nouvelles technologies de mise en relation de données pour lier des informations publiques, a alors éclaté au grand jour.

La suite est plus connue : Tim Berners-Lee a rencontré Gordon Brown et le Premier ministre lui a demandé ce qui se passait sur le Web, ce qui était excitant et surtout comment le gouvernement anglais pouvait y participer. Tim Berners-Lee poussait l’idée de construire un web des données et lui a demandé de nous fournir les données du gouvernement, ce qu’il a accepté.

Nous avons été alors chargés de créer et de diriger le projet data.gov.uk avec trois objectifs :

  • construire un point d’accès central et unique aux données,
  • collecter des données publiques non personnelles, dans un format standard, facilement lisibles et provenant de différents départements,
  • et changer le licensing, en le modifiant de telle manière à ce qu’il incite à la publication des données.

Le portail data.gov.uk a été construit en quelques mois et a été rendu public en janvier 2010. Sa forme est particulière dans le sens où c’est une beta perpétuelle : cette idée de changement permanent est nouvelle pour les gouvernements mais les retours sont très bons.

Il y a eu une véritable vague d’enthousiasme et d’intérêt autour de la publication des données, notamment avec les différents partis politiques, qui y ont vu une opportunité pour améliorer le service public, de rendre les dépenses publiques plus transparentes et de gagner en efficacité.

RSLN : Un an après son lancement, quel premier bilan tirez-vous de ce portail ?

Nigel Shadbolt : Une façon de mesurer son succès est de voir que de nombreux pays, régions et villes se sont ou parlent de se lancer dans l’open data, en suivant un modèle proche.

L’open data s’est démocratisé : ce n’est plus une chimère, c’est un objectif que l’on peut clairement et raisonnablement atteindre. Les progrès réalisés sont significatifs. Nous avons publié des milliers d’ensembles de données qui comptent réellement pour les citoyens : des dépenses publiques à la structure ou au fonctionnement du gouvernement, aux taux d’infection dans les hôpitaux ou des données relatives à l’éducation par exemple.

Nous avons réalisé des choses très intéressantes non seulement en termes de technologie ou de données mais également sur les principes des données publiques, c’est-à-dire sur la façon dont les gouvernements publient l’information et communiquent.

Et, évidemment, certaines personnes trouvent surprenant que certaines données soient collectées mais, de notre point de vue, il y aura toujours quelqu’un d’intéressé par ces données, et qui en fera un usage innovant à un moment donné.

RSLN : En Grande-Bretagne, l’open data a-t-il déjà amorcé une transformation de la relation entre citoyens et gouvernants ?

Nigel Shadbolt : C’est en tout cas ce que l’on voit, par exemple, avec les données des dépenses de santé. Les citoyens s’emparent de ces données et peuvent désigner des responsables.

De même pour les hommes politiques locaux auxquels il est possible de demander des comptes sur le coût de la décoration de leurs bureaux ou de leurs derniers voyages. Les citoyens s’impliquent car il s’agit d’argent public : la responsabilité est en train de changer avec la démocratisation de l’accès aux données.

Néanmoins, il ne faudrait pas pour autant en oublier les limites : les journalistes ou les citoyens peuvent, par exemple, orienter des données pour appuyer leurs propos, articles ou points de vue. On se retrouve alors face au problème de l’interprétation de l’information brute, de la même façon que même les meilleures statistiques sont toujours ouvertes à interprétation et à la prospective.

Les données permettent à la discussion de naître, de rendre le débat plus documenté, mieux informé. Il faut rester attentif à l’interprétation des données et, dans ce sens, les gouvernements ont une obligation d’éduquer leurs citoyens à utiliser et comprendre ces données : si on doit se servir des données comme des preuves, alors il faut changer ce que l’on apprend à l’école.

Un autre point clé du mouvement de l’open data est qu’il ne vise pas à abolir la vie privée : la liberté d’information n’implique pas que toutes les informations doivent être disponibles, ni que la sphère privée n’existe plus. Le concept de la vie privée a d’ailleurs été pensé d’un point de vue philosophique pour permettre aux citoyens d’avoir des opinions politiques différentes, et pour leur garantir un droit au secret tout en assurant la transparence de la puissance publique. La démarche de l’open data s’inscrit dans cette logique et ne signifie, en aucune manière, la fin de la vie privée.

RSLN : Sur les forums de data.gov.uk, certaines critiques reviennent régulièrement, notamment celle pointant le fait que les données seraient « uniquement en faveur du gouvernement, sans danger et sans risque de controverse ». Qu’en pensez-vous ?

Nigel Shadbolt : Les militants de l’open data – n’entendez aucune connotation péjorative ici, car je me considère comme l’un des leurs – sont d’éternels insatisfaits. C’est d’ailleurs ce qui fait leur charme. Ils cherchent constamment à élever le niveau, à aller de l’avant, parce qu’ils sont engagés, parce que ces thématiques les touchent.

Pour autant, je ne pense pas que l’on puisse dire des données relatives au budget de l’Etat, à la criminalité ou aux infections dans les hôpitaux, qu’elles soient particulièrement flatteuses pour le gouvernement. Ces données contiennent de l’information qui rend directement certaines personnes responsables et permettent d’engager le dialogue.

RSLN : La technologie est disponible, la plateforme est en place, les données sont accessibles : quelle est la prochaine étape pour data.gov.uk et plus généralement pour le mouvement de l’open data ?

Nigel Shadbolt : Plusieurs points réclament une attention particulière. L’accessibilité des données, d’abord : nous devons continuer à réfléchir à des standards pour rendre les données toujours plus faciles d’accès.

Ensuite, il faut concevoir des outils pour aider la communauté des développeurs à exploiter les données de manière plus efficace et innovante.

Se pose aussi la question de la qualité des données. Il faut y prêter attention au moment de leur publication, mais également en amont, en associant les citoyens au processus. Je crois beaucoup aux vertus du crowdsourcing en la matière.

Enfin, nous devons poursuivre nos efforts pour rallier à l’open data les ministères et les hommes politiques encore réticents, et pour encourager les bonnes pratiques. S’il est facile de publier les données des gouvernements précédents, il est beaucoup plus délicat de publier celles de son propre gouvernement.

RSLN : La plupart des pays les plus à la pointe en matière d’open-data sont des pays anglophones (Etats-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni). Est-ce que vous ne pensez pas que le mouvement de l’open data reste, au moins pour l’instant, enfermé dans ce cadre ?

Nigel Shadbolt : Une explication possible, et à laquelle je ne suis pas sur de croire, repose sur les différences entre les systèmes parlementaires anglo-saxons et continentaux.

Les démocraties anglo-saxonnes sont fondées sur des systèmes parlementaires avec une opposition forte, à l’image des questions au Premier ministre anglais par exemple. Ce sont des pays dans lesquels les données sont utilisées par les deux bords pour mettre l’autre face à ses responsabilités ou en difficulté : elles sont utilisées comme des preuves.

Les systèmes continentaux, à l’inverse, répondent à des lois, des codes différents. Certains pays ont par exemple souffert du fait qu’ils ont une histoire dans laquelle l’information a été utilisée contre eux, de manière oppressive et il se pourrait que qu’une partie de la différence vienne de là.

Je pense que cela a surtout à voir avec le fait que les pays anglo-saxons sont poreux : les idées s’y répandent rapidement et facilement. Entre le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, il y a ainsi un vaste héritage partagé, notamment le système légal et administratif, et donc les idées peuvent être transplantées assez rapidement.

Mais ce n’est pas non plus une raison intrinsèque : les travaux régionaux à Rennes, en Catalogne ou en Italie montrent que les citoyens de différentes pays et de différentes cultures vont dans le même sens. Il existe des différences intéressantes et aux origines diverses qu’il faut comprendre, mais je ne pense pas que cela implique que l’on ne puisse pas partager des idées, des envies et des réalisations.

RSLN : Comment parvenir à initier un mouvement d’open-data de fond à l'échelle européenne ?

Nigel Shadbolt : La Commission Européenne et l’Union Européenne en général sont très intéressées par ces questions. Les pays membres collectent énormément d’informations sur leurs citoyens et pourquoi ne seraient-elles pas partagées équitablement ?

La Commission européenne a déjà manifesté son intérêt pour le sujet et devrait être l’un des acteurs majeurs du mouvement. D’ailleurs, sans les directives européennes, data.gov.uk n’existerait sans doute pas. La Commission va-t-elle publier elle-même des données ? Va-t-elle contribuer à faciliter structurellement et techniquement les efforts autour de l’open data dans l’Union ? Ces interrogations devraient rapidement trouver des réponses.

RSLN : En Janvier 2010, Hillary Clinton déclarait que « les réseaux d’information aident les individus à découvrir de nouveaux faits et à rendre les gouvernements plus responsables ». Après la publication des « cables » de Wikileaks, elle a adopté un discours radicalement différent prônant un droit au secret et à la confidentialité pour les Etats.

Pensez-vous que les actions de Wikileaks puissent nuire au processus de démocratisation de l’open data, en poussant les gouvernements à se refermer ?

Nigel Shadbolt : Je n’ai pas constaté de différence de comportement avant ou après les publications de Wikileaks. Je ne pense pas que leurs actions puissent affaiblir le mouvement de l’open data, car il ne répond pas aux mêmes logiques.

Dans le cas de l’open data, les données sont libérées et publiées par des gouvernements animés par une réelle volonté d’ouverture : la logique de la démarche est que les données appartiennent aux citoyens et que donc ils ont le droit d’y avoir accès et de pouvoir les modifier.

Il faut bien évidemment distinguer les cas où la sécurité nationale est mise en danger ou lorsque des individus sont personnellement identifiables mais lorsque que ce n’est pas le cas, pourquoi ne pas publier les données ?

A l’inverse, le problème autour de Wikileaks réside dans l’origine et la provenance des données publiées : il est essentiel que l’information soit fiable et obtenue légalement. La loi des pays en question doit impérativement être respectée.

> Pour aller plus loin :

> Illustrations :

Arthur Jauffret le 24/02/2011
arthur
Arthur Jauffret le 24/02/2011

19 Comments


RSLNmag

"L'#opendata n'est plus une chimère" : entretien avec @nigel_shadbolt, le père de data.gov.uk avec @timbernerslee : http://bit.ly/ghUFIc

le 25 February 2011
microsoftfrance

RT @RSLNmag: "L'#opendata n'est plus une chimère" : entretien avec @nigel_shadbolt, le père de data.gov.uk avec @timbernerslee : http:// ...

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ClaudeSuper

RT @RSLNmag: "L'#opendata n'est plus une chimère" :  @nigel_shadbolt,  data.gov.uk avec @timbernerslee : http://bit.ly/ghUFIc  #goodnews

le 25 February 2011
fcinq

[RSLN] L'#opendata n'est plus une chimère": entretien avec @nigel_shadbolt (père de data.gov.uk avec @timbernerslee) http://bit.ly/ghUFIc

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le 25 February 2011
LiberTIC

REGARDS SUR LE NUMERIQUE:  « L'#opendata n'est plus une chimère » entretien avec Nigel Shadbolt RSLNmag  http://bit.ly/eJXVAu

le 25 February 2011
yoannjaffre

RT @LiberTIC: REGARDS SUR LE NUMERIQUE:  « L'#opendata n'est plus une chimère » entretien avec Nigel Shadbolt RSLNmag  http://bit.ly/eJXVAu

le 25 February 2011
RegardsCitoyens

« L'#OpenData n'est plus une chimère » entretien avec @Nigel_Shadbolt par @RSLNmag  http://bit.ly/eJXVAu

le 02 March 2011
uju_

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lawouach

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patgen

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pcrevoisier

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le 02 March 2011
karima_rafes

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le 03 March 2011
Evangenieur

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le 03 March 2011
actuvisu

L' #opendata n'est plus une chimère,  entretien avec @Nigel_Shadbolt by @RSLNmag http://bit.ly/elY6X5

le 11 March 2011
joelmatriche

RT @actuvisu: L' #opendata n'est plus une chimère,  entretien avec @Nigel_Shadbolt by @RSLNmag http://bit.ly/elY6X5

le 11 March 2011
bruno_walther

Le post que l'ensemble des politiques devraient lire http://bit.ly/fEuPmU

le 02 April 2011
Eve

Glad I've fnially found something I agree with!

le 15 May 2011

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