Médias

Journaliste à l’heure du web : comment ça marche ?

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Un « Ne dites pas à ma mère que je travaille sur le web, elle me croit journaliste » par-ci ; des journalistes «  alignés devant leurs écrans comme des poulets en batterie » (par-là) ; voire un plus analytique « OS de l’info ». N’en jetez plus, la coupe est pleine : être journaliste sur internet serait synonyme d’une dégradation sociale et professionnelle assez marquée.

En demandant à quelques-uns des premiers concernés  nous avons voulu préciser - et sans doute nuancer un peu - ce portrait, en nous intéressant aux nouvelles compétences particulières requises pour exercer le métier de journaliste en ligne. Loin des dissertations théoriques, sans angélisme béat ni nostalgie un chouilla passéiste. Mais, surtout, sans la prétention d’avoir fait le tour du sujet (vous comprendrez pourquoi en allant jusqu’au bout de cet article).

Les nouveaux « temps » de l’info

Le temps du web, c’est d’abord celui de l’instant. Quelques minutes de trop avant la mise en ligne d’une info, et c’est le risque de se faire dépasser par un concurrent, d’être ignoré des reprises. Le temps pour la vérification et la relecture est donc modifié : « La chaîne du circuit-copie [le trajet d’un article entre la fin de son écriture par un journaliste et sa publication, NDLR] n’est pas moins longue mais le fait d'être dans un média de l'immédiateté nous oblige à la rendre beaucoup plus flexible », explique Thibaud Vuitton, chef d’édition au Monde.fr, dont le travail consiste précisément pour partie à gérer la hiérarchie des publications.

Corolaire lourd de conséquences :
l’absence de « bouclage », qui permet de construire une info à plusieurs temps. « Exemple type : la mise en ligne de la « vidéo Hortefeux » [NDLR : Le 10 septembre 2009, Le Monde.fr diffusait une vidéo montrant le ministre de l'Intérieur, Brice Hortefeux, poser pour la photo en compagnie d'un jeune militant lors de l'université d'été de l'UMP à Seignosse, dans les Landes, et plaisanter sur l'origine arabe du jeune homme]. Après l’avoir reçue, nous avons très rapidement suffisamment de background pour savoir qu’il ne s’agit pas d’une vidéo volée ou d’un fake. On décide donc de la diffuser presque brute, avec juste un paragraphe de contexte. Dans le même temps, on fait notre boulot : on retrouve le militant qui figure sur la vidéo. On reprend donc notre article, on le met à jour. Puis des réactions tombent, notre papier évolue à nouveau... L'article n'est plus figé, il évolue au rythme de l'info, dans un processus itératif, vivant et qui impose des réflexes journalistiques forts. »

L’urgence introduite par le web
n’est pas non plus tout à fait celle connue dans les agences de presse, les radios ou les chaînes d’infos en continu : la diffusion de l’info sur les réseaux sociaux bouleverse ce processus. Ainsi, l’information contenue dans un « urgent » de l’AFP (une alerte de quelques lignes envoyées à toutes les rédactions) tourne parfois depuis plus d’une heure sur Twitter, par exemple, au moment où elle est effectivement relayée. Elle peut avoir été diffusée sur ce réseau par un média étranger, un témoin direct d'un événement, … . L’une des expertises d’une rédaction web tiendra donc au repérage puis à la validation de cette information.

Une nouvelle relation avec ses lecteurs

« Pourquoi la Birmanie ne vous intéresse-t-elle pas? » Souvenez-vous, en mai 2008, le cyclone Nargis frappait la Birmanie, tuant plusieurs dizaines de milliers de personnes. Pourtant, les articles évoquant la catastrophe était très peu lus : « C'est un des sujets d'actu qui vous a le moins intéressés selon nos statistiques », écrivait ainsi 20minutes.fr. Comment parvenir à susciter l’intérêt des lecteurs, tout en tirant profit de l’information sur les statistiques de lecture ? Le site du quotidien gratuit décide tout simplement de faire de ces faibles statistiques une information, et de poser la question à ces lecteurs, frontalement. Et déclenche une avalanche de réactions : 270 internautes prennent le temps de répondre à l’interpellation.

Pour parler à leurs lecteurs, exploiter toute la palette des commentaires, des réseaux sociaux, des sondages, des appels à témoignages et autres interpellations, quelques titres ont ainsi créé des postes dédiés de « journalistes animateurs de communautés » - d’autres ont préféré en faire peser la responsabilité sur tous les journalistes à tour de rôle. C’est notamment le cas à Lexpress.fr, qui a embauché Marie-Amélie Putallaz, journaliste chargée de ces questions. « L’internaute, ce n’est pas juste un lecteur qui vient et qui va lire notre texte de A à Z, explique-t-elle, interogée dans le cadre d’un webdocumentaire intitulé « link generation », réalisé par Jérémy Joly, jeune étudiant de la licence pro journaliste web, de l'université de Metz (il sera diffusé en ligne prochainement). « Ce que les internautes vont dire sur un article qu’ils ont lu, ça va être un indicateur : […] si l’article n’est [..] pas assez explicatif, s’il manque quelque chose, [ils] vont le dire très rapidement ! »  Le recours au sondage est évidemment une autre manière d’impliquer ces lecteurs – « C’est sans doute la plus grande révolution dans la manière de faire de l’info », expliquait Keith McSpurren, le créateur du dispositif de traitement en direct de l’info CoveritLive, sur RSLNmag.fr, il y a quelques jours.

Une utilisation tactique des différents supports

Pour raconter une histoire sur le web, oubliez les grandes enquêtes sur une double page ou les sujets vidéos en 1 minute 10 des jités : ces notions n’y auraient aucun sens – un article peut aller de quelques phrases à plusieurs dizaines de milliers de signes et une vidéo durer 20 secondes ou s’étirer sur plusieurs minutes. Cela se traduit par une utilisation tactique des différents médias, et la mise en place d’une nouvelle forme de narration.

C’est évidemment le cas
lorsque l’on travaille sur le site internet d’un média dont le premier métier est l’audiovisuel : formidable matière première dans laquelle piocher, la production du média « d’origine » (télé, radio) va nécessiter un travail de mise en scène très précis. « Dans une interview de 10 minutes diffusée à la radio, que doit-on garder en son, retranscrire en texte, ou contextualiser avec des liens extérieurs ? Répondre à ces questions, c’est une partie de notre travail au quotidien », raconte Hélène Favier, journaliste sur europe1.fr, site qui mise à la fois sur la réécoute des productions diffusées sur les ondes et la production de formats dédiés.


Une (petite) dose d’humour

A l’exception des scoops et autres excusivités, quels articles figurent régulièrement en tête des rubriques type « les plus envoyés », sur les sites d’info ? Ceux qui, sans sombrer dans le déversement d’état d’âme à longueur de colonnes, ont une personnalité bien affirmée, et n’hésitent pas, tout en informant, à prendre quelques libertés avec le sérieux ou le ton très convenu. Un succès peut-être dû, d’ailleurs, à l'« hyperformatage » des productions journalistiques traditionnelles, que regrettait sur son blog Jean-Christophe Feraud, chef du service médias et high-tech aux Echos.

Les articles de Vincent Glad, journaliste chez Slate.fr, figurent souvent parmi ceux qui circulent beaucoup – y compris lorsqu’ils abordent des sujets a priori plus difficiles. « Les canons de l'écriture journalistique web s'inspirent du style des blogueurs », diagnostique-t-il. « J'ai toujours eu un ou deux blogs pour me faire plaisir et écrire sur des thématiques très ciblées - en l'occurrence, la musique et la culture web. Quand on est étudiant en journalisme, ça  a d'ailleurs un vrai intérêt pour se lâcher, et sortir des cadres un peu rigides qu'on nous enseigne. Cette écriture blog, un peu plus légère, un peu moins formelle, a nourri par la suite mes articles... »  Autre avantage du format blog aux yeux du journaliste :  « Permettre d'écrire pour un lectorat certes plus faible mais souvent beaucoup plus pointu, et de s'affranchir un peu des contraintes de l'écriture grand public. »

Évidemment, nous n’avons pas la prétention d’avoir traité ici
toute la problématique – certains consacrent d’ailleurs des blogs entiers à la question sans l’avoir encore épuisée. Et nous avons d’ailleurs complètement écarté certains aspects, comme l’économie de la nouvelle information.

Il y a une bonne raison à cela :
nous allons y revenir. Certaines de ces questions seront bien sûr au centre du colloque « mobilité, ubiquité : qui fait l’information au temps des réseaux sociaux ? », organisé par MSN mardi, et que vous pourrez vivre en direct (vidéo, dispositif cover it live) sur RSLNmag.fr. Mais, mini-scoop, elles seront également au cœur du prochain numéro de Regards sur le numérique dans sa version papier - et dont vous entendrez assurément encore parler ici (le dernier numéro disponible, c’est par là).

(visuels : MULTITASKING / finshed piece, par fragmented, licence CC, capture d'écran 20minutes.fr, "Storytelling by Design by Jason Santa Maria", parmagerleagues, licence CC , "LOL", par Neolao, licence CC)

Antoine Bayet le 12/04/2010
antoine
Antoine Bayet le 12/04/2010

4 Comments


abc

pour illustrer votre propos: le lien vers le blog de Jean-Christophe Feraud ne semble plus fonctionner. Dommage, j´aurais voulu comprendre de quel formatage il parle. A mon sens et c´est justement ce dont vous ne parlez pas ici, l´angle mort de votre réflexion, c´est que "l´article web", supposé pus créatif, plus interactif, etc... est de plus en plus standardisé, même et surtout sur les sites des grands quotidiens francais (je ne donne citterai personne, pas de panique!). Beaucoup de processus en amont (je n´y reviens pas) et pas forcément de contenu à l´arrivée. Aussi, j´aime beaucoup le credo du "storytelling by design", exactement le même que celui du e-marketing. Dit autrement, raconter des histoires, ce n´est pas forcément informer. Sauf dans les articles de fond de naguère, les fameux doubles pages.

le 29 June 2010
JCFeraud

Voilà le lien vers mon blog : http://monecranradar.blogspot.com/Merci de votre intérêt pour ma proseJCF

le 05 July 2010
ThibaultSouchet

Journaliste à l'heure du web : comment ça marche ? http://bit.ly/9Qapif

le 20 July 2010
flngr

« Les canons de l'écriture journalistique web s'inspirent du style des blogueurs »  http://ht.ly/2sjLv

le 20 August 2010

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