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Société

Emmanuel Hoog : « La numérisation de notre existence fait naître le risque d'un monde orwellien »

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(crédit photo : INA)

Il y a quelques semaines, nous avions sollicité Emmanuel Hoog, auteur de Mémoire, année zéro (Seuil, 2009), et président directeur général de l'Institut national de l'audiovisuel (INA), pour qu'il nous livre une tribune, dans le cadre de l'édition 3.3 de l'édition papier de Regards sur le numérique ; c'est cette tribune que nous publions aujourd'hui.

« Pour commencer, je voudrais que vous fassiez tous attention à ce que vous postez sur Facebook, parce qu’à l’époque de YouTube, quoi que vous fassiez, on vous le ressortira à un moment ou un autre de votre vie. Et, quand on est jeune, on fait des erreurs, on fait des trucs idiots. »

Telle fut la réponse spontanée de Barack Obama, face à un auditoire de lycéens, à un jeune adolescent qui lui demandait des conseils pour devenir président quand il serait grand. [L'extrait débute à 1'40 sur cette vidéo, NDLR]  

Et si cette mise en garde fut prononcée sur le ton de la plaisanterie, on ne peut pourtant que la prendre au sérieux. Car, au fond, Barack Obama parle d’expérience : en surfant sur la vague Internet durant sa campagne électorale, il en a aussi subi les revers, notamment lorsque les images de son ancien pasteur Jeremiah Wright maudissant l’Amérique se sont mises à tourner en boucle sur les plates-formes vidéo. [Pour mémoire : Pasteur Wright: un coup pour la campagne d'Obama », sur Lexpress.fr, NDLR]

Désormais, sur le web, tout circule, mais rien ne s’oublie. Notre société est entrée dans l’ère d’une mémoire technologique ubiquitaire, où l’action la plus anodine, le moindre propos de café du commerce peuvent demeurer gravés dans le marbre du numérique pour un temps indéterminé.

Ajouts de messages ou de commentaires, achats en ligne, partages de photos et de vidéos, signatures de pétitions… Tel le Petit Poucet, chaque individu sème derrière lui une foule de traces qui, une fois regroupées, constitueront peut-être, bien malgré lui, une sorte de portrait-robot numérique pour les décennies, voire les siècles à venir.

Et nous n’en sommes qu’au début : avec le développement de la biométrie, de la géolocalisation, ou, bientôt, des nanotechnologies, notre vie « réelle » ne va pas tarder à s’interconnecter elle aussi avec le monde numérique, rendant ainsi cette traçabilité encore plus automatique et invisible.

Comme l’a montré le phénomène des blogs, Internet est devenu le lieu d’une hybridation croissante des sphères publique et privée, qui rend bien incertaine la possibilité pour l’utilisateur de contrôler ses données personnelles. Dans le meilleur des cas, celles-ci atterrissent dans des réseaux fermés ou semi-ouverts. Mais, bien souvent, elles s’échappent dans l’immensité du web, espace où elles graviteront peut-être pour l’éternité, tel un satellite à la dérive.

Le développement fulgurant des réseaux sociaux comme Facebook ne fait qu’officialiser et systématiser cette numérisation de notre existence quotidienne, avec – il faut bien l’admettre – le concours actif de nombreux usagers. En effet, c’est bien volontairement que les internautes confient des informations aussi intimes que leur orientation politique, religieuse ou sexuelle à des sociétés privées, pour qui ces données agglomérées constituent avant tout un précieux capital à conserver. Car, à l’heure de la publicité ciblée, connaître l’utilisateur est un business en soi.

Face à toutes ces évolutions, un risque se dessine : celui d’un monde orwellien où chacun de nos faits et gestes nous poursuivrait pour toujours, où non seulement nos erreurs de jeunesse, mais aussi les plus infimes traces de notre vie quotidienne nous seraient sans cesse rappelées. Bref, un éternel présent dans lequel notre capacité à aller de l’avant serait gravement menacée. Robert Darnton, directeur de la bibliothèque de Harvard, déclarait ainsi récemment : « Je crains que [Google] n’en sache plus sur moi que, par exemple, la CIA ou le FBI. »

Contrer ce danger bien réel passe par l’invention d’un véritable habeas corpus numérique garantissant à chaque citoyen non seulement un contrôle réel et effectif sur ses données, c’est-à-dire sa vie, mais aussi un véritable droit à l’effacement des traces, c’est-à-dire à l’intimité. En 1978, alors que se développait le fichage informatique, la France avait su élaborer une législation innovante et protectrice avec la loi Informatique et libertés.

La création d’un habeas corpus numérique marquerait incontestablement une nouvelle étape historique, signifiant qu’Internet n’est pas seulement un mode de transmission, voire un média, mais bien un espace public d’un genre nouveau, où la notion de citoyenneté, en ce début de xxie siècle, doit avoir toute sa place. Une législation nationale est certes nécessaire, mais insuffisante.

L’Europe devrait se saisir de cette dimension numérique de notre citoyenneté, et, au-delà, c’est au niveau mondial que le problème doit être posé. Pour reprendre l’expression d’Alex Türk, président de la CNIL, seul un « Kyoto des données personnelles » peut nous permettre d’échapper encore à l’insatiable mémoire des machines.

RSLN le 15/04/2010
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RSLN le 15/04/2010

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