Santé

Claude Évin : « Nous sommes encore dans une phase de créativité »

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(photo : Meyer / Tendance Floue)

Président de la Fédération hospitalière de France, avocat spécialisé dans le droit de la santé et ancien ministre de la Santé, Claude Évin décrypte pour nous les apports des nouvelles technologies au système hospitalier et les freins à lever pour les déployer auprès des différents acteurs.

Les nouvelles technologies bouleversent le secteur de la santé et contribuent à moderniser le système sanitaire français. Quels leviers constituent-elles pour l’hôpital ?

Dans dix ans, l’hôpital aura considérablement changé. Les durées de séjour vont vraisemblablement encore diminuer, le passage par la case hôpital ne sera qu’une étape parmi d’autres dans les soins délivrés aux patients. Les liens entre l’hôpital, le domicile, les structures d’hébergement et les professionnels de santé exerçant en ville sont appelés à se multiplier. Les nouvelles technologies permettront d’établir les flux d’informations nécessaires à une prise en charge de qualité et sécurisée des usagers qui nous font confiance.

Autre élément de réflexion : certaines mesures de prévention, dont on connaît pourtant l’efficacité, ne peuvent être totalement appliquées à ceux qui en auraient besoin, par manque de ressources. Toute personne diabétique devrait ainsi subir régulièrement un examen de la rétine pour prévenir la cécité. En raison de la disponibilité limitée des ophtalmologistes, ce n’est matériellement pas possible. Une équipe hospitalière a développé une méthode susceptible de pallier ce problème. Des appareils, appelés rétinographes, permettent de procéder, facilement et sans posséder une compétence pointue, à une photographie du fond de l’oeil. Cette image numérique est ensuite envoyée par les réseaux à un système informatique très sophistiqué qui fait un premier tri entre les images normales et celles qui demandent une expertise pour être interprétées. Seules ces dernières arrivent sur le bureau de l’ophtalmologiste. Cet exemple, un parmi beaucoup d’autres, illustre comment les pratiques de soins peuvent évoluer rapidement grâce aux nouvelles technologies.

Peut-on, d’ores et déjà, mesurer l’impact des outils numériques sur l’organisation et la qualité des soins, sur la prise en charge et le suivi des patients et, plus largement, sur la gestion des établissements ?

Au sein des sites qui les ont intégrées, ces technologies ont apporté de véritables gains en termes de productivité et d’amélioration des conditions de travail. Mais nous ne sommes encore qu’au stade de l’expérimentation. Pour sortir de ce cadre « artisanal », il faut lever deux difficultés majeures. La première, c’est la valorisation de ces expérimentations, pour les faire connaître à l’ensemble de la profession. Paradoxalement, quand une nouvelle organisation fonctionne bien, on parle peu d’elle : c’est normal que tout aille bien ! Dans cet esprit, nous avons créé une manifestation annuelle dédiée aux nouvelles technologies et axée sur les usages, Health Information Technologies (HIT), qui remporte un vif succès auprès des professionnels, signe de leur intérêt pour ces nouveaux outils.

Le deuxième défi consiste à créer des ponts entre les nouvelles organisations. De plus en plus de services de radiologie disposent aujourd’hui de systèmes de gestion des images numériques (PACS). L’enjeu est de mettre en réseau ces PACS non seulement avec le reste de l’établissement, mais aussi avec les autres établissements. On envisage des PACS régionaux qui permettront à n’importe quel service d’urgence d’avoir accès à la meilleure expertise radiologique 24 heures sur 24.

La France vous paraît-elle en avance ou, au contraire, en retard dans l’intégration des nouvelles technologies à l’hôpital par rapport aux autres pays ?

Nous faisons régulièrement un benchmarking international, essentiellement avec les pays européens et anglo-saxons. Je n’ai pas le sentiment que notre pays est en retard. Nous avons visité des établissements qui sont étonnants dans certains domaines, mais nous avons aussi constaté les mêmes difficultés à passer de l’étape du prototype à celle de la généralisation. Nous sommes encore dans une phase de créativité. Les technologies me semblent arrivées à maturité. Le champ du possible est aujourd’hui tellement vaste que nous sommes tous en train de chercher les solutions les plus pertinentes. Le plan hôpital 2012 constitue une réelle occasion de canaliser les initiatives et d’accélérer la modernisation de notre système de soins.

Quels sont les freins à lever en France pour favoriser le développement des nouvelles technologies liées à la santé ?

Si vous souhaitez identifier les freins, je vous renvoie à tous les ouvrages traitant de la résistance au changement. Les obstacles ne me semblent pas spécifiques au secteur de la santé ni à l’introduction des nouvelles technologies.

La principale difficulté réside, de mon point de vue, dans la complexité, issue de notre histoire, des rapports entre les différents acteurs. Le blocage d’un système conventionnel entre l’assurance maladie et les professionnels de santé, la dichotomie du pilotage du système de santé constituent probablement des facteurs d’immobilisme majeur. Toute notre réglementation a été conçue à une époque où ces technologies n’existaient pas, où l’on raisonnait uniquement en actes et non en terme de prise en charge. C’est ainsi que l’assurance maladie ne sait pas payer un acte dématérialisé. Les solutions viendront probablement des professionnels de terrain, sous réserve qu’ils disposent d’un minimum de marges de manoeuvre. Il serait intéressant que la représentation nationale engage des réflexions sur ce sujet.

En juin dernier, la ministre de la Santé a relancé le projet de Dossier médical personnel (DMP). Pensez-vous que cette nouvelle version facilitera la collaboration entre les différents acteurs de la santé ?

L’enjeu du DMP, pour les patients comme pour les professionnels, c’est que l’information nécessaire à une prise en charge adaptée soit disponible aisément. Dans cette optique, le carnet de santé de l’enfant a montré tout son intérêt. L’idée de mettre en place un dossier médical optimisant le suivi des patients atteints de maladies chroniques ne peut que séduire, et c’est pourquoi beaucoup d’établissements se sont portés volontaires pour expérimenter le DMP. La position affichée par la ministre nous semble de nature à encourager le développement de cet outil. Le jour où son utilisation sera généralisée, cela signifiera que nous aurons beaucoup évolué, collectivement, dans nos façons de travailler.

On parle souvent du passage, grâce aux TIC, d’une médecine curative à une médecine préventive. Quel est, selon vous, l’impact de ces outils sur le système de santé ?

Il ne faut pas prêter aux outils des vertus qu’ils n’ont pas. Ils ouvrent de nouveaux possibles. Ils ne nous exonéreront pas pour autant d’une réflexion politique sur l’organisation de notre système de santé. Le développement de la prévention, l’éducation à la santé sont avant tout des choix politiques, dont les effets peuvent être amplifiés grâce aux nouvelles technologies.

Plus globalement, comment imaginez-vous le système de santé français d’ici à quinze ans ?

La combinatoire des progrès technologiques, que ce soit dans le domaine de la biologie, de l’électronique, de la génétique, du génie moléculaire, des TIC etc., ouvre un champ infini de possibilités. L’avenir n’est pas écrit, il nous appartient de l’imaginer. C’est le rôle premier de la représentation nationale et des élus de permettre l’émergence d’un futur qui soit construit plutôt que subi.


> Pour aller plus loin : tous les articles du dossier "La santé du futur" :

- La santé du futur

- Tour du monde des innovations santé

- Trois questions à… Jacques Lucas


 

Mélanie Daboudet le 07/01/2009
melaniedaboudet
Mélanie Daboudet le 07/01/2009

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