Suivez-nous également sur Twitter @RSLNmag
Portrait

Youssef Hamadi, sans contraintes

0

(photo : Marie-Paule Nègre)

D'une voix douce, et sans fausse modestie, Youssef Hamadi affirme d´emblée n´avoir « rien fait de spécial ». Quelques heures plus tard, c´est avec la même humilité qu´il fait part de son impression de « n´avoir pas dit grand-chose ». Entre-temps, pourtant, on aura découvert le parcours hors du commun de ce fils d´immigrés berbères, issu d´un milieu populaire et devenu chercheur en mathématiques appliquées à Cambridge. L´étrange paradoxe d´un spécialiste de la « programmation par contraintes » dont toute la trajectoire semble précisément avoir été orientée par la volonté d´échapper à toutes les formes de choix imposé, d´assignation, d´enfermement.

De Bastia à Cambridge, l´appel du large

De la Corse où il a grandi, il évoque avant tout les car-ferries qu´il regardait partir et qui lui donnaient déjà des envies d´ailleurs. Pudique, il mentionne, en les effleurant, « une sorte de pression » ressentie dans l´Île où ses parents, analphabètes, avaient choisi d´émigrer, la fratrie de sept enfants au sein de laquelle sa soeur aÎnée faisait office de seconde maman, l´idée inculquée dès l´enfance que l´on ne travaille jamais que « pour soi », et, toujours, ce désir de partir. Un accident qui l´immobilise quelques semaines à l´âge de 12 ans vient en partie décider de la suite. Trompant son ennui à l´hôpital en lisant Science & Vie, Youssef y découvre des programmes informatiques… et sa vocation. Ailleurs, ce sera donc dans un premier temps l´université de Montpellier, à laquelle le système des bourses, « formidable en France », lui permet d'accéder et où il étudie dix ans durant les mathématiques appliquées et l´informatique, au milieu de « plein d´étudiants venus de l´étranger » qui lui font entrevoir avec bonheur « d´autres points de vue ». En 2000, ces longues études s´achèvent par l´obtention d´un doctorat qui, depuis, a fait l´objet de nombreuses publications dans les meilleures revues scientifiques. Une autre échappée vient marquer ces années héraultaises : un an et demi consacré à la photographie, « argentique, en noir et blanc, avec un appareil datant des années 1960 », comme une respiration dans un parcours académique sans faille.
Mais, de nouveau, l´enfermement guette sous la forme de « certaines pesanteurs du système académique », du « mandarinat », du localisme. Et, de nouveau, il faut partir. Vers Paris cette fois, au sein du laboratoire central de Thalès, où Youssef travaille à l´optimisation des systèmes de protection de la flotte navale. Tous les principes de la recherche en optimisation combinatoire sont là : des ressources finies (en temps, en argent, en nombre de missiles antimissiles), un objectif (la sauvegarde d´un navire ou d´une région), une solution optimale à identifier en combinant tous les critères pertinents. Mais des possibilités d´évolution limitées par la concurrence des polytechniciens et, dit-il dans un chuchotement, « peut-être par ses origines » l´incitent à partir. « J´avais l´impression d´avoir échappé à pas mal de choses, je n´avais pas envie de subir quoi que ce soit. Et puis je voulais aller à l´étranger. » Ce sera donc l´Angleterre, Bristol d´abord, puis, à partir de 2003, Cambridge, au sein du laboratoire de recherche de Microsoft. Là, dans un environnement « international et très ouvert », il dirige une équipe de recherche qui travaille sur la « programmation par contraintes », autrement dit sur l´élaboration de solutions maximisant l´utilité des ressources disponibles dans d´innombrables domaines contraints par leurs critères propres. Une évolution qu´il présente comme le fruit « de hasards, de rencontres, d´opportunités », mais qui l´amène à ce dont il a toujours rêvé : la possibilité et les moyens de faire de la recherche fondamentale à long terme – « le paradis pour un chercheur » –, sans pour autant perdre de vue la nécessité de « se confronter aux vrais problèmes ».

Recherche fondamentale, enjeux fondamentaux

Des « vrais problèmes », la programmation par contraintes n´est de fait jamais très éloignée. D´où l´importance pour Youssef Hamadi d´encourager la recherche fondamentale qui, seule, peut donner aux scientifiques la durée nécessaire à l´élaboration d´outils complexes permettant de résoudre ce qu´en informatique on appelle joliment « les problèmes difficiles ». Les exemples d´applications des travaux de son équipe foisonnent : un programme capable de déceler dans les codes des logiciels informatiques les « bugs » que ses prédécesseurs laissaient passer, l´organisation d´une chaÎne industrielle de montage prenant en compte simultanément « le facteur humain », les impératifs financiers de l´entreprise et des objectifs de préservation de l´environnement, la configuration des avions d´une grande compagnie aérienne, l´optimisation du système de gestion de l´eau d´une ville chinoise… Passionné mais n´aimant pas « les gadgets » ni « la technologie pour la technologie », Youssef Hamadi se soucie en permanence de l´utilité sociale de ses recherches. Cette préoccupation est d´ailleurs au coeur du nouveau projet dans lequel il est engagé au sein du centre de recherche commun INRIA-Microsoft Research, projet pour lequel il fait la navette entre Cambridge et Orsay. Destinés à fournir des outils informatiques facilitant les découvertes dans les sciences expérimentales – ce qu´en anglais on dénomme l´e-science –, ces travaux peuvent notamment aider les biologistes dans leurs études sur les interactions entre les gènes, enjeu crucial s´il en est de la recherche médicale des prochaines années. Recherche fondamentale à Cambridge, recherche appliquée à Orsay : Youssef Hamadi semble trouver son équilibre dans ce mouvement dédoublé de découverte et de connaissance.
Pouvoir « sélectionner ce qu´on veut faire et avec qui on veut le faire », avoir le sentiment « de choisir », de « ne pas subir » : ce désir de liberté, d´ouverture, semble avoir guidé toute la trajectoire de Youssef Hamadi depuis qu´il a quitté son Île natale. L´enfant rêvant devant les car-ferries a bien pris le large lui aussi. Mais cette liberté, posée comme un idéal à ne jamais perdre de vue, reste elle-même « programmée sous contraintes », notamment celles de la fidélité et de la mémoire. Ce sont ces contraintes qui font de Youssef Hamadi un partisan de la « discrimination positive », bien que lui-même n´en ait pas bénéficié, et qui l´animent d´un rêve, encore : inviter « des chercheurs issus de l´immigration » à aller vulgariser leurs travaux auprès des lycéens des zones sensibles pour que « Mohammed, au fond de la classe, se dise que, pour lui aussi, c´est possible ».

 

YOUSSEF HAMADI EN QUELQUES DATES

  • 1970 : naissance à Bastia
  • 1983 : se casse une jambe. Découvre sa vocation à l´hôpital, en lisant Science & Vie
  • 1989 : quitte la Corse pour l´université de Montpellier 2
  • 1999 : soutient sa thèse en informatique sur « Le traitement des problèmes de satisfaction de contraintes distribuées »
  • 2002 : départ pour l´Angleterre
  • 2003 : rejoint le laboratoire de Microsoft Research à Cambridge, dirige le groupe de recherche sur la programmation par contraintes
  • 2007 : commence le programme sur « les outils d´optimisation pour les sciences » au centre de recherche commun INRIA-Microsoft Research basé à Orsay.

Photo : © Marie-Paule Nègre

violette le 02/06/2008
violette
violette le 02/06/2008

Ajouter un commentaire


Loading
biuquote
  • Comment
  • Preview

S'abonner à la newsletter

Votre adresse email sera uniquement utilisée pour vous envoyer la newsletter de RSLN. Microsoft ne l'utilisera pour aucune autre communication, qu'elle soit commerciale ou institutionnelle. Microsoft ne vend ni ne loue ses listes d'abonnées à des tiers.