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Société

Pour une « littératie » numérique, par Francis Pisani

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 Ce texte est une tribune de Francis Pisani, auteur, enseignant, conférencier et blogueur sur Transnets.net, et journaliste indépendant basé dans la région de San Francisco et de la Silicon Valley. Il a notamment publié Alchimie des multitudes - Comment le web change le monde, sur le web participatif.

Que doit-on savoir et comprendre du web, des réseaux et des médias en ce début de xxie siècle ? La question a-t-elle un sens ou, comme le pensent certains, suffit-il d’attendre la disparition des derniers barbons du papier et de la plume d’oie pour atteindre enfin une sorte de nirvana numérique collectif ?

Il suffisait, à la fin du xixe siècle, de parler d’alphabétisation. Le terme atteint ses limites aujourd’hui pour trois raisons fort simples. Tout d’abord, nos moyens d’expression sont multimédias et ne se cantonnent pas aux lettres de l’alphabet. Ensuite, le terme ne dit rien des outils - applications et appareils - auxquels nous pouvons avoir recours. Enfin, le web nous ouvrant de nouveaux univers, il est important d’en comprendre la logique. L’effort doit donc porter aussi bien sur la pratique que sur la culture. Ignorant le fait que la référence exclusive aux lettres de l’alphabet est insuffisante dans un monde qui privilégie le multimédia, le terme « littératie » semble aujourd’hui le plus usité pour traduire le concept anglo-saxon de « literacy »1. Il implique la capacité d’utiliser, la compréhension des logiques en cause, l’approche critique.

Car les lacunes sont sérieuses. Beaucoup de gens n’ont pas encore accès au média numérique ou se refusent, souvent par peur, à s’en servir alors même qu’ils auraient beaucoup à y gagner. Un grand nombre de ceux qui y ont accès croient s’en servir convenablement ; ils n’utilisent en réalité qu’une fraction de ce qui pourrait leur être utile.

Contrairement à une idée communément admise, les jeunes en savent souvent moins que leurs aînés ne l’imaginent. S’il est vrai qu’ils sont plus à l’aise, l’expression « digital natives », souvent traduite par « génération numérique », est trompeuse, voire dangereuse, dans la mesure où elle masque des disparités croissantes. D’où la nécessité d’envisager une formation spécifique à la dimension numérique. Selon la Commission européenne, « la “digital literacy”devient vite une des conditions de la créativité, de l’innovation et de l’esprit d’entreprise. Sans elle, les citoyens ne peuvent ni pleinement participer à la société, ni acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour vivre au xxi e siècle »2.

Cela est d’autant plus crucial que domine largement chez les adolescents la « culture de participation », décrite par Henry Jenkins dans son ouvrage Convergence Culture3. « [C’est] une culture dans laquelle les critères d’expression artistique et d’engagement civique sont relativement bas, ce qui encourage à créer et à participer. [...] Ceux qui s’en réclament considèrent que leurs contributions comptent et sentent un certain degré de connexions sociales entre eux. »

C’est dans un tel contexte que l’éducation aux médias doit être conçue. Trois raisons y incitent. Premièrement, tous les jeunes n’ont pas les mêmes opportunités de participation (en clair, la « fracture » ne disparaît pas quand on a résolu la question de l’accès). Deuxièmement, il serait bon qu’ils comprennent comment les médias affectent leurs perceptions du monde. Enfin, il est essentiel de les préparer à y jouer un rôle social actif.

L’autoformation, individuelle ou de pair à pair, informelle par définition, est le premier pas. Elle est toujours essentielle pour se maintenir à jour, pour avancer dans ce monde en constant changement. L’éducation formelle n’en est pas moins indispensable, dans les écoles, les universités et les entreprises. Ce travail ne peut être mené à bien qu’avec la participation des institutions publiques. Il y va de notre responsabilité sociale à tous les niveaux.

1 Olivier Le Deuff, « La Culture de l’information : quelles “littératies” pour quelles conceptions de l’information ? » in VIe Colloque ISKO-France 2007, 7-8 juin 2007, Toulouse, IUT de l’université Paul Sabatier.
2 Commission européenne, « eLearning : Better eLearning for Europe », 2003.
3 NYU Press, 2006.

RSLN le 04/03/2008
rsln
RSLN le 04/03/2008

2 Comments


Lilipad

très intéressant! à propos du problème de l'accès au numérique, voir l'étude complète d'Olivier Donnat, "les pratiques culturelles des français à l'ère du numérique"  pour avoir une idée bcp plus précise de ce qu'est cette fracture et le problème de l'éducation au numérique.www.editionsladecouverte.fr/.../...2707158000.html

le 14 April 2010
RSLNmag.fr

@Lilipad : ça tombe bien, on en avait, nous aussi, parlé ... Smile www.regardssurlenumerique.fr/.../

le 14 April 2010

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